Ses promoteurs veulent faire main basse sur le hirak : «Badissia-Novembria» : l’imposture


«Le slogan « Badissia-Novembria » est apparu lors du 4e vendredi de la protestation (15 mars). Inscrit en belles lettres sur des banderoles bien confectionnées, il a surgi d’un seul coup et au même moment sur tout le territoire national… Ses promoteurs, disons-le sans détour, sont des éléments du régime», tranche Rabah Lounici, chercheur en histoire. Des pancartes portant ce discours ont fleuri lors d’autres marches ou rassemblements : celles des étudiants, particulièrement celle du 16 avril, Journée du savoir, comme dans les carrés des radiés de l’armée, etc.

Acte IV du hirak. Dans la forêt des pancartes et autres affiches, un slogan fait sa première apparition dans les marches : «Badissia-novembria». Ecrit en gros caractères rouge et vert sur de larges banderoles, le slogan est parfois illustré de la figure de Abdelhamid Ben Badis.

Sur certaines affiches apparaissent deux autres effigies : Larbi Ben M’hidi et Amirouche. «Le slogan de  »Badissia-Novembria » est apparu soudainement lors du 4e vendredi de la protestation (15 mars). Inscrit en belles lettres sur des banderoles bien confectionnées, il a surgi d’un seul coup et au même moment sur tout le territoire national. C’est la preuve, pour moi, que ce slogan est sorti d’un même laboratoire.

Ses promoteurs, disons-le sans détour, sont des éléments du régime», tranche Rabah Lounici, chercheur en histoire. Des pancartes portant ce discours fleurissaient lors des autres marches ou rassemblements : celles des étudiants, particulièrement celle du 16 avril, Journée du savoir, comme dans les carrés des radiés de l’armée, etc. Dès le premier jour, les mots d’ordre ont trouvé les faveurs d’une large partie des partis et personnalités de la mouvances arabo-islamiste : des néo-baathistes, à l’instar de Naima Salhi, présidente d’un micro-parti, le PEP, des islamistes, mais aussi des nationalo-conservateurs du FLN, ou des personnalités comme Ahmed Bennamane, ou des poètes farfelus se sentent obligés de défendre l’Etat algérien «arabe, novembrien et badissien» contre les ennemis de la ouma.

Baathiste impénitent, en retrait depuis plusieurs mois, Othmane Sadi reviendra pour défendre des mots absents de son lexique. «Le hirak populaire est l’espoir de l’Algérie  »novembrienne-badissienne »», assène l’incorrigible président de l’Association algérienne de défense de la langue arabe dans une courte déclaration reprise par le quotidien Echorouk.

Ne ratant aucune occasion pour s’attaquer aux «ennemis intérieurs» de l’islam, Abderrazak Makri s’est, lui aussi, approprié cette expression nouvelle dans le lexique politique des islamiste algériens. Apprécié par le courant «novembrien-badissien», qui lui demande d’assumer un rôle dans la transition, le fils de l’ancien président de l’Association des oulémas musulmans algériens (AOMA), Ahmed Taleb Ibrahimi, y fera aussi référence dans une phrase qui conclut son texte du 22 mai, où il appelle à l’application des articles 7 et 8 de la Constitution et au respect de la «légalité objective».

Historien du mouvement national et chercheur au Crasc, Amar Mohand Ameur estime que le slogan est l’expression des courants idéologiques qui traversent la société. «Le hirak a contribué à une libération publique de la parole. Soummamistes, badissistes ou novembristes ne sont que l’expression de courants politiques et idéologiques qui existaient bien avant le 22 février 2019. La nouveauté est que ces slogans sont utilisés dans une nouvelle configuration où les enjeux de pouvoir et de positionnements politiques et partisans participent à cette bataille de la  »Silmiya » et la contre-révolution», souligne le chercheur. Toutefois, poursuit-il, dans le contexte actuel, ce ne sont que des «épiphénomènes». L’important est que ce hirak défende ses principales revendications et aspirations, à savoir l’édification d’un Etat de droit et de démocratie.

