Belgique

« Data journalism et reporters de guerre : informer sur les conflits ? »

Les communications ont été coupées en Iran, et Gaza est interdite d’accès aux journalistes étrangères. Ambroise Carton, journaliste de la cellule Décrypte de la RTBF, a pu cartographier les déplacements dans le détroit d’Ormuz grâce aux relevés des satellites européens Copernicus.


Les communications ont été interrompues en Iran, et les images de la guerre se font de plus en plus rares. Les journalistes étrangers n’ont plus accès à Gaza. Le massacre d’El Fasher au Soudan, survenu à la fin octobre 2025, s’est déroulé pratiquement sans témoins et sans images. De plus en plus, les correspondants de guerre et les journalistes sur le terrain se heurtent à des limitations imposées par les autorités, qui leur refusent leurs accréditations. Maurine Mercier, correspondante de la RTBF en Ukraine depuis 2022, témoigne : « J’ai fait plusieurs demandes pour aller dans les territoires occupés par la Russie, parce que j’estime qu’il faut pouvoir couvrir une guerre des deux côtés. Je n’ai jamais eu la moindre réponse des autorités russes. Je continue à demander, peut-être qu’un jour, ça aboutira. »

Au cours de ses 40 ans de carrière, Christophe Lamfalussy, grand reporter de La Libre, a observé une tendance à restreindre l’accès des journalistes aux zones de conflit. Il déclare : « Il y a de plus en plus de zones qui sont volontairement fermées aux journalistes, pour empêcher que la vérité apparaisse, et pour empêcher que des éléments viennent contredire le narratif de la guerre. » Il se remémore avoir pu couvrir la guerre de Bosnie de tous les côtés : « Lorsqu’il y avait des trêves, il était possible de passer d’un camp à l’autre, des Croates aux Serbes et des Serbes aux Bosniaques. On pouvait même sortir de Sarajevo. »

Certaines zones sont fermées depuis longtemps, comme la Syrie dans les années 1980, où « la presse était respectée, pour autant qu’elle était accréditée. Progressivement, je trouve que les journalistes ont été mis à l’écart, de l’invasion de l’Irak au conflit au Haut-Karabagh. »

Pour continuer à rendre compte des guerres, les rédactions se sont orientées vers le data journalism et l’analyse d’images satellites, outils également utilisés par les ONG et l’ONU pour documenter certains crimes de guerre. Ambroise Carton, journaliste à la cellule Décrypte de la RTBF, a cartographié les déplacements dans le détroit d’Ormuz, bloqué depuis des semaines par le régime iranien, grâce aux relevés des satellites européens Copernicus, auxquels il a accès gratuitement.

Ambroise Carton explique sa méthode de travail : « Avec Copernicus, on a des images régulièrement. J’ai pu par exemple observer l’installation des Russes à Marioupol. On n’avait pas de journalistes sur place, mais on pouvait voir qu’ils avaient construit des bâtiments et qu’ils en avaient détruits, on pouvait voir l’étendue du cimetière en périphérie de la ville, qui augmentait. On peut faire des vidéos en accéléré où on voit cette évolution. »

En plus des images gratuites et européennes, des acteurs privés sont devenus présents sur le marché ces dernières années. Ambroise Carton utilise notamment les services des entreprises américaines Planet et Maxar, qui proposent des images payantes. Il est conscient que « il y a un intérêt stratégique et commercial derrière ces images. Maxar a des liens avec différents ministères de la Défense à travers le monde, notamment avec les États-Unis. Il faut être prudent, et en tant que journalistes, notre rôle c’est de vérifier et de critiquer la source. »

D’autant plus que l’intelligence artificielle joue un rôle essentiel. Ambroise Carton raconte avoir reçu des images qui lui semblaient suspectes. Vérifier chaque image est crucial : « Ça prend aussi du temps. Parfois on cherche une aiguille dans une botte de foin quand on cherche à identifier l’endroit où une photo satellite a été prise, mais si l’aiguille a été générée par IA, le travail devient vraiment compliqué. »

Christophe Lamfalussy appelle à ne pas oublier que derrière les images satellites et les données, il y a des êtres humains dont il est essentiel de raconter le parcours et les émotions : « Être sur le terrain, c’est indispensable, c’est remettre l’humain au cœur du reportage. Pour pouvoir raconter, pour pouvoir montrer, il faut aller sur place. Dans une société qui va être dominée par l’intelligence artificielle, notre métier va vraiment nécessiter d’aller sur place. »

Ambroise Carton partage également cette analyse. Pour lui, « on a besoin des deux. Les données nous renseignent sur le côté très large d’un combat, d’une guerre. En complément, il faut pouvoir rajouter de l’humain. C’est très précieux d’avoir ces correspondants, de pouvoir envoyer des journalistes de la rédaction. »

Il témoigne avoir réussi à percevoir l’humain derrière les images : « Je regardais l’avancée de l’armée ukrainienne, et je regardais des tranchées qu’on creusait. C’étaient des lignes sur des images satellites, mais des lignes brunes. C’est aussi des gens dans la boue, qui font une guerre de position, comme on en faisait il y a plus d’un siècle. Et ça, il ne faut vraiment pas l’oublier. »