Alberto, survivant des camps nazis, déclare : « Auschwitz ne me quitte pas »
Alberto, 11 ans en 1938, ne peut plus aller à l’école parce qu’il est juif. Le 3 août 1944, Alberto, sa famille et des centaines de Juifs doivent monter dans des wagons à bestiaux pour un voyage de 13 jours.

Piégés par les SS
Dixième enfant d’une famille juive de Grèce, Alberto résidait sur la petite île de Rhodes. « On vivait bien tranquillement, il n’y avait pas d’histoires« , raconte-t-il. Cependant, dès 1938, les premières lois raciales apparaissent. Alberto, âgé de 11 ans, est contraint de quitter l’école en raison de son identité juive.
Avec le déclenchement de la guerre, les bombardements commencent, et en 1944, tous les Juifs de l’île sont capturés par les SS qui transforment une opération de contrôle d’identité en guet-apens. Quatre jours plus tard, Alberto se retrouve avec ses parents, ses deux frères et sa sœur derrière les barbelés du camp de Chaïdári, en Grèce. « A partir de ce moment-là, il n’y avait plus de mensonge, les SS ont montré leur vrai visage« , se souvient Alberto. Un épisode marquant de ce tournant l’a profondément frappé : « Il faisait 37° de température, un homme assis à côté de nous s’est levé pour aller chercher de l’eau. Il avait un gobelet qu’il est allé remplir à un robinet. Un SS est arrivé et lui a demandé ‘Qui t’a autorisé à te lever ?’ et a commencé à frapper sa tête jusqu’à ce que mort s’ensuive.«
Pour Alberto et les autres déportés, commence un terrible cauchemar fait de situations de plus en plus inhumaines.
Comme des bestiaux
Le 3 août 1944, Alberto, sa famille et des centaines de Juifs sont contraints de monter dans des wagons à bestiaux. C’est l’été et la chaleur est accablante. Dans ces wagons fermés et surchargés, l’air devient irrespirable. Le voyage dure 13 jours. Parfois, le train marque des arrêts, les Allemands ouvrent les wagons et se demandent si des morts sont à déplorer. Alberto précise : « Bien sûr qu’il y avait des morts, avec la chaleur, les personnes âgées… Ils [les nazis] demandaient aux jeunes de sortir avec une pelle, de creuser un trou et d’empiler tous les cadavres les uns sur les autres. »
« Arbeit » ou chambre à gaz
À leur arrivée à Auschwitz, les familles ignorent qu’il y aura immédiatement une « sélection ». Les SS font descendre les déportés des wagons et les répartissent en deux groupes : d’un côté, la chambre à gaz, de l’autre, le travail forcé.
Alberto garde tout en mémoire : « Ma mère m’a embrassé, elle est partie à droite. C’est la dernière fois que j’ai vu ma mère. » Il ajoute : « Quand nous sommes arrivés à la sélection, mon père a compris. Parce qu’il m’a dit, ‘Toi, tu vas avec tes frères’. Mes frères avaient plus de 17 ans, donc ils ont été directement envoyés au travail. » Alberto, plus jeune, aurait été gazé s’il n’avait pas suivi son père. Cependant, contrairement à ses parents qui ont été assassinés à leur arrivée à Auschwitz, Alberto réussira à échapper à la mort. Lorsqu’anciens détenus lui apprennent la vérité sur les chambres à gaz et les fours crématoires, Alberto confie qu’il est « devenu adulte en quelques minutes« .
Matricule 7394
Pour ceux qui échappent à la chambre à gaz, il n’y a plus de nom ni de prénom, seulement un matricule tatoué sur le bras. Alberto relève sa chemise pour le montrer : « Ils faisaient l’appel en allemand, nous venons de Rhodes, nous ne comprenions pas l’allemand ! » Rapidement, Alberto apprend cette langue qui devient une question de survie. Il répète : « Dreiundsiebzig vierundneunzig, 7394 maintenant je connais mon numéro en allemand !«
Je n’ai presque rien mangé pendant 1 an !
À Auschwitz, Alberto se souvient aussi de la famine organisée par les nazis et de la peau sur les os, au sens littéral. De l’eau noire ayant un lointain goût de café, un petit morceau de pain dur et un bouillon « avec plus d’eau que de soupe » : les détenus étaient maintenus dans un état de famine constant par les SS.
« Je suis resté à Auschwitz pendant presque 1 an, je peux vous dire qu’on n’a presque rien mangé !« , témoigne Alberto. « J’avais presque 18 ans, je ne pesais pas 30 kilos.«
Marche de la mort
En janvier 1945, alors que les forces alliées se rapprochent des camps nazis, les SS organisent ce que l’on a appelé des « marches de la mort ». Les détenus sont évacués des camps de concentration à pied. « Achtung, achtung ! » Alberto se souvient de ce réveil : « Ils nous ont donné un morceau de pain et une couverture, et nous avons quitté le camp. » Épuisés, plusieurs détenus ne peuvent plus avancer, le temps est froid, il neige, et ils n’ont pas de véritables chaussures. C’est un enfer. Les SS tirent une balle dans la tête de ceux qui ne marchent pas assez vite. Ils poussent les corps dans le fossé et à la fin de la marche, un SS note le matricule des déportés exécutés.
Les survivants se retrouvent ensuite dans un train ouvert de marchandises pendant un hiver rigoureux. Nombreux seront ceux qui mourront de froid durant ce voyage de 4 jours menant Alberto jusqu’au camp de Mauthausen.
Mourir d’avoir trop mangé
Alberto restera à Mauthausen jusqu’au début mai, date à laquelle le camp sera libéré par les Américains. Après la guerre, il retrouvera sa sœur Giovana en Italie, et tous deux auront survécu à l’enfer des camps. Cependant, ses deux grands frères, eux, sont morts… d’avoir trop mangé. C’était le 27 janvier 1945, jour de la libération d’Auschwitz par les Russes. Alberto raconte, ému : « Elie était à côté du block de nourriture. Il est entré et a commencé à manger. Ensuite, il s’est dit ‘je vais manger pour demain et pour après-demain’. Cela lui a été fatal.«
Comment est-ce possible ? Elie et Aaron, ses deux grands frères, ont eu les intestins explosés… Leur corps, ayant presque rien reçu à manger pendant des mois, n’a pas supporté cette brusque grande quantité de nourriture et ils en sont morts.
Comment expliquer ? !
Plus de 80 ans après, Alberto ne parvient toujours pas à comprendre cette entreprise de mort et de déshumanisation orchestrée par les nazis. Il répète que personne ne peut imaginer ce qu’était Auschwitz : « Vous n’avez pas idée de ce que c’est Auschwitz. Moi, j’ai quitté Auschwitz, mais c’est Auschwitz qui ne me quitte pas. Je pleure encore quand je parle. J’ai vu trop trop de morts. Trop, trop, trop. Des montagnes de cadavres. J’ai vécu avec trop de morts, j’ai dormi avec des morts. Trop. » Et il ajoute, les yeux humides : « Comment expliquer ? On ne peut pas expliquer car on ne peut pas croire que quelque chose comme ça peut exister. »
Dans le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz, on estime que plus d’un million de Juifs ont été assassinés par les nazis.