Le mot de «Badissia» avait d’abord un usage «vulgaire» dans l’est du pays, d’où est originaire le fondateur de l’Association des oulémas, Abdelhamid Ben Badis (1889-1940). «Le mot  »Badissia » est utilisé à l’est du pays pour qualifier un homme qui interdit à sa femme de visiter les mausolées des saints patrons. J’ai retrouvé le premier emploi de l’autre mot de  »Barissia » sous la plume de Ahmed Taoufik El Madani (1898-1983), qui l’utilisait pour s’en prendre aux  »Barissiyine » (Parisiens), c’est-à-dire, dans sa perception, aux membres de l’Etoile nord-africaine (ENA), dont le siège était à Paris. Par contre, je crois que le premier à avoir utilisé le mot-valise de  »Badissia-novembria » est le HMS, à travers les déclarations de ses deux leaders, Abderrazak Makri et Bougerra Soltani. Ces mots n’existent pas dans la littérature de l’Association des Oulémas, à travers son organe El Bassair», détaille Amar Lachemot, journaliste. Pour lui, tous les mouvements islamistes ont de tout temps voulu construire de toutes pièces «une référence historique» en «exagérant» le rôle du mouvement réformiste au détriment du courant indépendantiste radical issu de l’Etoile nord-africaine. «Je suis convaincu que le mouvement islamique a un complexe historique et donc il cherche ses propres références dans le mouvement réformiste», rappelle-t-il. Les porteurs des slogans «novembriens-badissiens» affineront leurs propos et viseront de nouvelles cibles.

On peut lire ceux-ci : «Ni Soummam ni Evian, Novembre (houwa el bayan), c’est la Déclaration», «Novembria contre Soummaiya et Eviania/Zouaves (Kabyles)». Pour les porteurs de ces messages, la Déclaration du 1er Novembre, contenant, selon eux, la doctrine du futur Etat algérien – référence au premier but de la guerre et aux principes islamiques, sans citer le second but, qui a trait au respect des différences –, prime sur tous les autres documents signés par les dirigeants de la Guerre de Libération nationale. Ils opposeront aussi dans leurs messages les «Abna Badis» (disciples de Badis) aux «Ouled Baris» (fils de la France). Ces mots d’ordre feront vite leur apparition dans l’espace virtuel : leurs promoteurs les partagent jusqu’à plus soif pour s’attaquer à leurs adversaires… Dans une contribution publiée le 23 mai sur sa page Facebook, le journaliste et auteur H’mida Ayachi considère que la «Badissia-novembria», oxymore parfait, fait référence à «deux mouvements parallèles» : le premier renvoie à Ben Badis, dont l’association n’a jamais cherché la confrontation avec la France coloniale, alors que le second, regroupant les gens du CRUA, était pour l’indépendance du pays.

Layachi Anser, sociologue, s’en prendra, lui aussi, aux promoteurs d’une expression qui constitue «un danger pour le hirak». «Le courant falsifie l’histoire, pis, il veut ressusciter la tendance totalitaire contre laquelle sont sortis les Algériens», assène-t-il dans un post publié le 9 juin sur sa page Facebook. Observateur avisé de la vie politique nationale, Mustapha Hadni, coordinateur du Parti pour la laïcité et la démocratie (PLD), estime que la «Badissia-novembria» est un slogan des islamistes, plus largement celui des islamo-conservateurs. Il a été conçu, relève-t-il, pour contrecarrer l’autre slogan repris en chœur par les manifestants du mouvement du 22 février et qui de fait, constitue son emblème : «Djazaïr horra dimocratia» ! «C’est précisément, cette perspective démocratique portée par ce mouvement historique, par son envergure, qui n’arrange les islamistes. Ils font tout d’ailleurs pour la détourner de son objectif premier : l’instauration d’une République libre, laïque et démocratique», constate-il.

