Des frappes sur une usine de dessalement inquiètent pour une guerre de l’eau au Moyen-Orient.
L’agression iranienne a attaqué sans distinction des cibles civiles et causé des dégâts matériels à une usine de dessalement de l’eau à la suite d’une attaque de drone. 60% des capacités mondiales de désalinisation se situent dans les pays de la péninsule arabique.
« L’agression iranienne a attaqué sans distinction des cibles civiles et causé des dégâts matériels à une usine de dessalement de l’eau à la suite d’une attaque de drone. » Ce message a été publié ce dimanche matin sur le réseau social X par le ministère de l’Intérieur de Bahreïn.
La veille, l’Iran avait également dénoncé une attaque américaine contre une usine de dessalement d’eau de mer sur l’île de Queshm, située dans le sud du pays. Selon le ministre des Affaires étrangères de la République islamique, ce bombardement aurait compromis l’approvisionnement en eau de 30 villages dans la région.
Des frappes auraient aussi récemment touché des zones proches d’infrastructures similaires à Dubaï, aux Émirats arabes unis, ainsi qu’au Koweït, bien qu’elles ne soient pas les cibles directes des drones et missiles iraniens.
Ces frappes soulignent un enjeu stratégique crucial pour la région : les usines de dessalement d’eau de mer. La plupart des pays du Moyen-Orient dépendent de ces installations pour développer leurs activités économiques et agricoles, ainsi que pour fournir de l’eau potable à leurs populations.
### Des usines indispensables à la vie dans le Golfe
Ces énormes usines permettent de convertir l’eau de mer, salée, en eau potable. « On pompe l’eau de mer. On utilise beaucoup d’énergie, soit pour la chauffer, soit pour la faire traverser une membrane, et de l’autre côté, on obtient de l’eau douce », explique Sébastien Treyer, directeur de l’Institut du Développement durable et des Relations internationales (IDDRI).
Dans les pays du Golfe tels que le Koweït, l’Irak, Bahreïn, Oman, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, environ 100 millions de personnes dépendent de ce processus pour leur approvisionnement en eau. Par exemple, selon un rapport de l’Institut français des relations internationales, ces usines produisent 90 % de l’eau potable dans les centres urbains du Qatar et des Émirats arabes unis, et jusqu’à 95 % au Koweït.
En Arabie saoudite, 90 % des besoins en eau potable de la capitale Riyad dépendent même d’une seule giga usine, celle de Jubail. Un mémo de 2008 de l’ambassade américaine, devenu public grâce à Wikileaks, souligne que « Riyad devrait être évacuée en moins d’une semaine si l’usine, ses pipelines ou les infrastructures électriques associées étaient gravement endommagés ou détruits. La structure actuelle du gouvernement saoudien ne pourrait pas exister sans l’usine de dessalement de Jubail. » Bien que les Saoudiens aient depuis renforcé leurs réseaux, l’usine demeure stratégique pour le pays.
### Une région en manque d’eau potable
60 % des capacités mondiales de dessalement se trouvent dans les pays de la péninsule arabique. « La plupart d’entre eux se situent dans des régions totalement désertiques et donc, normalement, impropres à la vie humaine », explique Adel El Gammal, professeur de géopolitique de l’énergie à l’ULB et secrétaire général de l’Alliance européenne sur la recherche en énergie. « Il y a eu une urbanisation massive grâce à l’installation d’infrastructures énergétiques gigantesques et d’usines de dessalement, ce qui est essentiel pour toute vie humaine dans ces territoires. »
La région subit le stress hydrique, où la demande en eau dépasse les ressources disponibles. « Plus de 60 % de la population du Moyen-Orient vit dans des zones exposées à un fort stress hydrique et 70 % des activités économiques sont également situées dans ces zones. L’agriculture contribue au manque d’eau, car elle consomme environ 85 % des ressources en eau de la région, » écrivent Marc-Antoine Eyl-Mazzega et Élise Cassignol dans leur article pour l’IFRI.
Pour faire face à ce problème croissant, les pays du Golfe ont décidé de développer leurs capacités de dessalement. « En 2030, les capacités de dessalement dans les pays du Moyen-Orient devraient quasiment doubler, conformément aux plans quinquennaux annoncés pour préparer la transition économique post-pétrole, » indiquent les deux chercheurs.
### « Beaucoup plus sensible que les infrastructures énergétiques »
Dans ce contexte, les plus de 400 usines de dessalement de la région représentent des enjeux stratégiques majeurs et des cibles potentielles dans le cadre du conflit entre l’Iran et la coalition américano-israélienne. « C’est probablement bien plus sensible que des frappes sur des infrastructures énergétiques, » affirme Adel El Gammal.
Il propose deux pistes pour expliquer de potentielles frappes iraniennes contre ces infrastructures :
1. **Course en avant** : tenter de régionaliser le conflit à l’aube des annonces américaines de frappes massives sur l’Iran.
2. **Pression sur les États du Golfe** pour qu’ils exercent des pressions sur les Américains afin d’arrêter les conflits, car cette guerre menace le modèle économique de ces États.
Ces infrastructures sont également considérées comme « faciles » à cibler, car elles sont souvent en surface, généralement situées en bord de mer, et ne disposent pas toujours de protections antiaériennes.
« L’eau pourrait devenir un facteur majeur de violence et engendrer des séquelles politiques durables, » résume Michael Christopher Low, historien américain à l’Université de l’Utah, dans un article publié dans The Conversation. « Si l’un ou l’autre camp s’en prenait intentionnellement à des sources d’eau ou à des usines de dessalement, cela constituerait une violation des droits humains. » Les réserves d’eau potable sont protégées par le droit international humanitaire en tant que bien indispensable à la survie de la population civile.
### Des usines extrêmement énergivores
En plus des menaces posées par les missiles et drones iraniens, ces unités de dessalement sont vulnérables aux frappes sur les installations énergétiques. Ces usines nécessitent un apport énergétique important pour fonctionner. « Elles ont besoin d’un gros apport d’énergie, par exemple pour distiller l’eau de mer, » précise Sébastien Treyer. Environ 5 % de la consommation d’énergie du Moyen-Orient est dédiée à ces infrastructures.
Normalement, « pour les pays du Golfe, où le gaz et le pétrole sont des ressources d’énergie fossile très abondantes, ce n’est pas un gros problème, » ajoute-t-il. Toutefois, en période de conflit régional, cela pourrait poser problème à terme, bien que plusieurs experts assurent qu’il existe des procédures pour que certaines usines puissent remplacer d’autres en cas d’arrêt.
Un autre risque est celui d’une hypothétique marée noire provoquée par le torpillage d’un pétrolier, ce qui pourrait contaminer l’eau de mer.

