Attentats de Bruxelles : Sophie Tordoir, policière à Maelbeek, ne se dit pas victime.
Sophie Tordoir, inspectrice du service d’intervention de la police des chemins de fer, a été parmi les premières à descendre à la station de métro de Maelbeek à Bruxelles le 22 mars 2026. Le bilan des attentats de Bruxelles est lourd : 35 personnes décéderont au total, dont 16 rien qu’à Maelbeek.
C’est une déclaration rare : celle d’une inspectrice, membre du service d’intervention de la police des chemins de fer, qui a été l’une des premières à intervenir à la station de métro de Maelbeek à Bruxelles, le 22 mars 2026. Dix ans après les attentats qui ont frappé la capitale, Sophie Tordoir se remémore : « Quand je vais descendre sur le quai, sur ma droite, je vais rencontrer une personne qui est couchée à terre et qui me semble carbonisée, et je la vois bouger les bras. Et cela, c’est une image qui va me rester pendant longtemps, et qui va me créer aussi des cauchemars par après. »
« Le fait de devoir aller vers des victimes, quand vous savez qu’elles sont traumatisées, c’était très difficile. »
« Quand je vais passer de l’autre côté du quai, il y a la deuxième voiture (de métro), celle où s’est passée l’explosion où l’on voit vraiment un trou béant. Et là, vous voyez des victimes… La porte coulissante du métro est rabattue sur des personnes qui sont décédées. Je ne vais pas vous donner plus de détails, mais c’est ce qui va rester, ainsi que le matériel de métro fondu, tout est dans tous les sens, l’odeur… »
Ce jour-là, Sophie Tordoir remplit son rôle de policière et essaie de comprendre ce qui s’est passé. « Le fait de devoir aller vers des victimes pour voir ce qui s’est passé, leur imposer de prendre leur récit, quand vous savez qu’elles sont traumatisées, c’était très difficile. »
Le bilan des attentats de Bruxelles est lourd : 35 personnes périront au total, dont 16 rien qu’à Maelbeek. Sophie Tordoir a été confrontée à l’horreur durant de longues heures ce jour-là. Après avoir parlé à ses proches et pris contact avec le stress team de la police, des interrogations persistent quant à l’impact de ce qu’elle a vécu ce jour-là.
Le procès des attentats de Bruxelles a débuté le 5 décembre 2022. Après neuf mois d’audience, le verdict est enfin tombé avec des condamnations à des peines de prison pour huit des dix accusés. Durant le procès, Sophie Tordoir a témoigné en sa qualité de policière présente sur les lieux.
« Ça a donné énormément de réponses aux victimes. J’ai compris le poids qu’avait mon témoignage. Il y a des gens qui m’ont dit ‘merci’. Alors que moi, j’avais l’impression d’avoir juste fait mon travail et d’avoir relaté des faits, c’est tout », raconte-t-elle.
Faire son travail tout en étant victime soi-même ? « Je ne me sens pas comme victime. Pourtant, tout le monde me pointe et me dit mais tu l’es. Effectivement mon uniforme, parfois, m’empêche de dire oui, je suis une victime, j’ai du mal à l’accepter. Parce que, pour moi, je suis là pour aider les autres, je suis là pour les écouter, je suis là pour les prendre en charge. Je ne suis pas là pour expliquer mes problèmes », confie l’inspectrice de police.
Si le procès permettra aux victimes des attentats de Bruxelles d’obtenir des réponses, pour Sophie Tordoir, il va ouvrir une porte, « celle que j’avais fermée il y a sept ans avant, en me disant c’est bon, c’est oublié, puisque je suis un policier. Ce n’est qu’à ce moment-là que je vais ressentir un poids qui va revenir, et effectivement j’aurai besoin de réponses. »
Pour comprendre, Sophie Tordoir va prendre une décision. Grâce à l’aide de l’ASBL « Retissons du lien », elle va rencontrer des femmes qui ont été radicalisées et qui sont parties en Syrie.
Étant donné son expérience personnelle, l’inspectrice va contribuer à la création de la « Helpteam », une cellule au sein de la police judiciaire dédiée à l’aide aux policiers et policières ayant vécu des traumatismes. « Ce n’est pas que pour des attentats, mais c’est pour toute intervention difficile. On est présent pour les prendre en charge », précise-t-elle, soulignant qu’une telle structure manquait au sein de la police.
Aujourd’hui, Sophie Tordoir porte toujours son uniforme pour aller travailler : « Ce n’est pas parce que j’ai connu un attentat que j’allais rendre mon uniforme. Ça, il n’en était pas question. Au contraire, je pense que ça ma force. »
Le 22 mars 2026, des commémorations sont prévues pour se souvenir de ce jour qui a bouleversé le pays et les vies de plusieurs dizaines de personnes. Mais faut-il oublier ou se souvenir ? « Je n’ai pas la bonne réponse. Il faut savoir qu’il y a encore des victimes qui sont en processus par rapport aux assurances et autres. Leurs blessures y sont encore suivies. Donc je pense que c’est important pour eux d’avoir une commémoration. Et puis, de l’autre côté, il y a peut-être des personnes qui ne veulent plus en entendre parler et il faut respecter ça. Maintenant, le fait d’aller aux commémorations, je me rends compte que beaucoup de victimes que je connais viennent vers moi, sont contentes de voir qu’on est là, qu’on les soutient. »

