Un 18e vendredi tendu à Alger : La police se déchaîne contre les porteurs du drapeau amazigh


Alger, 21 juin 2019. Le moins que l’on puisse dire est que ce 18e vendredi de mobilisation pour le changement était doublement chaud. Outre la température qui avoisinait les 30°, c’était extrêmement tendu avec la police. Les forces de l’ordre étaient particulièrement déchaînées. Il faut dire que c’était prévisible après la dernière sortie de Gaïd Salah où il s’en prenait, en des termes à peine voilés, au drapeau amazigh.

Manifestement, la police l’a pris au pied de la lettre et s’est livrée, dès les premières heures de la journée, à une véritable chasse à tous les porteurs d’un drapeau amazigh. Si bien qu’hier matin, le drapeau berbère s’est fait étrangement discret parmi les manifestants, surtout qu’ils étaient moins nombreux comparativement avec les manifs après la prière.

Un homme, la soixantaine bien entamée, se plaint à nous en désignant son œil droit : «Ils m’ont tabassé et ils m’ont arraché mon drapeau amazigh», affirme-t-il, scandalisé. «Ils viennent de nous arracher de force notre drapeau amazigh, à la rue Hassiba», témoignent de leur côté Wassim et Malik Ahfir, deux frères adorables qui se déplacent tous les vendredis de Hadjrate Ennouss, dans la wilaya de Tipasa, pour participer aux manifs. Wassim est étudiant en architecture et son petit frère, Malik alias Miko, est un jeune lycéen de 17 ans absolument surdoué. Il s’est très vite fait un nom et une place de choix sur la scène musicale. Wassim nous montre son t-shirt déchiré et son avant-bras avec des bleus pour avoir été bastonné. «On dirait la police de Massu !» lâche-t-il. «La police m’a fouillé. J’ai exigé un mandat et ils s’en moquaient» raconte le jeune architecte. Miko lâche : «Mais ils ne font qu’attiser notre détermination à continuer. Nous serons encore plus résolus et nous ferons de la rue notre parlement populaire

«Si je portais une robe kabyle, ils me l’auraient enlevée ?»

Les policiers ne se faisaient même plus discrets : en tenue ou en civil, on les voyait à l’œuvre, procédant à des contrôles d’identité, fouillant les sacs à la recherche du drapeau berbère, devenu brusquement un objet «illicite», arrachant brutalement les emblèmes déployés et interpellant des innocents, particulièrement les manifestants isolés, repérables à leur pancarte et leur drapeau. Certains ont été embarqués alors qu’ils brandissent uniquement le drapeau national. C’est le cas d’un adolescent, dans les 16 ans, violemment interpellé par un policier en uniforme devant la sortie de métro de la Grande-Poste, avant d’être emmené vers une destination inconnue sous les protestations d’une jeune femme qui criait du balcon d’un immeuble alentour : «Wech dar, atalgouh !» (Qu’est-ce qu’il a fait ? Relâchez-le !)  Une dame originaire de Blida s’écrie : «Ils m’ont fouillée. C’est la première fois qu’on me fouille, pourquoi ? Je n’ai pas de drogue sur moi, je n’ai rien du tout, je suis algérienne. Ils sont en train de fouiller tous les jeunes qui passent. Pourquoi on me fouille ? Qu’est-ce qu’ils cherchent ? Si je portais une robe kabyle, ils me l’auraient enlevée ? La déclaration de Gaïd Salah (sur le drapeau, ndlr) était absurde. Qu’est-ce qu’il cherche ? Il veut casser l’Algérie. C’est lui l’ennemi de l’Algérie. Ne semez pas la fitna, on est tous des Algériens

Répression et lacrymos

L’association RAJ a dénoncé pour sa part, via sa page Facebook, des actions de police contre ses militants : «Alerte. Déploiement inhabituel des agents des services de sécurité en civil aux alentours du siège de RAJ. Suivi et tentative d’interpellation systématique des militants de RAJ.» Saïd Salhi, vice-président de la LADDH, a posté de son côté sur son compte Facebook : «Dizaines d’interpellations à la Grande-Poste. Drapeaux amazighs violemment confisqués par la police. Restons calmes et pacifiques.» La LADDH a rendu public un communiqué dans la foulée où elle a dénoncé ces agissements : «A Alger, la police confisque violemment le drapeau amazigh des manifestants pacifiques.

Une provocation de plus, au moment où le peuple algérien a merveilleusement retrouvé son unité nationale dans la cohabitation et la diversité, le système tente par ces pratiques de le diviser au risque d’attenter à sa cohésion et à la stabilité du pays», écrit la Ligue.

Par moment, de vives tensions éclataient avec la police qui n’hésitait pas charger la foule à coup de gaz lacrymogènes. Les manifestants redoublaient d’ardeur aux cris de «Pouvoir assassin !» «Ya lil âre, poulici wella haggar», «Dawla madania machi askaria» (Etat civil, pas militaire), «Ulac smah ulac» (Pas de pardon), «Anarrez wala neknu» (On rompt mais on ne s’agenouille pas), «Mazalagh d’Imazighen» (Nous resterons des Amazigh).

Les manifestants ont inventé un slogan génial : «Kebaili-Arbi khawa-khawa, Gaïd Salah maâ el khawana» (Kabyles et Arabes sont frères, Gaïd Salah est avec le traîtres). Certains narguaient le chef d’état-major de l’ANP, comme ce citoyen qui a écrit : «Merci Gaïd, grâce à vous, le peuple est uni contre vous». Mais la plupart des messages adressés au patron de l’armée étaient autrement plus corsés. L’homme fort du moment a été littéralement pulvérisé par les manifestants aux cris de  «Gaïd Salah dégage !» «Gaïd Salah, raïs el fitna» (Gaïd Salah, tête de la discorde), «Gaïd Salah, chiyate el imarate» (lèche botte des Emirats), «Gaïd Salah à la poubelle !», «Ya men âche, ya men âche, Gaïd Salah lel Harrach» (Bientôt Gaïd Salah à la prison d’El Harrach). Il y a aussi ce nouveau slogan qui a fait son apparition : «El yed fel yed, ennehou el issaba wen zidou el Gaïd» (Main dans la main, on chassera la bande et avec elle El Gaïd).

