Tebboune à l’épreuve du pouvoir


Repère

Un pas dangereux a été franchi vendredi dernier par les «stratèges» de la contre-révolution pour semer la peur et la confusion dans les rangs du hirak. Depuis son avènement, le 22 février, le mouvement populaire à fait face à toutes sortes de provocations et de pressions n’hésitant pas à jouer sur les peurs des citoyens en réveillant les vieux démons du terrorisme, comme cette mise en garde contre l’infiltration supposée d’éléments armés dans les marches populaires et dont on n’a apporté aucune preuve matérielle.

Ce plan A – visant la neutralisation du hirak par des voies politico-judiciaires soutenues par une intense campagne de diabolisation menée sur les réseaux sociaux par les «mouches électroniques» en mission commandée, opérant en toute impunité alors que les activistes du hirak sont traqués sans ménagement, incarcérés et réduits au silence – a échoué. Conscient du fait que le rapport de forces n’est pas en sa faveur, le pouvoir a hésité, durant toute la période précédant l’élection présidentielle du 12 décembre dernier, de sortir de son chapeau le plan B supposé être le ticket gagnant, à savoir engager la bataille de l’opinion en occupant la rue, qu’il a désertée au profit du hirak. Il s’est abstenu de faire sortir ses troupes pour donner la réplique au hirak car il savait pertinemment que le pari était insensé. La résolution du Parlement européen dénonçant les atteintes aux libertés en Algérie avait constitué un levain inespéré pour le pouvoir pour mobiliser le front intérieur autour du mot d’ordre sacré de la patrie en danger et de la menace de l’ingérence extérieure, lequel est convoqué à chaque fois que le système est confronté à une crise majeure menaçant ses fondements et sa survie.

Les marches supposées de dénonciation de l’ingérence étrangère, largement relayées par la Télévision nationale, ont allègrement viré au soutien au processus électoral engagé et à l’institution militaire. Pour la première fois depuis le début du hirak, le pouvoir a eu recours à la rue en réactivant ses soutiens et relais traditionnels dans la société, qui ont bruyamment fait écho aux attaques du défunt chef d’état-major contre les manifestants du hirak accusés d’être des «mercenaires» et de «traîtres à la nation». Ces marches, qui n’étaient ni spontanées ni citoyennes au regard de la logistique dont elles avaient généreusement bénéficié de la part des pouvoirs publics, avaient fait craindre une confrontation physique avec les sympathisants du hirak.

Le pacifisme de la Révolution du sourire a permis de déjouer tous les plans machiavéliques concoctés contre elle. Les funérailles grandioses de Gaïd Salah voulues par le pouvoir comme une démonstration de force populaire et un plébiscite pour sa feuille de route politique ont servi au pouvoir de soubassement à une nouvelle politique de gestion du hirak. Les scènes de violences, enregistrées ce vendredi à travers plusieurs régions, contre les manifestants par des baltaguia qui ont opéré des expéditions punitives en toute quiétude et à visage découvert, avec son et images, ne peuvent pas être des actes de meutes isolées. La réussite de la politique de la «main tendue» du président Tebboune, qui rencontre de sérieuses difficultés pour trouver des oreilles attentives dans les rangs du hirak, est conditionnée par les réponses qui seront apportées aux revendications du hirak.

Le silence des pouvoirs publics face aux agressions subies par les manifestants du hirak ce vendredi ne pourra que le desservir et pousser à une plus grande radicalisation du mouvement de contestation, avec le risque évident de tuer dans l’œuf son offre de dialogue qui ne soulève déjà pas un grand enthousiasme. Le rétablissement de la confiance populaire, sans lequel toute perspective de dialogue ou de rapprochement est illusoire, passe par des signaux forts qui ne viennent pas. Dans cette affaire d’agression par exemple, une autosaisine du parquet aurait pu être portée au crédit du pouvoir et donné une chance à l’amorce du dialogue.

De la même façon, toute tergiversation du pouvoir, tout refus de prendre rapidement les mesures d’apaisement réclamées à cor et à cri par le hirak, tels que la libération des détenus d’opinion, le respect de la liberté de la presse et de l’indépendance de la justice, ne ferait qu’accroître le sentiment de méfiance, voire de défiance vis-à-vis du président Tebboune. L’engagement du chef de l’Etat de satisfaire toutes les revendications du hirak, énoncé dans son programme électoral et lors de sa conférence de presse après son élection, relève-t-il d’une promesse électorale sans lendemain ? Tebboune découvre-t-il à l’usage du pouvoir les réalités complexes de ce même pouvoir ? Qu’il ait sous-estimé le poids et les capacités de résilience de ces forces centrifuges qui œuvrent pour la préservation du système ou parié sur l’aide et la pression du hirak pour s’affranchir de ce système comme il le proclame publiquement, il est sommé de trancher dans le vif le débat qui agite le pays depuis près de 10 mois. Demain, ça sera trop tard.

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