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Donald Trump se tourne vers Cuba après le Venezuela, l’Iran et le Groenland.

En janvier 1899, les États-Unis instaurent un gouvernement militaire d’occupation à La Havane. En février 1962, Washington instaure un embargo total contre Cuba, mettant fin à l’essentiel des relations commerciales, diplomatiques et aériennes avec l’île.

Un protectorat américain non désiré

En 1898, Washington intervient dans la guerre hispano-américaine aux côtés des insurgés cubains qui tentent de se libérer de la domination espagnole. La défaite de Madrid entraîne la reddition des troupes espagnoles et ouvre une nouvelle phase pour l’île. En janvier 1899, les États-Unis instaurent un gouvernement militaire d’occupation à La Havane.

Bien que l’indépendance de Cuba soit officiellement reconnue, elle reste largement théorique : l’amendement Platt, intégré à la Constitution cubaine, confère à Washington un droit d’ingérence dans les affaires du pays et transforme l’île en « protectorat américain ».

En 1925, le général Gerardo Machado accède au pouvoir avec l’appui de Washington et installe une dictature qui durera jusqu’en 1933. L’année suivante, l’abrogation de l’amendement Platt met officiellement fin au protectorat américain, mais les liens d’influence entre les deux pays demeurent.

Fidel Castro et la révolution cubaine

La relation bascule véritablement à la fin des années 1950. En 1959, la révolution menée par Fidel Castro renverse la dictature de Fulgencio Batista, un régime soutenu par les États-Unis. « C’était un régime qui était assez bien corrompu et qui était infiltré par de nombreuses multinationales américaines actives notamment dans l’agriculture », précise le professeur Michel Liégeois. Les nouveaux dirigeants cubains souhaitent rompre avec l’influence américaine et se rapprochent progressivement de l’Union soviétique. « C’est à partir de cette date que les relations entre les États-Unis et Cuba commencent à se détériorer », explique Tanguy Struye, professeur de relations internationales à l’UCLouvain.

En 1960, en pleine guerre froide, un accord commercial signé entre La Havane et Moscou entraîne une rupture ouverte avec l’administration américaine, qui commence à imposer des restrictions économiques. « L’idée du président de l’époque (NDLR : John F. Kennedy) c’était que les restrictions imposées allaient provoquer un soulèvement de la population et qu’elle allait se rebeller contre le pouvoir mis en place et plus précisément contre Castro. L’histoire nous a montré que cela n’a pas été le cas du tout puisque Fidel Castro est resté au pouvoir jusqu’en 2008 », rappelle le professeur de l’UCLouvain.

La confrontation atteint un premier point culminant en avril 1961 avec le débarquement de la Baie des Cochons. Environ 1 400 exilés cubains opposés à Fidel Castro, entraînés et financés par la Central Intelligence Agency (CIA), tentent de renverser le régime. L’opération se solde par un échec rapide : les forces cubaines repoussent l’attaque en moins de trois jours.

L’instauration d’un embargo américain total contre Cuba de 1962 jusqu’en… 2000

L’année suivante, en février 1962, Washington instaure un embargo total contre Cuba, mettant fin à l’essentiel des relations commerciales, diplomatiques et aériennes avec l’île.

Quelques mois plus tard, le monde frôle l’affrontement nucléaire lors de la crise des missiles de Cuba. L’URSS installe des missiles nucléaires à moins de 200 kilomètres des côtes américaines, provoquant une confrontation directe entre les présidents américains et soviétiques John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev.

Après plusieurs jours de tension extrême, Moscou accepte de retirer ses missiles en échange d’un engagement américain à ne pas envahir l’île. « La relation entre Cuba et la Russie s’est un peu délitée au fur et à mesure des années après cela. Moscou voyait vraiment en Cuba une sorte d’avant-poste qui pouvait réellement gêner les États-Unis. Cela n’est plus le cas aujourd’hui et la Russie a d’autres moyens pour faire pression sur Washington », développe Michel Liégeois, professeur à l’UCLouvain à l’école des sciences politiques et sociales et membre du Centre d’étude des crises et des conflits internationaux. Il s’interroge également sur l’accord entre la Russie et les États-Unis de ne pas envahir Cuba. « On peut se poser la question si 60 ans après, il est encore d’actualité. Et si les actions que comptent entreprendre Trump sur le sol cubain violent ou pas cet accord. À mon sens, non puisqu’il n’y a pas volonté d’envahir ».

