Attentats de Bruxelles : 10 ans après, justice réparatrice et bénéfices
Le 18 mars 2016, Salah Abdeslam était arrêté rue des quatre vents à Molenbeek-Saint-Jean. Dix ans plus tard, la justice a fait son œuvre et les terroristes survivants ont été jugés.
Le 18 mars 2016, Salah Abdeslam a été arrêté rue des Quatre Vents à Molenbeek-Saint-Jean, une arrestation qui a précipité, quatre jours plus tard, les attentats de Bruxelles. Des bombes ont explosé dans le hall des départs de l’aéroport de Zaventem et dans la station de métro Maelbeek, au cœur de la capitale.
Dix ans plus tard, la justice a été rendue. Les terroristes survivants ont été condamnés. Un procès nécessaire pour les victimes également.
Cependant, de nombreuses questions demeurent. Le besoin de comprendre se manifeste à travers une approche : la justice réparatrice. C’est le combat d’une association nommée « Retissons du lien – Penser ensemble pour agir en commun ».
Cette initiative peut surprendre, tant elle est innovante et relativement peu répandue en Europe. L’association propose des rencontres entre des victimes d’attentats, comme ceux de Bruxelles, et les auteurs de ces actes. L’objectif est de recréer du lien.
Parmi les membres de cette association, Christelle Giovanetti, qui se trouvait dans le métro de Maelbeek au moment des explosions. Elle a subi des pertes auditives et a été profondément affectée psychologiquement.
Après avoir assisté au procès des attentats, elle a ressenti le besoin de comprendre. C’est pourquoi elle a demandé à rencontrer l’un des principaux acteurs des attentats, Mohamed Abrini, surnommé « l’homme au chapeau ».
« J’ai eu envie de le rencontrer parce que je trouvais que c’était celui qui avait une certaine empathie vis-à-vis des victimes », confie Christelle Giovanetti. « J’ai eu envie de le rencontrer pour comprendre parce qu’un procès c’est l’affaire de la société. Ce n’est pas l’affaire des victimes. C’était leur procès, pas le mien. »
Lors de leur rencontre, ils ont pris le temps de discuter de leurs vies respectives. « Moi, j’ai pu poser beaucoup de questions », raconte-t-elle.
Cette démarche ne fait pas l’unanimité. « Le fait de faire cela, ça peut choquer beaucoup de monde, mais moi ça me redonne confiance dans le fait qu’on puisse toujours bénéficier d’une écoute active. Ça me redonne confiance dans le fait que mes paroles peuvent encore avoir un impact dix ans après et que cet impact est bénéfique autant pour la personne que pour moi. Il ne faut pas oublier que toutes ces personnes qui sont en prison aujourd’hui, elles vont sortir un jour et qu’on les recroisera au supermarché. »
L’un des enjeux de la justice réparatrice est la réinsertion des détenus. Plus largement, ce type de justice interroge la place des personnes incarcérées dans la société. Pour cette raison, Isabelle Seret, l’une des fondatrices de l’ASBL « Retissons du lien », préfère parler de « justice transformatrice » plutôt que de justice réparatrice.
« Dans la justice transformatrice, c’est moins le lien individuel qui compte », explique Isabelle Seret, « ici, l’idée est de transformer la société. C’est important que les personnes échangent, mais nous voulons nous concentrer sur demain. Qu’est-ce qu’on fait avec ce qui nous est arrivé ? Qu’est-ce que me fait le fait de te rencontrer ? »
Ces réflexions nécessitent un cadre de discussion basé sur l’absence de jugement et la bienveillance.
« Le détenu va avoir l’impression d’être écouté parce que lorsqu’il va parler aux victimes, elles savent très bien que le détenu n’a rien à y gagner. »
Ce cadre produit des résultats, selon Isabelle Seret. « En général, les personnes détenues nous disent : ‘ici, je me suis senti être un humain’. Elles nous confient aussi : ‘plus jamais je ne pourrai faire de mal à quelqu’un parce que j’ai côtoyé Sandrine, Christelle, Cédric et les autres.’ Cette empathie et cette reconnaissance mutuelle des souffrances permet d’atteindre la conclusion : ‘je ne serai plus capable de faire du mal à autrui.' »
Isabelle Seret n’est pas la seule à croire en cette approche. D’autres acteurs judiciaires soutiennent l’association. Nicolas Cohen, avocat, a défendu plusieurs auteurs d’attentats, et certains d’entre eux ont participé à des rencontres avec des victimes.
Pour lui, la différence entre la justice pénale et celle réparatrice ou transformatrice réside dans l’absence de sanction. « Quelqu’un qui parle à la justice, la justice va toujours avoir en tête peut-être qu’il me dit ça pour obtenir quelque chose. Mais on n’a rien à obtenir d’une victime, surtout quand on lui a déjà pris la vie, sa santé, etc. Le détenu va avoir l’impression d’être écouté parce que, lorsqu’il parle aux victimes, elles savent qu’il n’a rien à y gagner. Ce ne sont pas des processus intégrés dans le circuit judiciaire classique. Il y a cette notion de parler à quelqu’un qui a mille et une raisons de m’en vouloir, mais qui m’écoute. C’est une écoute extrêmement précieuse et déstabilisante pour le détenu. »
Ce processus de justice réparatrice peut s’exercer en prison, mais également au sein des Institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ).
C’est le cas de Fayçal, un Anversois qui, vers quinze ans, a rencontré Fouad Belkacem, alors leader d’une organisation nommée « Sharia for Belgium », qui radicalisait des jeunes pour les inciter à rejoindre l’État islamique.
Fayçal a été l’un de ces jeunes. Arrêté à l’aéroport juste avant son départ, il a été placé en IPPJ, période qu’il décrit comme celle de sa plus forte radicalisation, car il ne rencontrait personne capable de le comprendre.
Aujourd’hui, Fayçal, après des années d’accompagnement, est déradicalisé et forme des jeunes en IPPJ.
« Les jeunes sont tellement intelligents. Ils savent immédiatement si la personne en face d’eux a de l’expérience », précise-t-il. « Ils me disent toujours : ‘tu me ressembles donc c’est plus facile de m’identifier.' »
Cette identification permet d’instaurer un dialogue entre Fayçal et ces jeunes. Selon lui, la radicalisation est un processus individuel. « Chaque personne radicalisée a ses propres motivations. Cela signifie que pour déradicaliser quelqu’un, il faut que ce trajet soit individuel et pas général. »
Fayçal veut y croire. « Je pense que si je donne le même investissement à chacun de ces jeunes, cela peut changer les choses. Je ne suis pas naïf, mais je suis optimiste. »
La justice réparatrice ou transformante vise donc à recréer le dialogue à travers une prise en charge individuelle, parfois collective, mais toujours avec le même objectif : considérer l’après, comment reconstruire la société après des événements traumatisants comme des attentats, tant pour les victimes que pour les auteurs.