«Nationalisme retardataire»

Pour Hadni, ce slogan «passéiste et sectaire», qui veut faire passer en contrebande une histoire frelatée, représente un certain courant dans la société. «Il réunit tous ceux qui s’opposent à la construction d’une République algérienne démocratique. L’un de ses premiers promoteurs, ce système qui pèse de tout son poids pour freiner l’ouverture sur une transition démocratique. Il y a, également, ceux qui se recrutent dans les rangs des islamistes, qui restent enlisés dans des batailles d’arrière-garde et qui sont complètement fermés au progrès et à la modernité. Ces derniers n’ont plus le vent en poupe. Toutefois, ils puisent leur force en s’adossant au maillage des nombreuses mosquées fréro-salafistes», estime-t-il.

Le sociologue Nacer Djabi considère que les promoteurs du diptyque défendent un «nationalisme retardataire», proches des thèses de l’extrême droite européenne : «Ces gens, qui vivent parmi nous en 2019, veulent revenir en arrière, en faisant la promotion des idées qui avaient cours dans les années 1950 et même avant. Dans le contexte mondial actuel, il y a une percée des idées d’extrême droite.

Les promoteurs de la  »Badissia » chez nous défendent exactement les mêmes thèses de l’extrême droite européenne, chauvines, racistes. Si Marine Le Pen en France a l’immigré comme ennemi, les  »Badissistes » ont trouvé le leur, à savoir le  »Zouave », le Kabyle…» Pour Djabi, la résurgence de ces débats «nationalistes» à ce moment précis de l’histoire du pays, marqué par le mouvement populaire, est finalement l’expression de la «crise persistante» du courant nationaliste «culturellement précaire». Si dans les années 1930 et 1940, cette tendance s’est développée c’est, fait-il remarquer, parce qu’elle était ouverte sur le monde. «La régression du courant nationaliste s’est produite à l’orée de l’indépendance avec Ben Bella. Houari Boumediène, qui n’a jamais été nasserien, ni même baathiste, encore moins frère musulman, malgré son séjour cairote, est un produit de ce nationalisme. Mais c’est un militaire, qui a participé à la fermeture d’un courant qui ne s’est pas renouvelé. Pour Boumediène, le développement étatiste était la solution. Par sa politique, il a favorisé l’émergence d’autres courants (baâthiste, berberiste), qui ont trouvé un écho dans la société. La crise du nationaliste dure. Le hirak est une occasion pour ce courant de se faire entendre», atteste le sociologue.

Ces idées ont-elles une audience ? Le coordinateur du recueil Les mouvement amazighes en Afrique du Nord considère que ce mouvement «ultraminoritaire» a un écho à l’université, à l’institut d’histoire particulièrement, ou dans les médias. Ces gens qui vivent en vase clos réactivent, relève-t-il, de vieilles idéologies. Quel est le programme de ce courant qui veut devenir hégémonique ? «Il n’y a aucun contenu», tranche Djabi. «C’est de la propagande», estime Nadjib Belhimer, journaliste. Le coordinateur du PLD, Mustapha Hadni, soupçonne les promoteurs de ces idées d’avancer masqués. Selon lui, contrairement aux années 1990, les islamistes ne sont aujourd’hui ni dans la revendication frontale de la «dawla islamya» ni dans l’appel tonitruant au djihad armé de «Aliha nahia, nliha namout». «Il est évident qu’ils sont toujours attachés à leur objectif stratégique : l’instauration de l’Etat théocratique, mais leur stratégie actuelle a radicalement changé. Elle consiste, en effet, à récupérer le territoire politique perdu, et ce, en avançant de façon masquée et en revenant sur la scène politique sous l’habit des oulémas.

