Un hirak contre-électoral au milieu d’une ville assiégée : «Le vote c’est là, dans la rue»


Alger, 12 décembre 2019. C’est le jour J. Il est 9h55. Temps couvert. Lourd. La capitale est littéralement assiégée, avec un déploiement tous azimuts des forces de police.

Climat tendu. Nous passons devant le centre de vote niché au CEM Pasteur. Le centre est désert, au même titre que les deux ou trois bureaux de vote que nous avons croisés sur notre passage au centre-ville. Seuls les éléments de la police et de la Protection civile apparaissent dans l’embrasure des portails.

Des clameurs fusent des abords de la Fac centrale. Un brouhaha sourd. Des cris. Nous coupons par la rue Ferhat Tayeb, une venelle qui relie la rue Abdelkrim Khettabi à l’avenue Pasteur. Des opposants à l’élection sont violemment pris à partie par la police. Des scènes de répression terribles.

Les premiers groupes de manifestants antivote sont molestés. Brutalisés. Interpellations à la pelle. Un groupe de femmes brave courageusement la violence hystérique de la police. «Makache intikhabate maâ el îssabate !» (Pas d’élections avec les gangs), martèle une dame pas loin du lycée Delacroix, sous le regard furibond des flics.

Un petit groupe est pris en grippe. Une femme proteste «Haggarine ! Haggarine !» Une policière lui court après pour l’arrêter. Des citoyens interviennent et réussissent à la délivrer. Les agents de police se tournent dans la foulée vers un jeune dans les 17-18 ans qui s’est mêlé à l’échauffourée. Les autres le protègent et parviennent à lui épargner le panier à salade.

Il nous dira plus tard qu’il était venu spécialement de Dar El Beïda pour exprimer son rejet de l’élection. Des policiers nerveux, en uniforme et en civil, exhortent le groupe de manifestants à quitter le périmètre en les repoussant vers la rue Ferhat Tayeb. «Adakhli l’darek !» (Rentre chez toi) braille un policier à l’adresse d’une récalcitrante.

Le groupe recule de quelques pas. Parmi eux, une femme est en larmes. Terrorisée. «Elle est enceinte et ils l’ont tabassée. Elle a reçu un coup de matraque sur le dos !» dénonce une consœur. «Ils veulent transformer Alger en bande de Ghaza !» s’indigne Merouane, un hirakiste très pondéré qui était excédé par cet excès de zèle.

«Haggarine, haggarine !»

Sur le tronçon allant de la Fac centrale aux abords de la Grande-Poste, l’armada des forces de l’ordre sature le paysage. En passant devant une rangée de camions bleus positionnés pas loin de la Grande-Poste, un jeune est conduit de force dans l’un des fourgons cellulaires. On croise des confrères.

On revient sur nos pas. On monte jusqu’à Meissonnier dans ce climat de terreur. Dans les rues clairsemées, seuls quelques cafés continuent à assurer le service.

A la rue Didouche, plusieurs magasins sont fermés. Impression de ville morte. Cadenassée. Il y a plus de flics, d’agents en civil que de citoyens. Partout, grésillements de talkies-walkies. 10h35. Des clameurs réaniment la rue Didouche Mourad. Une centaine de manifestants regroupés en haut du boulevard Victor Hugo relancent la protesta. Parmi eux, beaucoup de femmes, des vieilles, des jeunes…

La foule scande : «Dirou wech edirou makache el vote !» (Quoi que vous fassiez, il n’y aura pas de vote). Des youyous fusent. 10h40. Des sirènes assourdissantes retentissent suivies d’une intervention musclée de la police dépêchée à bord de plusieurs 4×4. Panique. Mouvement de foule. Bousculade. Ça court dans tous les sens. Un manifestant est à terre. Des insurgés se réfugient dans les halls des immeubles. «M’ra ! M’ra !» (Une femme, une femme), alerte-t-on.

Des voix s’écrient : «Pouvoir assassin !» Nous assistons à une scène surréaliste : près du Burger City, à hauteur de la ruelle qui donne sur le commissariat du 6e, une femme au volant d’un véhicule Dacia Sandero, accompagnée de ses enfants installés à l’arrière du véhicule, s’arrête net.

Elle sort de sa voiture et se met à crier de toutes ses forces : «Haggariiiine ! Haggariiiiiine !» Des policiers furieux foncent sur elle en la sommant, matraque au poing, de se remettre au volant de sa voiture et de déguerpir fissa. N’étaient ses enfants, ils l’auraient probablement embarquée.

«Cette jeunesse insurgée, c’est elle l’avenir»

10h50. La rue Didouche est totalement encerclée par la police. On s’engouffre dans la ruelle Salah Boulhart qui donne sur l’hôtel Suisse, sous les hurlements des agents antiémeute. Nous empruntons la rue Mohamed Touileb qui débouche sur la rue Burdeau. Un cordon de policiers en casques et matraques boucle l’accès à Didouche. Tout le monde est bloqué. Un jeune au téléphone prend des nouvelles de Belcourt.

