Scoops vite démentis, infox et retournements de veste : Quand les chaînes TV offshore distillent le mensonge


Scoops à profusion et retournements de veste. Le 30 mars, vers 22h45, Echorouk TV annonce à grand renfort de bandes-annonces et d’images le déploiement de la Gendarmerie nationale à Alger.

L’information, que devaient crédibiliser des images d’un convoi de darkis à la place Audin (Alger-Centre), a eu un premier effet : provoquer la panique au sein de l’opinion.

Des Algérois étaient restés toute la nuit à leurs balcons. Certains, plus téméraires, sont sortis vérifier la véracité de ce qui a pris les allures de Guerre des mondes de l’acteur et réalisateur américain Orson Wells, qui a fait croire dans son émission sur CBS à l’invasion du pays par des Martiens. Des facebookeurs ont dénoncé les «méthodes honteuses» de la chaîne dirigée par Ali Fodil.

«Si l’information rapportée par la chaîne de TV Echorouk, à 22h47, le 30 mars 2019, et faisant état d’un déploiement de forces spéciales de la Gendarmerie nationale à Alger était une fake news, je considère qu’un complot se joue contre la volonté du peuple en connivence avec cet organe de désinformation et l’armée pour faire avorter le mouvement populaire et, dans ce cas, cette chaîne sera considérée comme ennemi n°1 du peuple algérien», dénonce Moe Jaouadi.

D’autres internautes, aussi suspicieux, se sont moqués de la chaîne en postant des images du centre de la capitale agrémentées de dessins de gendarmes avec des armes… La même chaîne sortira une autre information tout aussi loufoque : le chef de l’Etat, Bouteflika, aurait été placé sous respiration artificielle. Là aussi, les images diffusées plus tard par la Télévision apportent un démenti cinglant à cette infox (fausse information).

Si la chaîne n’a pas jugé utile de publier des précisions sur les deux premières informations, son PDG, Ali Fodil, s’est cru obligé de s’excuser après la publication de la une de son quotidien, où il écrit en gros caractères que le peuple «a délégué» l’armée pour mener les réformes. Sans trop convaincre, Fodil signale que la bévue a été commise par un second couteau de sa rédaction et qu’il a pris des mesures pour sanctionner le fautif…

Le même PDG aurait pu s’exprimer sur la volte-face de son groupe : après un soutien sans réserve à un 5e mandat de Bouteflika (des Unes sont diffusées sur internet), il décide sans crier gare de défendre les revendications du hirak ! Ces derniers jours, les chaînes de télévision satellitaires luttent à fleurets mouchetés pour diffuser les scoops plus alléchants les uns que les autres sur l’actualité immédiate : le mouvement populaire.

Les «3adjil» (bandes-annonces) s’affichent au-dessus des écrans de ces chaînes… Ennahar TV, drivée par Anis Rahmani, en a fait sa spécialité : des informations sur des rencontres officieuses, des démissions, des ISTN, etc. reviennent en boucle, désarçonnant les auditeurs les plus coriaces.

Le beau rôle dans ces reportages est souvent revenu à AGS (Ahmed Gaïd Salah), chef d’état-major et vice-ministre de la Défense nationale, nouvelle idole des télévisions offshore… Journaliste et observateur avisé de la scène médiatique, Fayçal Chibani évoque un «grave dérapage» des chaînes satellitaires, particulièrement Echorouk et Ennahar.

Des intellectuels contre les TV zélées

«Après avoir essayé de brouiller le message des Algériens, ces chaînes ont décidé de surfer sur la vague du hirak populaire. Cela démontre le manque de professionnalisme des responsables de ces chaînes. Echorouk, jusqu’à un passé récent, était un soutien zélé du 5e mandat. Et son premier responsable a confirmé son soutien au Président.

Le groupe Ennahar a pris la même position alors qu’il a fait la promotion du mandat de Bouteflika», relève Chibani. Comment expliquer ces retournements éhontés de chaînes qui ont toujours défendu les options du clan Bouteflika ? «La propagande distillée par ces chaînes a pour but de se repositionner et de rechercher de nouvelles allégeances (…).

La guerre des clans est visible dans les couvertures de ces chaînes : l’une défend l’armée, l’autre est tiraillée entre cette dernière et la Présidence. Le peuple doit prendre conscience du mensonge et de la volonté de le leurrer», met en garde Chibani.

Si l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (ARAV) ou le ministère de la Communication n’ont pas jugé utile de rappeler les règles de la déontologie, pour diverses raisons des universitaires et journalistes ont décidé d’alerter l’opinion sur les dérapages et le mensonge de ces chaînes de droit étranger.

Une pétition, rendue publique en début de semaine, a en effet dénoncé la «presse du mensonge» et réclamé que les médias deviennent le «miroir de la vérité et une voix véritable du peuple». Les signataires, parmi lesquels Nacer Djabi, H’mida El Ayachi, Athmane Tazaghart, Ali Aït Djoudi, Samir Kacimi et Saïd Khatibi, déclarent leur refus de s’allier aux clans et être les porte-voix de l’armée…

Tout en affirmant être «loyaux» envers la liberté, à la profession, à leur conscience et au peuple, ils déclament leur rejet des «médias du mensonge» et appellent les activistes du hirak à ne pas accepter d’y être invités. «Nous appelons les journalistes à exprimer leur opposition à la déviation en protestant contre la politique de leurs chaînes», appellent les signataires. Seront-ils entendus ?

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