Leur unique but est de réintroduire la religion dans la politique par la porte dérobée de l’histoire et en faire un instrument au service d’une idéologie totalitaire. Cette mystification  »badissiste » mâtinée de l’imposture  »novembriste », de toute évidence ne sera pas payante pour les islamistes. Primo, ils s’appuient sur un mouvement religieux réformiste : les Oulémas dont l’esprit est à contre-courant de leur idéologie totalitaire. Secundo, quel bénéfice politique peuvent-ils en tirer, si l’on sait que Ben Badis, a contrario des mouvements nationalistes, n’a jamais milité explicitement pour l’indépendance nationale et qu’il a toujours plaidé pour une Algérie française à travers la politique assimilationniste ? Tertio, Ben Badis a martelé sur tous les toits que l’exclusivité linguistique en Algérie revenait à une langue unique : l’arabe», détaille-t-il.

Les pancartes portant ces slogans ont presque disparu des carrés lors des manifestations ces dernières semaines. Pourquoi ? «Le slogan  »Badissia-Novembria » a été fabriqué par les partisans de Taleb Ibrahimi. Des foules se présentaient durant plusieurs jours chez lui pour le convaincre de présider la transition. Le slogan a été sorti par ces groupes pour favoriser le retour en avant de Taleb, dont l’effigie était brandie par les  »Badissistes ». Taleb qui, me dit-on, a été convaincu un temps de jouer un rôle dans la transition, a fini par y renoncer. Taleb, politicien madré, a rédigé une première initiative de sortie de crise avec Ali Yahia Abdennour et Rachid Benyelles (plusieurs textes ont été rédigés par les trois personnalités depuis 2011). Ces partisans ont été déçus et ont donc disparu des marches avec leurs quincailleries. Les Algériens ignorent qui c’est Ben Badis et la  »Badissia », qui n’a jamais existé en tant que courant propre», croit savoir un journaliste qui a requis l’anonymat.

«Large débat»

Saïd Khatibi, journaliste installé aux Balkans, auteur du roman Quarante ans à attendre Isabelle (Al Ikhtilaf, 2016), parle de l’«escroquerie» défendue par les laudateurs de la «Novembria-Badissia» alors que la «révolution du Sourire» était à l’origine un mouvement de jeunes désabusés qui ne sont pas lestés par les débats idéologiques qui ont marqué la société ces dernières années (éradicateurs, réconciliateurs, etc.). «Le hirak a été lancé et a pris son essor grâce aux jeunes issus de l’école fondamentale. Dans cette dernière, Abdelhamid Ben Badis est considéré comme simple poète, connu surtout pour son vers :  »Chaâbou el djazaïri mouslimoun » (Le peuple algérien est musulman), que tout élève doit apprendre. C’est un poème des temps anciens qui n’est pas  »valable » pour le temps présent vu qu’il provoque des divisions dans la société. L’Etat naissant en 1962 a su l’utiliser dans ses combats idéologiques d’arrière-garde, et ce n’est pas un hasard si le compositeur de ce texte, Lamine Bechichi, est devenu plus tard ministre de la Culture.

Le poème fait partie de la mémoire collective, et en toute logique, celui qui veut jouer avec les esprits le convoque», estime Khatibi. Pour lui, le régime en place, qui «exploite les fractures de la société algérienne» a joué la carte de l’islam contre ses adversaires communistes et de gauche. Il a tiré profit, dit-il, de la ferveur religieuse des croyants dans des affaires politiques. «Cela se passe par le soutien aux associations religieuses et à l’ »importation » de fatwas et des hommes de religion de l’étranger.

Le régime ne sait pas que ce procédé se transformera en  »lame » pour diviser les rangs du peuple. Ceux qui ont inventé ce terme de  »Badissia » ne sont pas nécessairement religieux. Ils veulent minimiser le rôle d’une partie de l’élite parce qu’ils ont remarqué que le hirak pencherait vers un courant laïque», constate-t-il. Une solution possible à ces crispations ? «Il faut ouvrir les espaces de réflexion et débattre de ces sujets d’une manière apaisée dans l’Algérie nouvelle», suggère le sociologue Nacer Djabi.  

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