Belgique

Big bang budgétaire en physique : chercheurs britanniques en détresse.

Le Conseil britannique des installations scientifiques et technologiques a annoncé une baisse d’au moins 30% des financements pour la physique. Plus de 600 universitaires internationaux ont adressé une lettre de soutien à leurs collègues britanniques contre ces coupes budgétaires dans la physique théorique des particules et des hautes énergies au Royaume-Uni.


La nouvelle, annoncée fin janvier, n’a pas beaucoup circulé dans les médias généralistes au-delà de la Manche. La physique britanniques fait l’objet de réductions budgétaires d’au moins 30 %, selon le Conseil britannique des installations scientifiques et technologiques. Cet organisme a alerté les physiciens spécialisés en physique des particules, astronomie et physique nucléaire sur une diminution d’un tiers des financements. Il leur a également demandé de modéliser des scénarios de réductions de 20 %, 40 % et 60 % des budgets, afin d’en mesurer l’impact.

L’agence nationale de financement de la recherche et de l’innovation du Royaume-Uni (UKRI), qui gère les fonds publics pour les projets des chercheurs, indique néanmoins avoir prévu des mesures incitatives pour d’autres domaines comme l’informatique quantique, l’intelligence artificielle, les technologies vertes et les semi-conducteurs, des secteurs susceptibles de « faire progresser les connaissances, améliorer les conditions de vie et stimuler la croissance ».

Ian Chapman, son directeur, a écrit dans une lettre ouverte à la communauté de recherche que le gouvernement lui avait demandé « de se concentrer les efforts et d’optimiser les actions », autrement dit d’accroitre l’efficacité en réduisant le nombre des projets.

Après l’annonce des coupes budgétaires, Paul Howarth, Président de l’Institut de Physique, a exprimé son inquiétude : « La physique n’est pas un luxe que nous pouvons nous permettre de gaspiller par la confusion et les coupes budgétaires. La croissance et la sécurité de notre nation dépendent des technologies inventées par la physique, et celles-ci dépendent à leur tour des compétences, de la recherche et des infrastructures en physique qui sont aujourd’hui menacées. »

Plus de 600 universitaires internationaux ont écrit une lettre de soutien à leurs collègues britanniques pour protester contre ces réductions budgétaires dans la physique théorique des particules et de hautes énergies au Royaume-Uni. Cette lettre a été adressée à Lord Patrick Vallance (ministre d’État chargé de la Science, de l’Innovation, de la Recherche et du Nucléaire), Liz Kendall (secrétaire d’État chargée de la Science, de l’Innovation et de la Technologie), Chi Onwurah (députée et présidente de la commission parlementaire chargée de la Science, de l’Innovation et de la Technologie), ainsi qu’au professeur Sir Ian Chapman (directeur général de UKRI). La société royale d’astronomie a aussi lancé sa propre lettre ouverte, actuellement signée par une centaine de personnes.

Lucien Heurtier, un physicien français préoccupé, est chercheur postdoctoral au département de physique du King’s College de Londres. En 2015, il a obtenu son doctorat en physique théorique des particules et cosmologie à l’École Polytechnique en France. Il a ensuite travaillé en Belgique à l’Université Libre de Bruxelles, aux États-Unis à l’Université d’Arizona et au Royaume-Uni à l’Université de Durham, où il a réalisé des travaux importants et publié des articles sur la cosmologie de l’univers primordial, la physique des particules au-delà du modèle standard et les trous noirs primordiaux.

Il met en garde : « Sous couvert de maintenir un budget de recherche constant, en réalité, le gouvernement a décidé de réorienter les fonds vers des recherches plus appliquées comme l’intelligence artificielle ou l’ordinateur quantique, au prix de sacrifier une grande partie des financements pour la recherche fondamentale. Les coupes dans la recherche en physique des particules, astronomie et physique nucléaire, sont de l’ordre de 30 % en moyenne, mais en pratique, pour ce qui touche à l’embauche de doctorants et de postdoctorants, cela pourrait aller de 50 % à 70 %. »

Les conséquences, selon Lucien Heurtier, seront désastreuses : « Dans les quatre prochaines années, il va y avoir une coupe de 50 à 70 % en termes d’embauche de postdocs. Cela constitue un frein énorme pour le milieu académique. Pour nous, en tant que physiciens des particules, mais aussi pour ceux qui travaillent sur des télescopes, de nombreux grands projets internationaux sont menacés. Le CERN pour la physique des particules, l’observatoire Vera Rubin, qui vient de commencer sa mission, mais aussi d’autres projets comme Euclide et DESI, qui collectent actuellement des données. Pour ces missions, l’argent alloué à l’embauche de chercheurs va fortement diminuer, en prévision d’une réduction de 50 à 70 %. »

Cette réorientation des financements de la recherche au Royaume-Uni se situe dans un contexte plus large, comme l’indique un éditorial du mois de février dans la revue scientifique Nature : « Partout dans le monde, les gouvernements exigent que le financement de la recherche soit aligné sur des priorités politiques plus larges. Ils devraient se méfier de ce qu’ils souhaitent. » L’éditorial met en avant les réductions drastiques observées aux États-Unis et souligne que « l’Union européenne n’est pas non plus à l’abri », avec « la Commission européenne envisageant d’intégrer la recherche en matière de défense aux priorités du prochain programme Horizon Europe, le plus important programme de financement de la recherche scientifique à l’échelle mondiale. »

Nature rappelle également que « la recherche motivée par la curiosité peut mener à des innovations inattendues », citant par exemple la méthode PCR, largement mise en avant lors des tests durant la pandémie de Covid-19, qui provient de travaux sur des bactéries présentes dans des sources thermales, et l’IRM (imagerie par résonance magnétique), issue de recherches sur les propriétés du noyau atomique.