Belgique

Détroit d’Ormuz : l’Iran resserre et desserre l’étau

Le Giacometti, un navire de marchandises battant pavillon au Liberia, se trouve dans le détroit d’Ormuz à 5h50 le 20 mars 2026. Selon les chiffres de Kpler, entre le 1er et le 24 mars, 152 navires commerciaux ont traversé ce détroit, correspondant à une moyenne d’environ six navires par jour.

Le Giacometti, un cargo battant pavillon libérien, est positionné le 20 mars 2026 grâce à son signal AIS (Système d’identification automatique), qui transmet sa localisation presque en temps réel.

À 5h50 ce vendredi-là, le signal indique qu’il entre dans le détroit d’Ormuz, malgré sa quasi-fermeture début mars.

Le navire emprunte le passage nord du détroit, large d’une trentaine de kilomètres, et se faufile au nord de l’île de Larak.

Il fait alors son entrée dans le Golfe Persique.

Quelques mois auparavant, le 18 août 2025, le Giacometti avait traversé ce même détroit, dans le même sens, mais en suivant la route habituelle, plus au sud, près des côtes omanaises.

La rédaction Décrypte a analysé les données concernant les mouvements des navires dans le détroit d’Ormuz. En ce moment, environ 2000 navires y sont bloqués. Les points blancs sur cette image satellite révèlent la présence de plusieurs centaines de ces navires à la fin du mois de mars. Plongée dans le détroit d’Ormuz.

Le Giacometti a donc emprunté une autre route, mais il a bel et bien traversé le détroit d’Ormuz après l’annonce de sa fermeture le 1er mars, et il n’est pas le seul. Le 24 mars au soir, le ministère iranien des Affaires étrangères a déclaré que les « navires non hostiles » pouvaient à nouveau s’y engager « à condition qu’ils ne participent pas à des actes d’agression contre l’Iran ». En réalité, l’Iran laissait déjà passer certains navires. Lesquels et sous quelles conditions ?

Pour le comprendre, revenons à bord du Giacometti. Ce dernier est non seulement l’un des rares navires à avoir traversé le détroit d’Ormuz entre le 1er et le 25 mars, mais aussi l’un des seuls à avoir maintenu son émetteur AIS activé, permettant ainsi de transmettre sa position et d’être repérable. Selon un décompte de Lloyd’s List, seulement une douzaine de navires sont passés à découvert durant cette période. Tous ont suivi cette route, plus longue, contournant l’île de Larak, un point de contrôle pour les Gardiens de la Révolution.

L’Iran contrôle totalement le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.

Hans Huygens, officier de la Marine belge

« Les Iraniens ont établi cette déviation totalement dans leurs eaux territoriales et près de leurs côtes », explique Hans Huygens, officier de la Marine belge, actuellement en fonction au sein de l’État-major militaire de l’Union européenne sur la sûreté maritime. Il a participé à la mission Agenor, une ancienne opération de surveillance dans le détroit d’Ormuz. « Les navires sont ainsi contrôlés sur leur origine, leur port d’attache, ainsi que sur leurs liens avec les États-Unis et Israël. S’il y en a, ils ne passeront pas. [Pour les autres], soit les armateurs payent, soit ils passent sous un pavillon ami de l’Iran. »

Selon Lloyd’s List, au moins deux navires auraient payé pour traverser le détroit, dont une transaction s’élevant à deux millions de dollars. « L’Iran contrôle totalement le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. »

Voguent les navires « non hostiles »

Il revient donc à l’Iran de décider qui peut passer sans être ciblé. Selon les données de Kpler, une société belge disposant du site MarineTraffic pour suivre le trafic maritime en temps réel, entre le 1er et le 24 mars, 152 navires commerciaux ont traversé ce passage reliant le Golfe Persique au Golfe d’Oman, dans un sens ou un autre. Cela représente une moyenne d’environ six navires par jour, alors qu’au mois de février 2026, avant le conflit, on comptait une moyenne de 129 navires par jour, indique l’Organisation maritime internationale, soit une baisse de 97 % du trafic maritime. En d’autres termes, en un mois, le nombre de bateaux ayant traversé est comparable à celui qui passe habituellement en une journée.

Le trafic maritime a chuté dans le détroit d’Ormuz depuis le 28 février

Nombre de traversées par jour

Source : ONU commerce et développement, sur base de données de Clarksons research 2026, Kpler

La chaîne publique britannique BBC a également analysé les navires ayant traversé malgré le danger durant les 20 premiers jours de mars : parmi les 99 navires qu’elle a recensés, un tiers a traversé les eaux iraniennes, dont 14 avec un pavillon iranien et 9 appartenant à des sociétés dont les adresses sont liées à la Chine. Six d’entre eux avaient pour destination l’Inde.

