Zoubir Arrous . Professeur de sociologie à l’université de Bouzaréah (Alger 3) : «Ceux qui accusent les manifestants de répondre à des appels anonymes veulent justifier la répression»


Le professeur Zoubir Arrous analyse le mouvement de protestation des étudiants de mardi dernier et invite «ceux qui s’interrogent» sur l’origine des appels anonymes aux marches à plutôt s’intéresser aux raisons qui ont suscité la colère de «l’Algérie du XXIe siècle».

Les étudiants ont surpris le monde avec leur marche contre le 5e mandat à travers l’ensemble des wilayas. En tant que professeur de sociologie, comment analysez-vous ce mouvement de colère ?

Avant tout, il faut préciser que nous étions tous dans l’erreur sur la prise de conscience des Algériens et particulièrement des jeunes. Les marches du 22 février et celles qui les ont suivies, notamment les manifestations des jeunes le 26 février, ont mis en évidence une grande responsabilité et en même temps une grande conscience sur les dangers qui guettent le pays.

Ils étaient disciplinés avec des slogans précis qui ne sortent pas du but assigné, à savoir la préservation du pays à travers l’instauration d’un Etat qui respecte les lois. Il faut relever que les étudiants ne se sont pas attaqués à la personne du Président, mais plutôt aux pratiques anticonstitutionnelles.

La première surprise des manifestations de ce mardi, c’est cette discipline, cette sérénité et ce style de conduite inédit. La deuxième grande surprise, c’est cette magnifique coordination qui a permis aux étudiants de toutes les universités du pays de marcher au même moment de manière pacifique, unis par le même sentiment, la peur du danger qui plane sur le pays…

Comment expliquer que les Algériens, notamment les étudiants, répondent massivement à des appels anonymes pour manifester dans la rue ?

Pour moi, ce qui importe c’est de voir le peuple, avec toutes ses couches sociales, majoritairement des jeunes, briser le mur de la peur et sortir dans la rue.

Au lieu de s’intéresser à l’identité des auteurs de ces appels, il faut décrypter les causes qui ont poussé les Algériens à répondre massivement aux appels anonymes à des marches pacifiques. Ces jeunes ne supportaient plus les politiques anticonstitutionnelles du régime qui vont inéluctablement mener le pays vers l’inconnu.

Ceux qui accusent les manifestants d’avoir répondu à des appels anonymes veulent en réalité justifier la répression dans le cas, où elle aurait lieu.

Ce genre d’interrogations est le propre des régimes arabes, qui évoquent souvent la théorie du complot, alors que s’il y a complot, c’est celui qui est ourdi par le régime contre le pays à travers les politiques de banqueroute économique, sociale et culturelle. Mon grand souhait c’est que ce mouvement de contestation se déroule dans un cadre pacifique et organisé.

C’est quand même surprenant de voir cette unicité dans les slogans majoritairement contre le 5e mandat…

Tout le monde l’a remarqué, y compris lors de la première manifestation du 22 février. Les étudiants étaient très ordonnés et bien disciplinés. Toutes les consignes relatives au non-recours à la violence ou à la casse ont été respectées. Ils ont eux-mêmes fait en sorte que les marches soient pacifiques. Cela dénote leur degré de conscience, de responsabilité et de patriotisme. C’est la nouvelle Algérie qui aspire à construire un Etat de droit…

Ne craignez-vous pas les dangers de la rue, souvent incontrôlables, lorsqu’elle n’est pas encadrée et avec un objectif ?

J’ai confiance en cette conscience de nos jeunes et leur discipline. Je discute souvent avec mes étudiants et ils font montre d’une grande connaissance de ce qui se passe autour d’eux. Nous sommes devant une nouvelle génération. C’est l’Algérie du XXIe siècle.

Cela tranche totalement avec cette image de jeunes Algériens qui fuient le pays même en prenant le risque de mourir en mer…
En marchant dans la rue par milliers, ces étudiants ont exprimé leur attachement au pays. Les haraga ont décidé de fuir le pays pour des raisons qui les concernent chacun à sa manière.

Il ne faut pas condamner toute la jeunesse algérienne sur la base des actes des haraga. Nous découvrons que la majorité des étudiants, des jeunes, veulent en réalité une patrie sereine et un Etat de droit qui prône la tolérance.

Ils représentent l’avenir du pays. Comment peut-on parler de mains étrangères et occulter les causes d’une telle révolte qui sont liées à la grave situation que traverse le pays. Le 5e mandat n’est en réalité que l’acte d’expression de l’explosion. C’est une intifadha des jeunes….

Avez-vous senti cette conscience chez vos élèves à l’université auparavant ?

Bien sûr ! Je sentais cette préoccupation sur l’avenir du pays et des dangers qui le guettent. Je voyais venir cette colère à travers les débats souvent houleux sur la situation politique, économique et sociale.

Ils m’ont dit que les manifestations de vendredi n’ont aucun lien avec les mosquées. Le choix de la journée du vendredi est simple. C’est une journée où les gens ne travaillent pas. Ils peuvent sortir sans bloquer le pays ou perturber les cours. N’est-ce pas une conscience bien éveillée ?

Je dis à ceux qui nous dirigent : Soyez conséquents avec cette jeunesse. Ne prenez pas de décisions anticonstitutionnelles en validant un 5e mandat qui risque de mener le pays vers un avenir incertain. Les jeunes sont inquiets pour leur patrie. Ils l’ont bien exprimé.

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