Drones, espionnage et extrémisme : défis pour la Sûreté de l’État en Belgique
Depuis quatre ans, la Russie et la Chine apparaissent régulièrement dans les rapports publics de la Sûreté de l’État (VSSE) comme des « suspects habituels » d’activités de déstabilisation, d’espionnage et d’ingérence sur le sol belge. En 2025, l’âge médian des personnes détectées en lien avec des menaces terroristes était de 22 ans, le plus jeune ayant 12 ans, selon le service de renseignement.
Depuis quatre ans, la Russie et la Chine figurent régulièrement dans les rapports publics de la Sûreté de l’État (VSSE). Bien que l’institution n’utilise pas explicitement le terme, elle les positionne de facto comme des « suspects habituels » d’activités de déstabilisation, d’espionnage et d’ingérence sur le sol belge.
L’année 2026 ne fait pas exception, au contraire. D’après le service de renseignement civil, les menaces issues du contexte géopolitique international continuent de croître.
La récente augmentation des survols de drones au-dessus d’infrastructures sensibles en Belgique à l’automne dernier illustre-t-elle cette tendance ? C’est l’une des hypothèses explorées par la Sûreté. Des enquêtes sont en cours pour établir si ces drones sont liés à une campagne hybride d’intimidation, de perturbation ou de collecte de renseignements attribuée à la Russie.
Francisca Bostyn, administratrice générale de la Sûreté de l’État, souligne que « pour les drones, le défi est de dégager des solutions rapides, pragmatiques et respectueuses de l’état de droit ».
Elle précise que les événements récents révèlent un défi crucial. « Les nouvelles technologies, comme les drones, sont accessibles et peu coûteuses. À l’inverse, les contre-mesures nécessitent du temps pour établir un cadre juridique et des procédures opérationnelles. Le défi est de trouver des solutions rapides, pragmatiques et respectueuses de l’état de droit », explique-t-elle.
Si les survols de drones ne peuvent pas être attribués formellement à la Russie, il est notable que la vague observée à la fin de 2025 a coïncidé avec le débat européen sur la mobilisation des avoirs russes gelés auprès de la société Euroclear, située à Bruxelles. La Sûreté rappelle qu’à cette occasion, « la Belgique a soudainement fait l’objet d’un discours public menaçant de la part du SVR (service de renseignement extérieur russe, ndlr.) ».
Ces pressions ont été accompagnées de campagnes de désinformation et d’opérations cyberéquipées par divers acteurs pro-russes, selon les services belges.
De manière plus générale, les services de renseignement occidentaux notent que la Russie exploite un large éventail d’actions hybrides — espionnage, ingérence, cyberattaques, désinformation — visant à influencer les décisions politiques, tester la résilience des institutions, semer le doute et éroder la confiance des citoyens.
### Chine et espionnage économique
Les objectifs et méthodes de la Chine, un autre État auquel la Sûreté consacre plusieurs pages dans son rapport annuel, diffèrent sensiblement. L’espionnage économique et l’ingérence politique figurent parmi les menaces identifiées, Pékin s’investissant considérablement pour accéder au marché européen et à des connaissances stratégiques dans les domaines scientifique et technologique.
La Sûreté de l’État mentionne l’utilisation de « sociétés miroirs ». « Des entreprises chinoises investissent dans des entreprises, centres de recherche ou spin-offs belges afin d’accéder à certaines technologies, puis créent en Chine une société miroir chargée de produire ces mêmes technologies à plus grande échelle », explique la VSSE.
Néanmoins, le service souligne la complexité du cas chinois, rappelant que, bien que des risques soient identifiés, la coopération avec la Chine est un impératif économique.
### Iran : un risque accru pour les opposants en Belgique ?
En dehors des « suspects habituels » que sont la Russie et la Chine, aucun autre État n’est mentionné par le service de renseignement comme actuellement porteur d’activités hostiles sur le territoire belge. L’Iran, par exemple, n’est pas citée, bien que ses activités parfois violentes visant à faire pression sur des dissidents politiques à l’étranger soient largement documentées.
La répression du mouvement de contestation en cours en Iran augmente-t-elle la menace pour les opposants au régime présents en Belgique ? « Nous suivons les développements de près. La situation est très volatile pour l’instant. Je préfère ici et maintenant ne pas trop m’avancer sur le risque vis-à-vis des opposants à l’étranger », répond prudemment Francisca Bostyn à cette question.
