Un Ramadhan à la sauce «hirak»


Il a été politiquement copieux

Ce Ramadhan 2019 aura été sans doute le plus animé, le plus vif et le plus «politique» que nous ayons connu depuis de très nombreuses années.

Décidément, ce Ramadhan 2019 aura été bien différent de tous les mois de jeûne d’avant le soulèvement du 22 février. C’est, en effet, le Ramadhan le plus animé, le plus vif et le plus «politique» que nous ayons connu depuis de très nombreuses années. Habituellement, cette période de l’année est synonyme de diète et de disette en termes d’activités publiques et d’animation du paysage politique et économique national.

Et c’est un véritable calvaire pour les rédactions tellement c’est mort. Avant, à l’heure du bilan, tout ce qu’on pouvait écrire, c’était des formules rituelles du style «c’est le Ramadhan le moins meurtrier», «le plus meurtrier» (durant les années de terrorisme).

On dressait le même bilan des accidents de la circulation, des humeurs de la mercuriale. On tenait la chronique des programmes télé pour distribuer les bons et les mauvais points aux nouvelles productions. Immanquablement, il y avait un mot sur les incontournables caméras cachées et leurs canulars qui font toujours jaser.

Sur le plan politique, pendant des années, la Présidence nous bernait avec de soi-disant «auditions» accordées par Boutef dans le cadre d’improbables consultations sans ordre du jour autre que celui de tuer le temps et donner un peu de contenu à sa gouvernance qui, à l’époque déjà, commençait à montrer de sérieux signes de fatigue. C’était surtout – on s’en souvient – durant les premiers Ramadhans du 3e mandat, avant que son AVC ne le réduise à un «cadre» muet devant lequel courtisans et zélateurs se pressaient pour arracher l’onction du Président fantôme et celle de son clan.

Les étudiants à l’avant-garde de la mobilisation

Au menu de ce Ramadhan 2019 : d’abord, les manifs. On a vu que les contestations de rue ont continué avec la même détermination et la même intensité. Numériquement, il y avait certes moins de monde, mais la symbolique du geste compensait largement, surtout quand on sait que le régime misait beaucoup sur l’essoufflement du mouvement avec l’arrivée du mois sacré.

Qui plus est, les marches se déroulaient en plein jour, souvent sous une chaleur accablante, bravant la faim, la soif, la fatigue… A ces épreuves est venue s’ajouter une contrainte supplémentaire : la répression et les violences policières, qui se sont accentuées ces dernières semaines, et qui étaient totalement gratuites la plupart du temps.

A ce propos, il faut souligner le rôle décisif des étudiants dans le maintien de la mobilisation, car ce sont eux qui ont donné le ton. L’entrée du Ramadhan coïncidait à un jour près avec les manifs cycliques du mardi, et les étudiants ont brillamment honoré leur rendez-vous hebdomadaire. Ils ont passé l’épreuve du jeûne avec succès et ont continué à battre le pavé aux cris de «Maranache habssine, fi ramdhane khardjine» (On ne s’arrêtera pas, pendant le Ramadhan on sortira).

Il faut rappeler aussi qu’ils sont sortis à d’autres occasions pendant ce mois de carême. Ils ont ainsi célébré la Journée nationale de l’étudiant, le dimanche 19 mai, par des marches grandioses, et cette date intervenait, là aussi, en plein Ramadhan.

Autre preuve de leur persévérance militante : devant l’incertitude de défiler ce mardi 4 juin en raison de l’Aïd, ils ont tenu à avancer leur marche hebdomadaire au dimanche 2 juin. Malgré la matraque et le dispositif coercitif des forces de police, ils ont répondu présent. Les étudiants ont un autre mérite : ils ont contourné habilement les cordons de police installés un peu partout pour leur barrer le passage en improvisant de nouveaux itinéraires à chacune de leurs sorties.

Après la fermeture de l’accès à la Grande-Poste, ils ont marché rue Asselah Hocine, ont donné de la voix devant l’APN, devant le tribunal Abane Ramdane, devant le Palais du gouvernement… Ils ont manifesté bruyamment rue Docteur Saadane, au boulevard Amirouche, à l’avenue de l’ALN et à la place de la Liberté de la presse, rue Hassiba. Au final, ils ont donné diablement du fil à retordre aux forces de l’ordre en puisant courageusement dans leurs ultimes réserves et en subissant plus d’une fois coups de gourdin et lacrymos.