Il confie qu’il a été interpellé lors de la manif’ du 11 décembre, près de la Fac centrale. «Ils m’ont conduit au commissariat de Ouled Chebel (près de Birtouta, ndlr). Je n’ai été relâché qu’à 1h du matin et j’étais livré à moi-même. Heureusement que des amis sont venus me récupérer. J’ai dû moi-même appeler Yassir pour accompagner chez eux d’autres camarades arrêtés», relate-t-il.

On réussit à franchir le cordon de police qui barre la rue Burdeau et on se rend à Meissonnier. Sur la placette, une foule scande : «Oh ya îssaba, djabouna 5 diyaba, qolna makache el vote, aliha nehya we n’mout !» (Oh issaba, on nous a ramené 5 loups, on a dit pas de vote, pour notre cause, nous vivrons et nous sommes prêts à mourir).

Très vite, les «casques bleus» de la police se mettent à disperser brutalement les frondeurs. Ambiance chaotique. Nous revenons rue Didouche, assiégée par les contingents bleus. Un concert de klaxons se déclenche en signe d’exaspération. Des îlots de résistance se reconstituent dans les moindres interstices après chaque offensive des forces de l’ordre. Bientôt, une marée humaine réussit à occuper la place Audin.

Nouvelle charge de la police. On se réfugie dans une petite ruelle derrière la librairie des Beaux-Arts. «Tayha El Djazaïr !» «Wallah ma n’voti !» (Je jure que je ne voterai pas), vocifèrent des rebelles irréductibles. La foule revient occuper la place Audin aux cris de : «Dirouna les menottes, makache el vote !» (Mettez-nous les menottes, pas de vote), «Fel assima makache el vote !» (Pas de vote dans la capitale). 11h30. Un manifestant arbore une pancarte avec ce slogan : «Rupture épistémologique».

Sur l’autre face, il a griffonné ce message sibyllin : «L’Accompagnateur veut terriblement ‘‘s’évaniser’’ pour sauver un système en train d’agoniser». Notre intello de gauche s’échinait à nous expliquer le sens profond de son message (où il est question d’Ivan le Terrible, le premier tsar de Russie) quand une autre charge de la police provoque une énorme bousculade. Des manifestants sont à terre et manquent être écrasés.

Des arrestations nous sont signalées. En réalité, tout au long de la matinée, des interpellations massives étaient opérées. «Moi, ils m’ont arrêté près de la Fleur du Jour. Je filmais le moment où ils ont chargé la foule. Ils tabassaient un monsieur qui était déjà à terre.

Ils m’ont embarqué parce que je filmais et m’ont conduit au commissariat de Chéraga. Il y avait 17 autres personnes avec moi. Parmi elles, il y avait quelqu’un qui me dit : ‘‘Tu sais, il m’ont arrêté à cause de toi parce que je filmais ton arrestation’’» témoignera plus tard un manifestant.

La place Audin libérée

Sous la poussée de la marée matraquée, on se retrouve dans une ruelle perpendiculaire à Didouche, la rue Ali Azil, qui passe par l’Institut Cervantès. Une foule immense se réfugie là et s’étale sur la rue Khelifa Boukhalfa en attendant que passe la tempête bleue. «C’est odieux ce que fait la police ! Ma yahachmouche !» (Ils n’ont pas honte), dénoncent plusieurs manifestants brutalisés.

Au milieu de la tempête, une femme arbore stoïquement sa pancarte sur laquelle elle a écrit : «Libérons notre Algérie des Franco-sionnistes». Un homme commente : «Aujourd’hui, la vraie nature de ce régime est apparue au grand jour.» Et de faire remarquer : «Ce qui est certain, c’est qu’Alger ne votera pas. Et le peu qui iront voter, ce sont les vieux, des gens du passé. Mais cette jeunesse insurgée, c’est elle l’avenir !»

11h55. La foule remonte vers Didouche. Audin est libérée ! La place est noire de monde. Foule compacte. Comme un signe du destin, même les nuages se sont dissipés, et un magnifique soleil trône dans le ciel.

Il ne fait plus de doute que le vote se passe ici. Les milliers de personnes qui convergeaient vers Audin scandent : «L’istiqlal, l’istiqlal !» (L’indépendance), «Makache intikhabate maâ el issabate !» (Pas de vote avec les gangs), «Oh ya îssaba, djabouna 5 diyaba, qolna makache el vote…».

Une jeune femme se dresse fièrement en brandissant ces mots : «Silmiya pour mon pays». Une autre dame soulève cet écriteau : «Nous voulons voir tous les Algériens décider du sort de leur pays avec des élections libres». Sur la plage arrière d’une voiture, cette sentence qui résume l’impasse du «12/12» : «L’Algérie de demain avec les hommes d’hier».

