Adel El Gammal milite pour une transition rapide vers des énergies locales.
La crise actuelle met en lumière la dépendance énergétique de l’Europe, qui importe pour 60 % de ses énergies fossiles, rendant le continent vulnérable aux fluctuations des marchés et aux crises géopolitiques. Selon Adel El Gammal, « il faut entrer une fois pour toutes dans un débat de société sur la notion de suffisance énergétique » pour réduire cette vulnérabilité.
La trêve récemment annoncée dans le Golfe ne parvient pas à apaiser les craintes des marchés. Selon Adel El Gammal, professeur de géopolitique de l’énergie, la situation demeure instable et les consommateurs belges ne doivent pas s’attendre à un retour rapide à la normale.
« Ça va être essentiellement dépendant de l’évolution de la trêve ou du cessez-le-feu dont on sait qu’il est extrêmement fragile et sur le point de capoter », avertit-il.
Sur les marchés mondiaux, l’incertitude prévaut. Même si le cessez-le-feu est maintenu, un retour rapide à la normale semble exclu. « On va rester dans une période d’incertitude avec probablement une très forte volatilité des prix du pétrole et du gaz », précise l’expert.
Cette volatilité pourrait s’inscrire dans le long terme. « Je pense qu’on est entré dans cette logique-là, c’est extrêmement difficile à définir », ajoute-t-il, notant que les marchés énergétiques sont désormais durablement influencés par des tensions géopolitiques.
### Des conséquences durables sur les marchés mondiaux
L’impact du conflit ne disparaîtra pas avec la trêve. Pendant plusieurs semaines, les flux énergétiques ont été gravement perturbés, entraînant un déséquilibre majeur.
« Pendant à peu près cinq semaines, les flux ont été quasiment à l’arrêt », rappelle Adel El Gammal. Le résultat : un déficit d’approvisionnement dont les effets se feront ressentir avec un certain décalage, notamment en Europe.
« On aura certainement un retard de plusieurs semaines entre ce qui se passe au détroit d’Ormuz et les approvisionnements en Europe », précise ce professeur de l’ULB. Une réalité souvent invisible pour les consommateurs, mais cruciale pour la détermination des prix.
Plus inquiétant encore, des infrastructures ont été détruites. « On a avec certitude détruit entre 30 et 40 infrastructures majeures, soit pétrolières, soit gazières », souligne l’expert.
En conséquence directe, la capacité de production mondiale va durablement diminuer. « Cela prendra plusieurs mois, voire plusieurs années avant que l’on puisse revenir au niveau de production d’avant-guerre ».
### Le détroit d’Ormuz, nouveau levier géopolitique
Au cœur de la crise, le détroit d’Ormuz se révèle être un point stratégique clé. Sous contrôle iranien, il devient un instrument de pression majeur sur les flux énergétiques mondiaux.
« La discussion qui est sur la table aujourd’hui concerne notamment l’instauration de droits de passage », explique Adel El Gammal. Une évolution susceptible d’augmenter durablement le coût du transport du pétrole et du gaz.
Pour ce professeur de géopolitique de l’énergie, cette situation met en lumière l’absurdité du conflit. « Aujourd’hui, le consortium israélo-américain dépense environ 2 milliards de dollars par semaine pour essayer de rouvrir un détroit qui était ouvert avant la guerre ».
Au-delà des coûts immédiats, ce sont les économies mondiales qui sont mises en péril, comme le montrent déjà les tensions en Asie.
### Une Europe « totalement addict » aux énergies fossiles
La crise actuelle met surtout en évidence une faiblesse structurelle de l’Europe : sa dépendance énergétique.
« Nous sommes totalement addicts à ces énergies fossiles, que nous importons à hauteur de 60 % et dont notre économie dépend fondamentalement », insiste Adel El Gammal.
Cette dépendance expose le continent à de graves vulnérabilités. « Tant que nous aurons ce niveau d’importation, nous resterons totalement vulnérables à la volatilité des marchés et aux crises géopolitiques ».
De telles crises sont susceptibles de se multiplier, ce qui impose, selon lui, un changement radical de stratégie.
### Accélérer la transition, ou subir les crises
Face à ce constat, deux leviers se dessinent. Le premier : une accélération massive de la transition énergétique.
« Il faut transitionner le plus rapidement possible vers des énergies qui sont locales ou qui ne sont plus importées », plaide cet expert en géopolitique de l’énergie. Les énergies renouvelables doivent être prioritaires, tout comme, « dans une certaine mesure », le nucléaire.
Contrairement à certaines idées reçues, la transition n’est pas responsable de l’augmentation des prix. « C’est exactement le contraire. En fait, il faut accélérer la transition ».
Cependant, cela nécessite des investissements considérables. « Nous ne pouvons le faire que grâce à des investissements massifs […] à un niveau européen », insiste-t-il, en évoquant la nécessité d’une dette commune pour financer ces changements.
### Vers une “suffisance énergétique” ?
Le deuxième levier : repenser notre consommation.
« Il faut entrer une fois pour toutes dans un débat de société sur la notion de suffisance énergétique », explique Adel El Gammal. L’objectif : « parvenir à délivrer la même valeur avec moins d’énergie ».
Ce concept est souvent évoqué en période de crise, avant d’être oublié. « C’est un levier absolument essentiel qui est activé chaque fois que l’on est dans une crise profonde, mais que l’on oublie immédiatement à la sortie de crise ».
Pour l’expert, il est crucial que cette fois-ci soit différente. La suffisance énergétique doit devenir un pilier des politiques publiques, au même titre que la transition.
La crise actuelle dépasse largement les fluctuations à court terme. Elle met en lumière une réalité plus profonde : sans transformation structurelle, l’Europe restera durablement exposée aux turbulences géopolitiques dans le domaine de l’énergie.