Manifs, débats, conférences, réunions

Pour les grand-messes du vendredi, nous le disions, la mobilisation est restée intacte, avec la même ferveur et la même hardiesse. Et, à l’instar des étudiants, les manifestants à Alger ont innové durant ce Ramadhan en prolongeant leurs marches jusqu’à la place des Martyrs, nouveau point de chute des frondeurs après le siège imposé au périmètre de la Grande-Poste par les forces de police.

On a vu aussi des groupes manifester le soir, notamment dans les wilayas du Sud exposées aux grandes chaleurs. Des f’tour collectifs à la sauce «hirak» étaient organisés un peu partout, comme avec le f’tour géant qu’on a vu à BBA, toujours à la pointe des luttes citoyennes. Des débats nocturnes se tenaient dans plusieurs wilayas. A Alger, les débats en plein air de RAJ ont continué à se tenir après l’iftar.

Les forums de Nabni se sont également poursuivis, de même que le rendez-vous du lundi sur les marches du TNA, à l’initiative de Adila Bendimerad, cofondatrice du CRAC (Collectif pour un renouveau algérien du cinéma). Il faut citer, en outre, l’activisme intensif de trois pôles importants de la société civile, qui multiplient les réunions de concertation pour dégager une initiative commune.

Le Collectif de la société civile pour une transition démocratique, le Forum civil pour le changement et la Confédération des syndicats algériens se sont réunis, en effet, à trois reprises, en plein Ramadhan, respectivement les samedis 18 et 25 mai et 1er juin, pour rapprocher leurs points de vue et préparer la tenue d’une conférence nationale de la société civile. Pour rappel, ils ont arrêté la date du 15 juin pour la tenue de cette conférence.

Louisa Hanoune a passé le ramadhan en prison

Ce mois sacré 2019 a été marqué, par ailleurs, par la perte tragique du Dr Kamel Eddine Fekhar, mort dans les geôles du régime après 50 jours de grève de la faim pour dénoncer sa détention injuste.

Ses obsèques au cimetière El Alia ont donné lieu à de grandioses funérailles populaires. Ce mois a été entaché aussi par d’autres emprisonnements arbitraires, avec notamment l’incarcération de Louisa Hanoune le 9 mai 2019, soit au quatrième jour du Ramadhan, à la prison de Blida. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Hocine Benhadid d’être arrêté et incarcéré à la prison d’El Harrach. Son seul tort est d’avoir publié une tribune dans la presse dans laquelle il plaidait sereinement pour une sortie de crise «politique».

Son état de santé est jugé critique après une chute qui lui a causé une fracture du bassin. Avec ces affaires qui constituent de graves atteintes aux droits humains, surtout la mort brutale de Fekhar qui n’est pas sans rappeler celle de Mohamed Tamalt, les Algériens découvrent, ahuris, le nombre inquiétant de détenus politiques et d’opinion qui croupissent dans les prisons algériennes, et dont la liste ne cesse de s’allonger.

Un mot, pour finir, sur les programmes télé. Là aussi, le hirak a clairement imprimé son empreinte sur la grille de ce Ramadhan post-22 février. Entre un «mug» estampillé «Yetnahaw ga3» (dans l’émission «Mazal El hal» de Younès Sabeur Cherif sur Echorouk TV), une caméra cachée où il est question de sonder la réaction des citoyens à l’annonce fictive du retour de Bouteflika aux affaires, ou encore Ouled Lahlal, le «drama» qui a cartonné durant ce Ramadhan, et qui parle ouvertement de l’implication de hauts responsables dans de grosses affaires de corruption et de trafic de drogue, on ne peut pas dire que le hirak n’a pas inspiré nos producteurs TV et nos «script doctors».

Cela ne nous fait pas perdre de vue, pour autant, la chape de plomb qui pèse de nouveau sur l’audiovisuel national pour tout ce qui touche au politique. La preuve : la couverture des manifs a disparu des écrans de la Télévision nationale après une courte éclaircie. Saha Aidkoum, et à demain vendredi !

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