Une ligne téléphonique pour les sept juridictions d’Alger : Procès à distance, le cauchemar des magistrats et des avocats


La salle à moitié pleine, des avocats qui s’impatientent et un président d’audience qui tient sa tête entre les mains, fixant depuis plus d’une dizaine de minutes l’écran de télévision, attendant nerveusement la connexion avec l’établissement pénitentiaire d’El Harrach, qui peine à se rétablir.

C’était dimanche dernier, à la sixième chambre pénale près la cour d’Alger, durant les cinq heures qui ont précédé le procès de l’ex-DGSN, Abdelghani Hamel.

Une pile de dossiers à sa droite, il ne cesse de lancer au greffier : «Alors elle arrive ou pas ?» et le greffier, une télécommande à la main, relance sans arrêt l’opération, mais en vain. Subitement, l’image apparaît, montrant un agent de l’administration pénitentiaire, debout derrière une barre qui teste le micro. «El Harrach, vous m’entendez ? Vous me voyez ?» lance le juge.

L’agent lui répond : «Très bien !» Deux prévenus, poursuivis pour détention de psychotropes, doivent entendre les décisions les concernant. «Vous êtes condamnés à deux et un ans de prison. Les deux vous avez bénéficié d’une réduction de peine d’une année…», déclare le juge, mais les prévenus n’ont rien entendu.

Il répète au moins trois fois, mais en vain. Le greffier tente de régler le son. L’opération dure au moins vingt minutes. Les deux prévenus entendent la décision puis repartent. Le magistrat appelle d’autres détenus, également poursuivis pour des affaires de psychotropes. Cette fois-ci, c’est l’image qui n’est plus disponible.

Encore une demi-heure d’attente pour rétablir la connexion. Le juge pose quelques questions sur les faits reprochés aux prévenus. Ils ont du mal à s’exprimer. La voix est inaudible, et l’image parasitée. Le magistrat répète sans cesse les questions, mais les réponses sont incompréhensibles. Cette fois-ci, c’est le technicien qui est appelé à la rescousse. «C’est un problème de réseau», dit-il au magistrat, qui commence à perdre patience.

Il n’arrive pas à faire avancer l’examen de la pile de dossiers qu’il a devant lui. L’image et le son sont enfin rétablis et le président reprend son interrogatoire, puis met l’affaire en délibéré. Il appelle trois autres détenus, mais leurs noms ne se trouvent pas sur la liste de l’agent de l’administration pénitentiaire. Il faudra donc attendre jusqu’à ce qu’ils soient ramenés.

Le juge s’impatiente, puis s’énerve. «On aurait pu les ramener ici au lieu de perdre tout ce temps. Les gens sont en train de tourner en rond dans les marchés, se pavanent dans les rues et font les chaînes partout et les détenus sont interdits de sortie de la prison», lance t-il d’une voix irritée, suscitant des éclats de rire dans la salle.

L’attente va durer plus d’une heure avant que les détenus n’arrivent enfin. Une fois devant la barre, l’image et le son disparaissent. Encore une fois, il a fallu faire appel au technicien qui au bout de vingt minutes rétablit la connexion. «Le réseau est perturbé», dit-il au magistrat avant de s’éclipser. Très succinct, l’interrogatoire porte sur les faits relatifs à une agression à coups d’épée. Le juge semble pressé d’en finir. Il appelle un autre groupe de trois détenus à la barre. L’image n’est pas nette, puis subitement le son est coupé. Les deux parties ne s’entendent plus et ne se voient plus.

Le magistrat se tourne vers le greffier : «Il n’y a rien. ça ne fonctionne pas.» Et d’une voix coléreuse, il lance : «Wellah hadi machi khedma (Au nom de Dieu, cela n’est pas sérieux). Je suis fatigué.» Tout au long de la journée, le juge passait son temps à jouer au chat et à la souris, avec tantôt une connexion défectueuse, tantôt une réception d’image et de son parasitée. C’est le calvaire que vivent la majorité des juges mais aussi des avocats lors de ces procès à distance. A l’ère du digital, une seule ligne téléphonique est utilisée au niveau de la cour d’Alger, la plus grande au niveau national.

Chacun des six tribunaux : Sidi M’hamed, Hussein Dey, Bab El Oued, Bir Mourad Rais, El Harrach, Dar El Beida et Rouiba, ainsi que la Cour, se disputent la seule ligne, dotée d’une connexion très défectueuse, pour assurer les procès à distance, qui se sont multipliés ces derniers temps en raison de la pandémie liée à la Covid-19. Du coup, aussi bien les avocats que les magistrats se retrouvent confrontés à des connexions très perturbées, voire défectueuses et une perte de temps qui impactent lourdement le travail judiciaire.

Très en retard en matière de modernisation et digitalisation, le secteur de la justice connaît, de l’avis même du ministre, Belkacem Zeghmati, «un retard technologique tel, qu’il a empêché beaucoup de personnes de voyager à cause de certains jugements qui sont déjà purgés». Le même ministre avait avancé le nombre de 2000 procès à distance, sans toutefois évoquer les conditions dans lesquelles ils se tiennent, avec une très faible connexion et des coupures récurrentes, dont se plaignent régulièrement aussi bien les magistrats que les avocats. 

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