Tewfik Hamel. Consultant et docteur en Histoire militaire et études de défense : «L’Algérie tend à privilégier une stratégie de défense active et préventive»


– Introduit dans la 1re mouture de la nouvelle Constitution, l’article autorisant la participation des forces de l’ANP aux opérations de restauration et de maintien de paix suscite un large débat. Quel est votre avis ?

Cette constitutionnalisation est un message aux parties qui cherchent à marginaliser le rôle de l’Algérie en Libye pour revoir leurs positions. Par là, Alger apporte la crédibilité à la parole présidentielle que l’Algérie est prête à se salir les mains si nécessaire. L’Algérie a déjà participé à des opérations de maintien de la paix bien qu’insignifiantes quantitativement.

La constitutionnalisation fournit donc un cadre juridique et organisationnel à la présence militaire à l’étranger et sous-entend un rôle plus actif pour les militaires algériens à l’étranger.

Mais comment justifier ou expliquer aux Algériens la mort d’un soldat algérien à l’étranger, surtout avec le nouveau souffle du hirak, et simultanément l’Etat vante la doctrine de non-intervention. En principe, c’est le Président qui en décide avec le Parlement qui bénéficie d’une légitimité des urnes. D’où le besoin d’un cadre juridique pour encadrer ces missions.

Il s’agit aussi de se donner les moyens pour pouvoir atteindre les objectifs. Il faut donc remédier à ce qui est paradoxal. Les opérations militaires à l’étranger contiennent des risques et ont leurs spécificités. Les opérations en Afrique illustrent comment le maintien de la paix de l’ONU a considérablement évolué depuis la création de la première mission au Moyen-Orient en 1948.

La forte vocation africaine de la diplomatie algérienne indique un avenir prometteur pour ses forces armées dans une région où les besoins se multiplient de façon exponentielle. L’Algérie a déjà contribué à plusieurs opérations de maintien de la paix de l’ONU. En 1990, l’Algérie faisait partie des 7 pays africains seulement qui ont engagé des soldats dans les opérations de maintien de la paix pour un effectif total de 918 Casques bleus.

Les besoins se sont accrus et les pays africains ont fait cependant des progrès considérables pour compenser les besoins en maintien de la paix par une contribution régulière et importante aux effectifs militaires de l’ONU. De moins d’un millier de soldats en 1990, la contribution africaine en termes de Casques bleus n’a cessé de croître depuis la reprise des déploiements onusiens de grande envergure.

– Cette constitutionnalisation est-elle un prélude au début d’une nouvelle ère dans la stratégie de défense de l’Algérie ?

Ce changement est le produit de tendances profondes et conjecturelles liées à l’altération de l’environnement de sécurité régional et la transformation de la culture politique. Le jeu trouble des puissances extérieures en Libye et au Sahel est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Le discours du président Tebboune est révélateur lorsqu’il a averti que «Tripoli est une ligne rouge», et l’a confirmé récemment que «rien ne se fera en Libye» sans ou contre l’Algérie.

Outre que l’Algérie n’est pas disposée à supporter cette anarchie à ses frontières éternellement, il y a une conviction profonde au sommet de l’Etat (et partagé par de nombreux segments de la société algérienne) que le pays est également visé. Il y a un vrai sentiment d’insécurité qui hante l’imaginaire algérien.

Toute cette présence étrangère aux frontières crée un sentiment d’encerclement. Pour défendre ses intérêts et sa sécurité, l’Algérie tend à privilégier une stratégie de défense active et préventive basée sur une neutralité active. Avec la professionnalisation, la nouvelle génération d’officiers militaires est décomplexée sur la question.

Celle-ci non seulement n’a pas de rapports directs avec le passé de lutte anticoloniale, mais elle est mue par une vision professionnelle désidéologisée axée sur la realpolitik. Cette génération, relativement jeune, est aguerrie par la lutte contre le terrorisme de la «décennie noire», et soutient une stratégie de défense proactive.

Il est peu probable que le maintien de la paix devienne un levier de la diplomatie algérienne sans de profonds changements dans les structures politico-militaires et la culture politique algérienne. La constitutionnalisation des opérations militaires à l’étranger vise à réhabiliter et légitimer le rôle de l’armée comme un instrument de politique étrangère.