Un jeune déploie de son côté une large bannière : «Election rejetée». Un autre écrit pour sa part : «Ce forcing électoral s’est avéré un véritable fiasco». Nadia, une inconditionnelle du hirak, lance : «Aujourd’hui, le mariage des cinq candidats avec les élections est caduque. Alger ne vote pas, et ceux qui ont voté ont mis un bulletin blanc. Aujourd’hui, c’est notre véritable 11 décembre de 2019. Tayhia El Djazair !»

Au «café du Hirak»

La physionomie de la journée change du tout au tout. Des flux de manifestants déterminés continuent de converger vers Audin, comme si le hirak du vendredi a été avancé d’une journée.

La manif’ se poursuit sans heurts, dans une ambiance festive jusqu’aux coups de 14h45. A ce moment précis, des échauffourées éclatent avec la police à la rue Emile Zola, une ruelle parallèle à la rue Abdelkrim Khettabi. Et pour cause : des jeunes ont tenté de forcer le portail arrière du centre de vote établi au CEM Pasteur.

A force d’insister, ils réussissent à l’ouvrir et s’engouffrer à l’intérieur. La police les chasse avec autorité et referme le portail. Des bouteilles d’eau et autres projectiles pleuvent sur l’établissement en signe de protestation. Les forces de l’ordre usent de gaz lacrymogènes pour disperser les émeutiers.

A quelques dizaines de mètres de là, d’autres groupes de jeunes occupent l’amphithéâtre du jardin Khemisti. Ce sont visiblement des supporters de l’USMH. Ils ont réussi à enflammer l’ambiance en entonnant leurs chants habituels. Un peu plus bas, nous rencontrons Mustapha, 65 ans, conducteur de travaux.

Mustapha précise : «Ce hirak n’est pas contre les élections mais contre la mafia au pouvoir.» Et de poursuivre : «Le Président est désigné, après, on te dit vient glisser ton bulletin dans l’urne. Si on doit le faire, c’est pour l’intérêt de la nation, pas pour aider des voleurs et des flibustiers à se maintenir au pouvoir. Celui qui vote dans ces conditions se rend complice d’un crime envers la patrie. Nous sommes le peuple de l’engagement gratuit, pas celui des vendus qu’on achète à 1000 DA. Ils ont la police, l’armée, la gendarmerie et les fonctionnaires des mairies.

Ce sont ceux-là qui ont voté. Mais vous n’aurez pas le peuple du cœur, le peuple du 1er Novembre, le peuple des chouhada !» En faisant un tour du côté de la rue Réda Houhou, nous nous arrêtons dans un café baptisé officieusement «Qahouate el hirak» (Le café du hirak) du fait que c’est l’un des rares commerces ouverts, afin de permettre aux manifestants de se sustenter. A un moment, deux membres des forces antimeute débarquent et commandent des boissons.

Un citoyen se fâche et lance en se gardant d’élever la voix : «Tout à l’heure, vous étiez en train de nous tabasser et maintenant, vous venez prendre un café avec nous !» Les deux policiers l’ont-ils entendu ? En tout cas, ils n’ont pas répliqué. Ils avaient repris un visage humain.

«Nous sommes un peuple, pas un corps électoral»

En quittant le café, on a du mal à regagner la place Audin. Un cordon de police boucle la rue à hauteur du commissariat du 6e. Des barrages obstruent les accès des autres ruelles.

Mais une foule dense continue à occuper Audin. Un opposant aux élections hisse un large panneau assorti de cette formule qui résume l’esprit de cette journée épique : «Le vote c’est là, dans la rue». Un petit gamin accompagné de son papa affiche de son côté ces paroles : «Nous sommes un peuple, pas un corps électoral». 17h15. La place Audin ne désemplit pas. «On a ramené les remplaçants», lâche un hirakiste excité.

Des jeunes scandent : «El youm lembata barra !» (Ce soir on passe la nuit dehors). Bientôt il fera nuit. Alors que l’ambiance semble sereine, bon enfant, la police est revenue gâcher la fête. 18h. Des hordes de «casques bleus» décidés à «nettoyer la place» sonnent la fin de la récré. Des flots de manifestants fuient vers Richelieu.

Une rangée de forces antiémeute s’est aussitôt formée à Maurétania pour les encercler. Ils se rabattent sur Hassiba. «Ya Errab ! Rakou ouled echaâb !» (pourtant vous êtes des enfants du peuple), s’énerve un manifestant.

On monte vers Khelifa Boukhalfa. Nouvelle haie de policiers barrant le passage vers Didouche. «Je dois monter chez moi, j’habite au Telemly», explique un habitant. «Va tout droit !» lui enjoint l’agent de police. On le suit. On repasse près du commissariat du 6e. Des hordes de «casques bleus» déchaînés continuent à traquer et matraquer des manifestants pacifiques sans le moindre égard pour le mot «silmiya». Le scénario de la matinée se répète. Tristesse.  

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