«Gaïd Salah, Raïs el fitna»

Vers 12h30, la foule a remonté la rue Didouche Mourad en répétant «Kebaili-Arbi khawa-khawa, wel Gaïd Salah maâ el khawana», «Echaâb yourid yetnahaw ga3» (Le peuple veut qu’ils partent tous), «Dawla madania, machi askaria», «Klitou lebled ya esseraquine».
Ceux qui avaient réussi à sauver leur drapeau berbère le déployaient fièrement. Beaucoup de femmes se sont mises également en robe kabyle ou chaouie. Chez les vendeurs d’accessoires des marches sur les trottoirs, point de drapeau amazigh. Un jeune lance à hauteur de Meissonnier : «2000 DA le drapeau kabyle !» l’interdit faisant forcément grimper les enchères et attiser le désir.

Les manifestants se sont immobilisés sous les balcons du RCD. Un cordon de police s’est formé dare-dare pour empêcher le cortège de monter plus haut. Des jeunes, dont des Gilets orange, exhortaient les marcheurs à rebrousser chemin pour éviter toute échauffourée avec la police. Une vieille femme enveloppée dans le drapeau national et le drapeau berbère glisse quelques mots bien sentis aux policiers. Une autre dame, vêtue d’une robe kabyle, martèle : «Lui, il n’y a que le drapeau de Sonatrach qui l’intéresse !» en parlant d’AGS. La foule reprend : «Gaïd Salah, raïs el fitna», «Lebled bledna wendirou raina», «Mazalagh d’Imazighen». Le thème de l’unité nationale dominait clairement les pancartes brandies hier.

Extraits : «Les Algériens khawa, khawa, Pas de régionalisme, à bas tout ce qui divise», «Vive l’Algérie unie et indivisible, amazighité-islamité-arabité, 2 381 741 km2», «On a dit enlevez les B pas les drapeaux», «Notre problème c’est les «3B» pas le drapeau, partez !», «Arabe ou Amazigh, khawa, khawa, à bas la bande !» «Un même peuple, un même destin, main dans la main, concentrons-nous sur l’application des articles 7 et 8, pas sur l’emblème»…

«Les arrestations,  c’est de la diversion»

On pouvait lire aussi : «Faites tomber les crapauds et laissez flotter nos drapeaux». Une jeune fille a conçu ce beau message : «Cultures diverses et voix unique : dégagez !» Une autre a écrit : «Enlevez les drapeaux, vous ne prendrez jamais notre dignité». Une pancarte partagée disait : «Silmiya, silmiya, khawa, khawa, non à la répression». Une citoyenne clame : «Vous êtes hors sujet, on veut la transition, articles 7 et 8.» Beaucoup prévenaient contre un «scénario à l’égyptienne» et certains défilaient avec le portrait de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi, victime expiatoire de la dictature d’Al Sissi.

Un homme adresse se message à AGS : «Ya Gaïd Salah, tu es un soldat de la République et non un président de la République» Au verso de sa pancarte, il s’interroge : «Où va l’Algérie ? Une Constitution caduque, un gouvernement illégitime, un système atteint du syndrome de ‘‘Boutesrika’’, un chef d’état-major qui cherche désespérément un Président, un niet à une transition démocratique, seule solution à la crise». Un citoyen nous dit : «Gaïd Salah est en train de multiplier les décisions anarchiques. Les arrestations, c’est de la diversion. Nous, on attend un vrai changement de pouvoir. Et on va continuer jusqu’à ce qu’il tombe lui aussi, sinon, on n’aura rien fait. Gaïd Salah fait partie de l’ancien système

«Silmiya, silmiya, ne tombons pas dans leur piège !»

13h25 : scène surréaliste à la place Audin : un homme avec un drapeau amazigh sur l’épaule, s’est vu férocement pris en grippe par un policier en civil à une heure où les prieurs du vendredi ne sont pas encore sortis, et où la place n’était pas peuplée. Devant cette agression caractérisée, les manifestants éparpillés ont bondi comme un seul homme et se sont rués vers le flic en civil.

Il aurait été lynché n’étaient les appels insistants à la sagesse lancés par plusieurs manifestants, dont une femme qui ne cessait de répéter : «Silmiya, silmiya, ne tombons pas dans leur piège». Malheureusement, la police n’entendra pas sagesse, et peu après la prière, de nouveaux escadrons harnachés comme des va-t-en-guerre, avec tout leur attirail (casques, gourdins et boucliers), ont fondu sauvagement sur la foule près de la Grande-Poste, agressant violemment des manifestants, arrachant des drapeaux berbères et frappant à tout-va.

La foule répondait : «Pouvoir assassin !» et a tenu bon jusqu’à ce que la police se soit calmée. Des scènes qui démontrent, si besoin est, que le régime n’a pas changé d’un iota, et que le calendrier de Gaïd Salah s’est manifestement arrêté au 21 février, Boutef et sa clique en moins. Il faut juste qu’il se souvienne comme le lui rappelle un citoyen à travers sa pancarte : «C’est le peuple qui a libéré l’armée du gang. N’était le 22 février, nous serions maintenant sous le 5e mandat. Sans le peuple, les généraux seraient encore en train de faire le salut militaire au cadre». 

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