Rassemblement des magistrats à la cour suprême : «Ce qui s’est passé à Oran est une honte !»


En réaction à la gravissime intrusion des unités antiémeute dans l’enceinte de la cour d’Oran pour faire évacuer les magistrats grévistes, de nombreux parquetiers et juges ont observé hier un rassemblement de protestation à l’intérieur de la Cour suprême.

Vêtus de leurs robes, hissant des pancartes avec des slogans pour l’indépendance du juge et la justice, les magistrats scandent d’une seule voix «Adala horra moustakila !» (Justice, libre et indépendante), devant le regard médusé des agents de l’administration pénitentiaire et des policiers. Tous se déclarent «choqués», «scandalisés», voire «indignés» par «la violence exercée» contre leurs confrères, dans l’enceinte même de la cour d’Oran. La colère est perceptible sur tous les visages. Quelques magistrats de la Cour suprême les ont rejoints, par solidarité, mais sans leur robe.

Le premier à prendre la parole est le président du SNM (Syndicat national des magistrats), Mabrouk Issaad : «Ce qui s’est passé à la cour d’Oran est indigne et ne peut trouver de justification. Les services publics doivent prendre les décisions qu’il faut pour sanctionner aussi bien celui qui a donné l’ordre aux gendarmes d’intervenir, que ceux qui l’ont exécuté. Les magistrats ont été violentés dans l’enceinte de la cour, qui est leur maison.

Cette violation de la franchise judiciaire constitue une infraction punie par la loi. C’est une atteinte à la dignité des magistrats, de la justice et de l’Etat.» Selon lui, les communiqués du ministère de la Justice «contiennent un peu de vérité, mais aussi des mensonges. Le mouvement est la goutte qui a fait déborder le vase. Nous avons dit que depuis l’indépendance, la justice n’a jamais été indépendante. Nous voulons que cette étape nous mène vers cette indépendance qui rassure les justiciables, victimes et accusés, témoins et avocats.»

Le président du SNM revient sur sa déclaration, dans laquelle il conditionne la reprise du dialogue avec le départ du ministre de la Justice, en expliquant : «Nous avons demandé le départ du ministre, parce qu’il agit en procureur général. On ne gère pas la justice comme on gère un parquet général. L’histoire retiendra que c’est sous son règne que la justice a été paralysée. Ce ne sont pas les magistrats qui sont à l’origine du retard, mais l’arrogance et les esprits gelés.

Le dialogue peut casser la roche, mais l’oreille sourde sépare les membres d’une même famille. L’absence de dialogue nous a menés à cette situation.» Le président du SNM se voit obligé d’éclaircir sa position par rapport au «caractère illégal» du mouvement de grève, en affirmant : «Oui, la grève est interdite pour les magistrats. Nous n’avons pas fait grève, mais un mouvement de protestation. Nous étions obligés de contourner la loi. Je m’explique : lorsque le législateur a interdit la grève aux magistrats, il est parti du principe que ces derniers devraient bénéficier de tous leurs droits socioprofessionnels qui préservent leur dignité. Mais ce n’est pas le cas pour nous. Nous sommes devant la légitimité du fait accompli.»

Issaad s’insurge contre les critiques dirigées contre les magistrats en disant : «On nous accuse de tout, mais nous sommes après tout des humains. Nous venons de ce peuple. Nous n’avons jamais dit que nous étions à l’avant-garde du hirak, mais plutôt que nous l’avions rejoint pour le soutenir dans sa quête de renouveau et nous avons fait tomber le 5e mandat. Il faut que la société sache ce qui se passe. Lorsqu’un peuple applaudit la politique du ‘‘mendjel’’ (la faucille), quelle justice cherche-t-il au juste ? La justice est une balance qui fait l’équilibre entre les preuves et les arguments, et qui se base sur les principes du droit. Nous vivons le retour de cette image hideuse de la momie qui a détruit l’Algérie.»