Inde, Chine, mais également Irak, Malaisie et Pakistan : depuis le blocage du détroit d’Ormuz, les gouvernements de ces pays ont dialogué avec l’Iran pour obtenir le droit de passage. Le 14 mars dernier, le ministère indien du Transport maritime a même annoncé que deux navires battant pavillon indien transportant du gaz de pétrole liquéfié avaient réussi à passer.

Cela ne va rien changer.

Hans Huygens, officier de la Marine belge

Cela amène Hans Huygens à conclure que, malgré l’annonce de l’Iran concernant la réouverture du détroit pour les pays amis, « cela ne va rien changer. L’Iran laissait déjà passer les nations amies ou les affréteurs ayant payé une certaine somme. »

Ce 25 mars, le géant chinois du transport maritime, Cosco, a immédiatement réagi à l’annonce iranienne en annonçant qu’il reprenait « avec effet immédiat » les réservations pour les conteneurs en direction du Moyen-Orient, plus précisément vers les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar, le Koweït, et l’Irak, c’est-à-dire les pays du Golfe Persique.

Cela confirme que ce sont les nations amies de l’Iran qui peuvent passer. « Elles ont des intérêts à traiter des cargaisons de pétrole avec l’Iran, mais il faudra voir quels autres pays pourront également passer », ajoute l’officier de la Marine belge. Dans tous les cas, « l’Iran continuera à contrôler le passage des navires autorisés. Il y a donc de fortes probabilités qu’ils doivent encore contourner l’île de Larak. » Un passage plus complexe, surtout pour les plus grands pétroliers.

Cela reste toujours très dangereux.

Hans Huygens, officier de la Marine belge

Selon Hans Huygens, le risque pour les autres navires demeure élevé. « C’est clair que si des navires ne sont pas autorisés, s’ils n’ont pas payé la ‘prime de passage’ iranienne ou ne battent pas pavillon ami, cela reste très dangereux. »

Sept marins tués lors des traversées

Quelques-uns ont pris ce risque durant le mois de mars en désactivant leur AIS pour éviter d’être repérés. « C’est un très petit nombre de navires qui ont pris des risques énormes », réagit Damien Chevalier, directeur de la Division sécurité à l’OMI, l’Organisation maritime internationale. « Au niveau de l’Organisation maritime internationale, en considération de la situation, nous ne recommandons pas de prendre ce risque. La vie des marins doit primer. Nous parlons beaucoup de la crise économique, mais pour l’Organisation maritime internationale, il faut d’abord penser à la protection des marins. »

Dès le 1er mars, des navires ont ainsi été attaqués. À titre d’exemple, le Skylight, le tout premier navire ciblé, s’est retrouvé à une dizaine de kilomètres des côtes omanaises. À son bord, un équipage de 20 personnes, dont 15 Indiens et 5 Iraniens. Ils se sont vu contraints de revêtir leur gilet de sauvetage et de quitter le navire.

Dimanche 1er mars 2026, il est environ 7h du matin quand un projectile touche le bateau.

Détroit
d’Ormuz

Lors de cette attaque, quatre marins ont été blessés. Un autre a perdu la vie et un autre encore est porté disparu.

Entre le 1er mars et le 22 mars, 20 navires tentant de traverser le détroit ont été pris pour cible, selon l’UKMTO, agence de sécurité maritime britannique. L’Organisation maritime internationale souligne également le coût humain : sept marins ont perdu la vie dans ce détroit, cinq sont portés disparus.

Navires attaqués entre le 1er et le 21 mars 2026

Navires ciblés dans le détroit d’Ormuz, du 1er au 21 mars 2026. Sources : UKMTO/JMIC, OMI, Neptunep2pgroup

Quels sont les risques lors de la traversée ?

Le détroit d’Ormuz est étroit, s’étendant sur environ une trentaine de kilomètres. En forme de U renversé, ses côtes sont escarpées, en particulier du côté iranien. C’est dans ces falaises que les Gardiens de la Révolution dissimulent des stocks de missiles et de drones. Selon les experts interrogés par l’agence Reuters, à certains endroits, le rivage se rapproche tellement des navires que des drones peuvent les frapper en seulement cinq à dix minutes.