Pendant les décennies suivantes, Cuba survit en grande partie grâce au soutien économique de l’Union soviétique. La chute de celle-ci en 1991 plonge cependant l’île dans une crise profonde en la privant de plusieurs milliards de dollars d’aide annuelle. L’administration de George H. W. Bush renforce alors les sanctions économiques, notamment en sanctionnant les navires étrangers commerçant avec Cuba. Malgré quelques assouplissements sous Bill Clinton à la fin des années 1990, l’embargo américain, devenu le plus long de l’histoire contemporaine, demeure largement en vigueur. Finalement, l’embargo sera levé au début de ce millénaire, après plus de trente ans de blocus. En 2018, l’Association nationale des économistes cubains a calculé le coût du blocus américain : 4,4 milliards de dollars par an.

Depuis lors, l’île a cherché à compenser cet isolement en développant des alliances avec plusieurs partenaires internationaux, notamment la Russie, la Chine ou encore le Venezuela dirigé par Hugo Chávez.

Une « obsession américaine depuis plus de soixante ans »

Pour Tanguy Struye de Swielande, professeur de relations internationales à l’UCLouvain, l’attitude de Washington s’inscrit dans une constante historique. « Cuba est une obsession américaine depuis plus de soixante ans », explique le spécialiste. Selon lui, la politique américaine varie toutefois selon les administrations : « Quand un président démocrate est au pouvoir, on observe plutôt une logique d’ouverture. À l’inverse, les présidents républicains adoptent généralement une approche de confrontation. »

Dans la façon de faire de Trump, c’est que dès qu’un dossier devient difficile à porter, il change le sujet du jour.

Pour le spécialiste des conflits internationaux et professeur à l’UCLouvain, Michel Liégeois, l’annonce de Donald Trump de « s’occuper de Cuba » n’est pas surprenante dans la stratégie de communication du président américain. « En termes de timing, Trump est dans une séquence un peu compliquée pour lui. On lui reproche sa façon de gérer le conflit au Proche-Orient et de favoriser les intérêts d’Israël plutôt que ceux des États-Unis. Mais dans la façon de faire de Trump, c’est que dès qu’un dossier devient difficile à porter, il change le sujet du jour. La crise au Proche-Orient est trop difficile à gérer ? On va parler de Cuba. C’est une façon de détourner l’attention publique », explique le spécialiste des conflits internationaux néo-louvaniste qui rappelle également que les élections de mi-mandat se rapprochent à grands pas. « Cela ne se présage pas du tout bien pour l’actuel locataire de la Maison blanche. Les derniers sondages annoncent que les Républicains vont perdre leur majorité à la Chambre et pourraient faire égalité au niveau du Sénat et donc la majorité ne tiendrait plus qu’à la voix du président du Sénat. »

La présence également à la tête de la diplomatie américaine de Marco Rubio, dont la famille est d’origine cubaine, renforce cette ligne dure envers Cuba. Washington tente notamment d’isoler économiquement La Havane en limitant ses approvisionnements énergétiques, notamment en pétrole. « L’un des espoirs américains est que l’affaiblissement du soutien vénézuélien finisse par provoquer l’effondrement progressif du régime », souligne Tanguy Struye.