### Ingérence américaine ? « Nous serons vigilants. »
Concernant la nouvelle stratégie américaine de sécurité, qui est ouvertement défavorable à l’Europe, Francisca Bostyn mentionne dans le rapport annuel que « notre service reste attentif à l’impact potentiel des nouveaux développements sur la scène internationale, tels que les changements de politique étrangère et de sécurité de partenaires clés, dont les États-Unis ».
Sur le plateau de la RTBF, elle adopte un ton plus direct : « J’ai lu cette stratégie de sécurité américaine avec un certain étonnement. Le passage qui évoque la nécessité de cultiver au sein des nations européennes une résistance au cap politique actuel de l’Europe soulève des questions. Notre message aux États-Unis est que nous respectons la politique américaine et que nous attendons le même respect pour la Belgique ».
« Notre service est compétent pour l’ingérence, c’est-à-dire pour les tentatives d’influence des décisions politiques de manière illicite, clandestine ou trompeuse. Nous resterons vigilants », avertit Francisca Bostyn.
### Autres priorités de la Sûreté de l’État
Le contre-espionnage, la contre-ingérence et la protection du potentiel économique et scientifique figurent parmi les priorités clairement mises en avant par la Sûreté de l’État, aux côtés de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme, domaines sur lesquels le service s’est concentré depuis les attentats djihadistes de 2015 en Europe.
### Un enfant de 12 ans lié à un dossier de propagande terroriste
Au printemps prochain, la Belgique commémorera les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles. Dix ans après, la menace islamiste a évolué sans pour autant disparaître. Elle provient désormais principalement de jeunes individus radicalisés, agissant sous influence et parfois au nom de l’État islamique, sans lien direct avec l’organisation.
En 2025, l’âge médian des personnes détectées en lien avec des menaces terroristes « était de 22 ans, le plus jeune ayant 12 ans », indique le service de renseignement.
Sur le front de l’extrémisme religieux, un rapport du ministère français de l’Intérieur intitulé « Frères musulmans et islamisme politique en France » a qualifié la Belgique de carrefour de la mouvance frériste.
Lors de l’entretien donné à la RTBF, Francisca Bostyn conteste cette image. « Je ne partage pas du tout cette vision concernant la Belgique. Certains passages sont beaucoup trop forts. La Belgique n’est pas le carrefour de l’Europe pour les Frères musulmans », insiste la patronne de la Sûreté.
Elle ajoute : « Cela fait 30 ans que le service travaille sur le sujet. La menace, pour nous, n’est pas du tout nouvelle. Elle se concentre surtout sur la propagation d’une idéologie extrémiste. Il y a aussi des tentatives d’ingérence dans nos structures belges et européennes. »
### Les extrémismes de gauche et de droite sous surveillance
Les extrémismes de gauche et de droite, ainsi que leurs dérives violentes, sont également observés de près. « Le milieu d’extrême gauche s’est fait remarquer publiquement tout au long de l’année 2025 par des actions violentes », relève la Sûreté, citant les actes de vandalisme coordonnés survenus lors de la manifestation du 14 octobre à Bruxelles.
Parmi les phénomènes émergents de l’extrême gauche, on note le « militantisme antifasciste ». Selon Francisca Bostyn, « il est très difficile de définir le mouvement Antifa car il n’est pas homogène ». En règle générale, « la scène extrême gauche en Belgique a un peu plus tendance à utiliser la violence, même si cela reste bien sûr une minorité ».
### À l’extrême droite, « une menace sérieuse »
À l’extrême droite, la Sûreté de l’État décrit un large éventail de groupes et d’activités qui voient la diversité culturelle et « raciale » comme un problème existentiel. Parmi les mouvances proches de l’extrémisme de droite, le nihilisme se distingue. Ce courant amalgame des thèmes tels que l’antisémitisme, le racisme, le satanisme et l’accélérationnisme. Les accélérationnistes prônent le renversement d’une société qu’ils jugent décadente en provoquant une guerre civile raciale.
En 2025, pour la première fois, la Sûreté de l’État a observé que « l’extrémisme nihiliste est également présent de manière structurelle en Belgique ». Ces groupes s’inspirent également de réseaux cybercriminels et se focalisent sur la diffusion d’images d’abus sexuels sur mineurs et sur l’extorsion. Ce phénomène est transnational. En Belgique, une dizaine de personnes liées à ce mouvement ont été identifiées, selon les données fournies dans le rapport annuel du service.

