Zoubida Assoul. Présidente de l’UCP : «L’offre de dialogue proposée par le régime s’inscrit dans une logique de fait accompli»


Les Forces de l’alternative politique, dont vous faites partie, organiseront fin août une convention pour discuter du projet d’un pacte politique pour «une véritable alternative démocratique». Quels seront les contours de cette initiative politique ?

Nous avons fait appel à toutes les personnes qui se reconnaissent dans l’alternative démocratique, qui consiste à aller vers la construction d’un Etat de droit, un Etat des libertés et un Etat démocratique. Cette convention sera ouverte sur la jeunesse. Aujourd’hui, la révolution réussit parce que les jeunes, hommes et femmes, qui sont l’avenir du pays, demeurent déterminés. Cette jeunesse doit être impérativement partie prenante de cette alternative démocratique, pour elle-même, et elle doit participer à l’élaboration d’une feuille de route de sortie de crise politique que nous vivons. On a fait appel à ces catégories de citoyens qui sont déterminants dans la vision de la nouvelle Algérie de demain. Notre alternative est aussi ouverte à la société civile, le mouvement associatif et syndical, et même partisan, qui se reconnaissent dans notre démarche, à savoir aller vers une véritable transition démocratique.

En quoi votre initiative est-elle différente de celles déjà proposées par le Forum civil pour le changement et les Forces du changement ?

Notre initiative est différente dans la forme et dans le fond des autres initiatives. Dans la forme, on ne vient pas ramener une feuille de route pour qu’elle soit cautionnée et signée par les gens. Nous appelons en amont les citoyens à venir se joindre à nous pour élaborer ensemble une feuille de route de sortie de crise. C’est une différence fondamentale entre nous et les autres initiatives. Pour aller vers un dialogue rassembleur, nous disons qu’il faut qu’il y ait des signes d’apaisement de la part du pouvoir, à travers la libération des détenus d’opinion, la levée de toutes les entraves sur la pratique politique et l’ouverture des médias privés et publics au débat libre. Enfin pour dialoguer, il faudrait que l’Etat et l’armée soient partie prenante, parce qu’on ne peut pas dialoguer entre nous-mêmes. Vu la complexité de la situation, l’armée pourrait être le facilitateur de cette transition démocratique. Mais si on doit débattre avec les représentants de l’armée, c’est pour débattre comment changer le système en place.

C’est dans l’intérêt de l’armée de se libérer et revenir à ses missions constitutionnelles. Les gens attendent une solution politique qui aura un impact direct sur la crise économique et financière du pays. Depuis février, j’appelle le chef d’état-major au dialogue. On aurait pu entamer le dialogue en février ou en mars et on aurait gagné du temps. Aujourd’hui, on serait sur une feuille de route consensuelle pour solutionner la crise. Malheureusement, le pouvoir persiste dans son déni de vérité et continue à nous faire perdre du temps. Après cinq mois de mobilisation pacifique, il n’y a pas beaucoup de changement en vue d’une sortie de crise. Jusqu’où le pouvoir continuera à nous faire perdre du temps, alors qu’on aurait pu utiliser ces cinq mois dans un dialogue sérieux ?

Le pouvoir affirme que le dialogue national aura lieu sans la participation de la Présidence ni de l’armée…

Comment voulez-vous qu’il y ait un dialogue sérieux si les représentants de l’armée ne sont pas là pour discuter ensemble d’une feuille de route commune ? Si le pouvoir était sincère, ce que nous espérons, dans les jours à venir, il doit changer sa manière de voir les choses et ne pas fixer le dialogue autour de l’élection présidentielle. Si vous voulez vraiment dialoguer pour résoudre la crise, il faudrait d’abord se mettre autour d’une table et mettre d’accord à la fois les partis politiques, le mouvement associatif, les représentants du peuple et les élites, sur les objectifs, à savoir changer de système de gouvernance, poser les jalons pour la construction d’un Etat de droit et des libertés, un Etat où la séparation et l’équilibre des pouvoirs et l’indépendance de la justice seront consacrés. Ensuite, on discutera des mécanismes et des moyens, à la fois juridiques, institutionnels et pratiques, pour réaliser ces objectifs. Enfin, définir la durée de cet assainissement, qui aura un impact sur le fonctionnement de l’Etat, le mode de gouvernance mais aussi sur la situation économique et sociale du pays. C’est cela notre approche. Or, aujourd’hui, on n’entend pas cela. Du moment que l’Etat estime qu’il n’allait pas prendre part au dialogue, pourquoi se mêle-t-il de la désignation des personnes ? Il faudrait que les personnes qui doivent, peut-être, être les intermédiaires au dialogue soient le fruit d’un consensus et d’un dialogue avec tout le monde. A partir du moment où le pouvoir veut choisir ces personnes, ce n’est plus un dialogue. Le pouvoir veut seulement qu’on cautionne cette décision.

La division des forces de l’opposition, entre celles qui appellent à une période de transition et celles qui veulent aller directement vers des élections, ne joue-t-elle pas en faveur du régime ?

L’opposition n’est pas divisée mais plurielle. On ne va pas faire de l’opposition un parti unique. Actuellement, il y a trois ou quatre initiatives. Il nous reste à réunir ces gens autour, peut-être, d’une conférence nationale et essayer de trouver une feuille de route commune et consensuelle. Aujourd’hui, les projets de société sont différents. Il y a ceux qui s’inscrivent dans la modernité, l’ouverture sur le monde, la transparence, et il y a d’autres qui disent qu’il faut fonctionner avec ce système en opérant quelques changements. Sauf que l’expérience récente de compter sur un président de la République a plongé le pays dans la crise. Quand Bouteflika était arrivé au pouvoir, il avait promis monts et merveilles aux Algériens. Il avait promis d’instaurer la démocratie, diversifier l’économie, bâtir l’Algérie du XXIe siècle, donner le pouvoir à la jeunesse. Aujourd’hui encore, certains proposent de refaire la même erreur, à travers l’élection rapide d’un nouveau Président sans changer les règles des pratiques politiques et de gouvernance, et lui faire confiance qu’il concédera au changement.

Quelle que soit la bonne volonté de quelqu’un, une fois au pouvoir, avec tous ces pouvoirs centralisés, il deviendra un dictateur. Aujourd’hui, le pays est bloqué parce qu’on n’a pas eu un pouvoir institutionnel mais un pouvoir personnel. Ce n’est pas possible de passer le pouvoir d’une personne à une autre, de garder la même Constitution.

Ce n’est pas ce que le peuple réclame chaque vendredi. Il refuse d’aller vers des élections avec le gouvernement Bedoui. Regardez les résultats de la gestion centralisée : il y a deux ex-Premiers ministres et des ministres en prison, et d’autres sont en attente. Il ne faut pas seulement s’attaquer aux conséquences du mode de gouvernance, mais aux causes. Pourquoi sommes-nous arrivés à ce qu’autant de responsables puissent considérer l’Algérie comme leur bien privé. Ce sont ces règles-là que nous, la mouvance démocratique, voulons changer, parce que changer des hommes, sans changer les règles, la loi et la Constitution, c’est ce qui a mené à cette situation catastrophique à la fois politiquement et économiquement aussi et socialement. On ne peut pas refaire les mêmes erreurs. Or, les autres disent qu’ils veulent aller vers des élections, amender le code électoral, mettre en place une commission électorale rapidement et élire un nouveau Président. Avec cette logique, on va ramener un autre Bouteflika.

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