Une menace jugée limitée

Cuba ne représente pas une menace stratégique pour les États-Unis. « À aucun moment personne n’imagine que Cuba puisse s’attaquer aux États-Unis », estime l’expert. L’activisme de Washington relèverait davantage d’une frustration historique. Ce constat est partagé par Michel Liégeois. « Cuba ne représente pas du tout un problème sécuritaire. Le régime est à bout de souffle, marqué par des années de sanctions, de relatives inefficacités économiques, une lassitude s’est installée dans la population par rapport au régime mis en place. »

La situation économique de l’île demeure extrêmement fragile. Selon nos deux experts, des milliards de dollars seraient nécessaires pour restaurer la prospérité que Cuba connaissait encore dans les années 1940.

Un changement de régime n’impliquerait pas automatiquement une transition démocratique. « Si un pouvoir autoritaire mais favorable aux intérêts économiques américains émergeait, cela pourrait suffire à Washington », analyse Tanguy Struye.

« L’administration Trump a trouvé une sorte de botte secrète, le changement de régime sans occupation. Les guerres comme celles qui ont été menées en Afghanistan ou en Irak, l’Amérique n’en veut plus et Trump avait promis qu’il ne se lancerait plus jamais dans de pareilles opérations qui engendrent énormément d’argent et ne livrent pas toujours les résultats escomptés », rappelle Michel Liégeois.

Le président américain veut marquer l’Histoire là où ses prédécesseurs n’ont pas réussi

Pour Tanguy Struye, les ambitions de Donald Trump dépassent la seule question cubaine. Le président américain chercherait à inscrire son nom dans l’histoire en résolvant plusieurs dossiers où ses prédécesseurs ont échoué. « Cela fait 60 ans qu’on a un régime cubain communiste, il veut le changer. En Iran, cela fait 40 ans que les Américains ont un problème avec le régime. Le Groenland, il y a déjà eu deux tentatives américaines pour le racheter qui se sont soldées par des échecs. Il y a vraiment cette volonté de la part de Donald Trump de devenir le président qui a réussi à tout faire », détaille le spécialiste en grandes puissances.

Pour l’instant, le scénario d’une opération militaire n’est pas envisagé par Donald Trump qui préfère négocier avec les représentants cubains. Cependant, selon notre expert en grandes puissances, cela n’est pas à exclure. « C’est possible même si, je pense que cela ne sera pas nécessaire. Cela pourrait se faire, mais uniquement en dernier recours ». Pour notre autre expert, Michel Liégeois, les États-Unis n’iront pas à la confrontation. « Il y aura peut-être des bombardements chirurgicaux pour éliminer des batteries aériennes et peut-être des opérations de forces spéciales, à la façon de Maduro, pour arrêter ou neutraliser les quelques leaders qui tiennent encore le régime cubain. Les États-Unis ont largement les capacités pour faire cela ».

L’idée semble être d’intervenir d’abord, en misant sur la supériorité militaire américaine, puis de voir ce qu’il advient

Cette stratégie pourrait toutefois s’avérer risquée sur le plan militaire. Les États-Unis ont déjà déployé plusieurs groupes aéronavals, alors même que leur principal rival stratégique reste la Chine et qu’un conflit potentiel autour de Taïwan pourrait nécessiter de mobiliser une grande partie de leur planification militaire. « On observe une forme d’hubris dans l’administration Trump », conclut Tanguy Struye. « L’idée semble être d’intervenir d’abord, en misant sur la supériorité militaire américaine, puis de voir ce qu’il advient ».

Si les États-Unis souhaitent faire tomber le régime cubain, il ne s’agit pas d’une volonté économique, soulignent nos deux experts. « C’est une fenêtre d’opportunités », commence Michel Liégeois. « C’est surtout idéologique », poursuit Tanguy Struye. « C’est un régime que les États-Unis jugent depuis 60 ans comme étant problématique. Si Cuba rentre dans la sphère d’influence américaine, l’influence russe et chinoise sera moindre. Mais cette influence est moindre.

La promesse d’un « grand changement » à Cuba pourrait ouvrir un nouveau chapitre d’une rivalité vieille de plus d’un siècle entre Washington et La Havane. Nos deux experts insistent sur le fait que ces projections restent de la spéculation.

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