Des propos fortement applaudis sous les cris de «Justice libre et indépendante !» tandis que l’orateur ajoutait : «Un juge n’obéit qu’à la loi. Celui qui utilise celle-ci pour frapper ses confrères, demain ces derniers vont faire de même contre lui.» Sur la question des condamnations des militants du hirak par certains magistrats, Issaad répond : «Si un juge vous a lésé, n’insultez pas la justice. Si le peuple ne se met pas du côté des magistrats, nous perdrons la bataille pour l’indépendance de la justice.»

Lui emboîtant le pas, Rouibah, premier président du SNM (il y a 30 ans), qui dirige actuellement une chambre au Conseil d’Etat, déclare d’une voix coléreuse : «Ce qui s’est passé hier à Oran constitue une infraction punie par la loi. C’est un outrage et une violence contre les magistrats en raison de leur fonction et non pas dans l’exercice de leur fonction. A la cour, il y a eu une violation du sanctuaire, sur ordre du procureur général. Comment qualifier un magistrat qui accepte d’humilier ses pairs ? Celui qui a donné l’ordre et ceux qui l’ont exécuté doivent être comptables de cette décision.» Le magistrat est venu par solidarité avec ses confrères.

Il précise que la revendication première des juges n’est «ni le mouvement ni les salaires», mais «l’indépendance de la justice qui est une garantie pour tous les justiciables. Si nous laissons la justice interférer dans des luttes politiques, elle sera utilisée par ceux qui sont au pouvoir contre leurs adversaires. Demain, lorsque ces derniers seront écartés, les nouveaux venus vont encore utiliser cette même justice contre ceux qui les ont précédés. Il faut éloigner la justice des luttes politiciennes, parce qu’elle est la garante de nos droits et libertés. Ce qui s’est passé à Oran est gravissime. Nous n’avons jamais vu cela, ni en Corée du Nord ni dans d’autres pays, ou à travers le temps. C’est une honte. Nous sommes devenus la risée des nations». Des propos fortement acclamés sous les cris de «Justice libre et indépendante !»

C’est un moment émouvant et empreint de solidarité entre les magistrats qui se sont rassemblés en grand nombre dans l’enceinte de la Cour suprême. Non concernés par la grève, des juges de cette haute juridiction, comme ceux du Conseil d’Etat, se sont joints à ce regroupement de protestation en signe de solidarité.

Pour le SNM, le mouvement de protestation se poursuit malgré le coup de force opéré par la chancellerie en donnant des instructions pour notifier les mutations et les changements aux magistrats non grévistes et évacuer les cours et les tribunaux de leurs confrères en arrêt de travail. 

Les tribunaux de Sidi M’hamed et de Bir Mourad Raïs assiégés par les gendarmes

Hier, les tribunaux d’Alger ont été assiégés dès le matin par un dispositif impressionnant de la Gendarmerie nationale. Des unités antiémeute et des groupes d’intervention rapide encerclaient les accès aux juridictions dépendantes de la cour d’Alger. A Sidi M’hamed, toutes les ruelles adjacentes ont été fermées par un bouclier humain, dressé par les gendarmes. Le dispositif a été déployé pour «sécuriser» la notification des changements aux magistrats non grévistes et l’évacuation de leurs confrères en arrêt de travail des lieux. Le même décor désolant est perceptible aux alentours du tribunal de Bir Mourad Raïs, envahi dès 8h par des troupes d’élite de la gendarmerie. Les lieux se sont vite transformés en caserne, juste pour permettre à quelques activités du tribunal de reprendre et éloigner le plus possible les contestataires de leurs collègues. Cependant, dans les autres tribunaux de Bainem, Hussein Dey et El Harrach, mais aussi de Chéraga, dépendant de la cour de Tipasa, le climat n’était pas du tout le même. La présence des gendarmes était très discrète et les activités de ces juridictions réduites, par les magistrats grévistes, uniquement au service minimum. La grave intervention des unités antiémeute à la cour d’Oran, sur réquisition du parquet général, a suscité une vive inquiétude et accentué la tension qui pèse sur toutes les juridictions touchées par le mouvement de protestation des magistrats. 

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