Car le déni pose un réel danger. Ne pas reconnaître la participation de l’Algérie à ces opérations et leur utilité est dangereux. «Le déni ne semble être ni rare ni très dangereux dans la vie psychique de l’enfant mais, chez l’adulte, il serait le point de départ d’une psychose.» (dixit Freud).

Partant de cette logique, le rôle actif des militaires algériens (mission de maintien de la paix ou autres) devient une nécessité. Les Algériens doivent non seulement reconnaître les caractéristiques de ces missions, mais ont aussi besoin de tirer les leçons des échecs des opérations militaires à l’étranger. Le changement de discours se traduisant par la constitutionnalisation est donc nécessaire.

– Peut-on déduire par là que l’actuelle doctrine a atteint ses limites, celle-ci étant basée sur le principe de «non ingérence» avec interdiction de toute intervention militaire en dehors des frontières nationales ?

Il faut dire que l’Algérie subit des pressions systémiques non négligeables. La doctrine stratégique de l’Algérie interdit à l’armée d’intervenir militairement en dehors de ses frontières même lorsqu’elle est vivement sollicitée par ses voisins ou partenaires internationaux. Ce principe n’a pas empêché ses forces militaires de fournir aide logistique et formation aux forces armées et de sécurité des pays voisins, notamment le Mali, la Libye, etc.

Le pays reste très actif en matière de coopération régionale et internationale et est engagé dans de nombreuses architectures de sécurité. Le recours à la diplomatie multilatérale est une façon de concilier ses principes de non-intervention et l’impératif de faire face aux menaces à sa sécurité. Le pays a essayé de saisir le moment pour renforcer son statut régional en jouant la carte du leadership dans la lutte contre la menace terroriste.

L’objectif final de cette stratégie est de gagner du prestige et de pouvoir peser dans le but de mieux servir son agenda plus large de la politique étrangère. Avec la police et les services de renseignement, les forces armées forment le noyau du pouvoir coercitif de tout Etat. Cette évolution semble nécessaire pour faire face aux changements de l’environnement stratégique.

Le recours de Etat à la force militaire comme un élément d’une «diplomatie coercitive» n’est pas nouveau. Il faut toutefois être extrêmement prudent. Le changement nécessite souvent une longue période de gestation avant de se concrétiser. Et la doctrine de non-intervention a commencé à montrer des failles. Son efficacité pour garantir la sécurité nationale est mise en doute.

Cette constitutionnalisation traduit un changement dans l’identité de la personnalité stratégique de l’Etat algérien. Si Alger tend à privilégier les solutions politiques, elle n’est pas un adepte de «tout politique». Mais sa position a beaucoup évolué depuis l’attaque terroriste du site gazier d’In Amenas.

Une partie de la classe dirigeante, notamment la nouvelle génération, a commencé à remettre en cause le bien-fondé de cette doctrine de non-intervention. L’armée algérienne s’est retrouvée, au fur et à mesure qu’elle entrait dans les ténèbres de la «décennie noire» et «l’ère de l’information», confrontée à des transformations organisationnelles de type qui vise à créer des changements massifs dans les structures, les processus, la culture et l’orientation d’une organisation.

– Quels sont les contours de cette nouvelle stratégie ?

En définissant une grande stratégie ou un projet politique, une nation se dote d’un cadre pour le développement d’une doctrine militaire. Deux questions sont importantes dans toute discussion sur l’outil militaire : quels moyens doivent être utilisés ?

Et comment doivent-ils être employés ? Par la constitutionnalisation, les hauts dirigeants ont soutenu un nouveau paradigme et cherché à faire évoluer la fonction fondamentale des forces armées. Mais sans un soutien politique et depuis le hirak populaire, il sera difficile de mettre en œuvre les réformes nécessaires.

Au moins jusqu’à une date récente, la sécurité nationale de l’Algérie a principalement été envisagée dans le cadre de trois cercles se chevauchant constamment : maghrébin, arabe et africain. Sa diplomatie agit pour les consolider et s’en sert pour soutenir sa politique internationale, notamment son engagement tiers-mondiste.