Ces drones peuvent être « aériens ou de surface », précise Hans Huygens. « Il s’agit alors de petits navires télécommandés. De plus en plus, on trouve aussi des drones sous-marins. Cependant, il n’est pas confirmé que l’Iran possède ce type de drones. »

Pour l’officier de la Marine belge, la principale menace reste néanmoins les petits navires d’interception. « Les côtes sont très accidentées, ce qui permet aux Gardiens de la Révolution de se cacher avec des petits navires d’interception, pouvant ensuite attaquer les navires commerciaux traversant le détroit », détaille Hans Huygens.

Différents types de menaces pèsent sur les bateaux qui traversent le détroit – image générée par l’intelligence artificielle Nano Banana sur la base d’une infographie Reuters.

Enfin, une menace supplémentaire empêche les navires de passer : les mines. Une simple suspicion peut entraîner l’arrêt des bateaux. « L’Iran n’a pas formellement déclaré avoir posé des mines. Le pays a dit qu’il pourrait le faire, mais il n’y a pour l’instant aucune preuve de leur présence », précise Hans Huygens. « Cela dit, les mines marines ont un pouvoir psychologique : il suffit qu’elles soient évoquées pour que les armateurs choisissent de ne plus naviguer dans cette zone. »

Sécuriser le détroit, comme l’envisagent les États-Unis et certains pays européens, requiert des ressources considérables : une combinaison d’opérations de déminage, d’escortes militaires et de patrouilles aériennes. Cela nécessiterait aussi des moyens précis pour détruire de petits engins tels que les drones.

Beaucoup ont donc jusqu’ici préféré ne pas prendre de risques. « Environ 2000 navires sont bloqués dans le Golfe Persique, représentant environ 20 000 marins », décrit Damien Chevalier. « La meilleure solution est certainement une désescalade du conflit pour garantir un passage sûr, permettant ainsi aux navires de quitter le Golfe Persique. »

Image radar SAR (Synthetic Aperture Radar, un radar embarqué sur satellite capable de voir à travers les nuages, de jour comme de nuit) du Golfe Persique les 24 et 25 mars 2026 montrant des regroupements de navires dans le détroit. – Copernicus Sentinel-1 SAR

Un autre important risque est économique. Normalement, un cinquième de la production mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié transite par ce détroit. Dès le 1er mars, les sociétés d’assurance ont révisé leurs contrats avec les armateurs concernant les clauses relatives au « risque de guerre » protégeant les navires marchands. Les compagnies ont simplement cessé d’assurer ce risque, qui n’en est plus un, vu que la guerre est avérée.

En fin de compte, celui qui décide, c’est l’assureur.

Didier Maleterre, ancien numéro 2 du commandement maritime de l’OTAN

« Il ne faut jamais perdre de vue que, au final, c’est l’assureur qui a le dernier mot. Ce n’est pas le président Trump », réagit Didier Maleterre, ancien numéro 2 du commandement maritime de l’OTAN, qui a rejoint l’entreprise Exail, spécialisée dans le développement de drones anti-mine. « Prenons un exemple : un tanker, un VLCC, ‘Very Large Crude Carrier’, c’est-à-dire un pétrolier de 300 000 tonnes, mesure 350 mètres et a un tirant d’eau de 20 mètres (hauteur de la partie immergée du bateau) – c’est un bâtiment équivalent à un immeuble de trois étages. Normalement, pour traverser Ormuz, cela coûte environ 500 000 dollars. Ce montant a pu être multiplié par cinq ou dix, ou, dans certains cas, l’assureur a pu carrément annuler l’assurance. »

Il sera intéressant de voir dans les jours à venir comment les assureurs vont réagir à l’annonce de la réouverture partielle de ce détroit, et surtout, quelles décisions politiques seront prises.

Cette semaine, le Royaume-Uni et la France vont présider une réunion rassemblant une trentaine de pays prêts à contribuer à la sécurisation du détroit d’Ormuz. Toutefois, plusieurs pays, comme la France, l’Italie ou l’Allemagne, ont averti qu’aucune opération ne pourrait se réaliser dans le contexte actuel de frappes.

Pour leur part, les États-Unis négocient la paix tout en poursuivant la guerre. La Maison Blanche a déclaré que Donald Trump intensifierait les frappes contre l’Iran si Téhéran ne reconnaissait pas sa « défaite militaire ». En parallèle, Washington tente d’obtenir l’ouverture du détroit à travers une proposition de plan de paix, cherchant ainsi à désamorcer une situation explosive que le président a lui-même déclenchée.