Ces cercles ont toujours été conçus comme complémentaires. Selon le contexte, Alger n’hésite pas à instrumentaliser un cercle pour appuyer sa sécurité nationale et renforcer sa position dans un autre.

L’action internationale de l’Algérie reste motivée par la volonté de s’imposer comme un interlocuteur incontournable des grandes puissances pour tout ce qui concerne les affaires maghrébines et même africaines. Si le tiers-monde était le grand cercle dans et à travers lequel la dimension mondiale de la diplomatie algérienne a été véhiculée, sa dimension méditerranéenne s’exprimait essentiellement comme un sous-ensemble dans le cadre des rapports Nord-Sud et du dialogue européo-arabe.

Son pragmatisme l’a conduit à inclure progressivement, en particulier depuis la décennie 1990, la Méditerranée comme une partie intégrante de son identité et sa sécurité nationale. La participation au maintien de la paix apporte de la cohérence à la diplomatie algérienne qui se recentre sur l’Afrique, un marché prometteur et un foyer de nombreux conflits et constitue une profondeur stratégique pour l’Algérie.

L’armée algérienne a considérablement changé en raison de ses activités récentes contre le terrorisme. L’Algérie cherche à redéfinir le rôle de ses forces armées et participer activement aux missions de maintien de la paix en Afrique.

Elle pourrait privilégier les forces spéciales dans des interventions de courte durée, impliquant une force de frappe, des attaques de précision, retraits et fin de la mission. Lors de la prise en otages des diplomates algériens à Gao en mars 2012, l’Algérie envisageait sérieusement une intervention au Mali.

– L’Algérie a fourni ces dernières années des efforts considérables pour moderniser ses forces armées. Qu’en pensez-vous ?

La modernisation rapide des forces armées algérienne s’inscrit dans le cadre d’un effort plus large pour faire face à des menaces croissantes d’instabilité politique et à la sécurité dans la région.

En 2013, l’Algérie est devenue le premier acheteur d’armes en Afrique, représentant 36% des importations totales du continent avec des dépenses militaires dépassant 10 milliards de dollars, ce qui représente une augmentation de 176% depuis 2004.

Le pays figure aussi parmi les 10 premiers grands acheteurs au monde. Avec des dépenses militaires élevées, l’Algérie a amélioré son positionnement dans l’équilibre régional. Selon American Defense Center, l’armée algérienne est passée de la 54e en 1994 à la 26e place dans le monde en 2016.

Cette modernisation allait de pair avec l’amélioration de la formation des forces armées. Le personnel des différents services de la défense a reçu une formation de qualité sur l’utilisation d’équipements sophistiqués et dans les opérations antiterroristes. L’armée a considérablement accru ses capacités de combat et de maîtrise des nouvelles technologies avancées et son stock d’armements.

Deuxième en Afrique après l’Egypte, l’Algérie compte 325 000 soldats, 2000 chars, 300 avions de combat, 160 avions de transport en majorité de fabrication soviétique, et 180 hélicoptères multifonctions. L’armée algérienne est parmi les plus organisées dans la région de l’Afrique du Nord. Elle a sensiblement augmenté ses capacités de contrôle et de maîtrise des technologies d’armements modernes ; elle est classée à la 25e place quant aux capacités de maîtrise des technologies de défense modernes et l’utilisation des systèmes électroniques complexes.

Une grande partie des armements procurés ces dernières années relève des équipements d’attaque. Rien qu’en 2007, l’Algérie avait obtenu 28 avions de chasse de type «Sukhoi», 36 chasseurs de type «Mig», 16 avions d’entraînement de type «Yak 130», plus de 300 chars de guerre de type «T90 S», et 8 systèmes de défense terrestre en forme de missiles sol-sol de type «Tongoskei».

Cet équipement est largement destiné au combat conventionnel. L’Algérie tente sans cesse de renouer avec l’Age d’or de la diplomatie et retrouver son rôle. Ces dernières années, elle a essayé de saisir le moment pour renforcer son statut régional jouant la carte de leadership dans la lutte contre la menace terroriste. L’objectif final de cette stratégie est de gagner prestige, pouvoir et crédibilité dans le but de mieux servir son agenda de politique étrangère.

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