Ramadhan et Corona : Un formidable élan de solidarité


Les actions caritatives se multiplient en soutien aux familles fragilisees par la crise

Décidément, le Ramadhan de cette année aura été bien particulier et, pour tout dire, extrêmement difficile pour des milliers de familles algériennes.

D’aucuns ajouteraient «sans saveur» et on les comprend. La raison ? La Covid-19 évidemment et les effets domino de la crise sanitaire. Comme on l’a régulièrement relevé, la crise a sévèrement affecté des milliers de foyers économiquement sinistrés des suites de la pandémie.

Ainsi, aux ménages à revenu modeste qui vivaient à la limite ou même en dessous du seuil de pauvreté avant l’épidémie, et qui sont pour une bonne partie d’entre eux recensés et portés sur les fichiers des APC et des associations caritatives pour bénéficier des dispositifs traditionnels de solidarité, sont venues s’ajouter de nouvelles catégories impactées par les retombées sociales de la catastrophe sanitaire. Cette situation, force est de le constater, a donné lieu à un formidable élan humanitaire à la mesure des urgences sociales induites par la pandémie.

Et à bien y regarder, cet élan s’est manifesté avec encore plus d’intensité et de générosité durant ce Ramadhan «confiné», avec, à la clé, des groupes de bienfaisance à profusion, ne s’encombrant pour nombre d’entre eux d’aucune formalité procédurière, n’ayant que Facebook pour adresse, et, pour tous papiers que leur permis de conduire les autorisant à sillonner le pays pour distribuer colis alimentaires, réconfort et sourires.

Ce front social a vu se liguer à la fois organismes publics et institutionnels, opérateurs économiques et société civile. Du côté de l’Etat, il convient de rappeler que le 13 avril dernier, il a été décidé l’octroi d’une «allocation de solidarité d’un montant de 10 000 DA» par famille nécessiteuse.

Un mois plus tard, le 13 mai, le porte-parole de la Présidence Bélaïd Mohand Oussaïd, annonçait dans une conférence de presse que «le total des personnes inscrites pour bénéficier de l’allocation de 10 000 DA a atteint près de 300 000 personnes». M.Oussaïd a, en outre, déclaré que «2 200 000 citoyens ont bénéficié de l’allocation de 10 000 DA au titre du couffin de Ramadhan annuel».

Pour sa part, le Croissant-Rouge algérien (CRA) avait lancé en prévision du Ramadhan une vaste opération de solidarité aux quatre coins du pays. Les équipes du CRA ont ainsi distribué des denrées alimentaires à «200 familles à Tin Zaouatine (Tamanrasset), 200 familles des communes déshéritées du côté Est de Bouira, 100 familles d’El Borma (Ouargla-zone frontalière), 107 familles des communes déshéritées de Derguina (Béjaïa) et 100 familles de la wilaya de Naâma», rapporte l’APS.

Par ailleurs, le CRA a organisé le 11 mai dernier une caravane de solidarité à destination de 11 wilayas, de concert avec le ministère du Commerce. La caravane était composée de 24 camions chargés d’environ 330 tonnes de denrées alimentaires et de produits désinfectants.

Quand la crise booste le bénévolat

Au sein de la société civile, les initiatives à caractère social et les campagnes de solidarité se sont multipliées. Cette mobilisation humanitaire est d’ailleurs nettement visible sur les réseaux sociaux, vitrine par excellence de ce bouillonnement militant. «DZ Volunteers», «DZ Khir», «Djazaïr El Khayr», «Jeunesse caritative», «Jeunesse charitable», «Algeria White Hands», «Lueur d’espoir»…, on ne compte plus les groupes et les sigles dédiés à ce type d’actions sur Facebook.

Dans leur communication, ils mettent volontiers en image leur dynamisme, dans un souci à la fois de transparence sur l’utilisation des dons reçus, mais aussi d’émulation et de stimulation du sens civique et solidaire. «Grâce à vous, nous avons collecté 100 tenues de l’Aïd pour 100 enfants», se réjouit le collectif «DZ Volunteers» dans un post sur Facebook daté du 14 mai, avant de se lancer un nouveau défi : collecter 200 jouets «pour 200 enfants de la wilaya de Tissemsilt».

Aux premiers jours du Ramadhan, le groupe déclarait avoir distribué 400 couffins au profit de 400 familles réparties sur les wilayas d’Alger, Blida, Djelfa (Hassi Bahbah) et Tissemsilt.

Le collectif «DZ Khir» a, lui aussi, de nombreuses opérations de ce type à son actif. «Malgré les conditions très difficiles que traverse notre pays, les jeunes de DZ Khir se sont rendus à M’sila pour offrir leur soutien, même de façon modeste, aux familles nécessiteuses de la région», lit-on dans une publication datée du 10 mai. Les jeunes activistes de «Lueur d’Espoir» ont fait part, quant à eux, de la distribution, entre autres, de 100 colis alimentaires dans la wilaya de Aïn Defla.

A retenir également ce groupe très actif appelé «Coordination des bénévoles algériens». Ce dernier a organisé une caravane de solidarité qui a sillonné plusieurs localités : Ksar El Boukhari, Bouira-Lahdab (dans la wilaya de Djelfa), Beni Ouartilane, Tébessa, Sour El Ghozlane, Ksar Chellala… Le 4 mai, l’association annonçait avoir distribué 12 801 repas chauds durant les dix premiers jours du Ramadhan au profit d’une dizaine d’établissements hospitaliers, avec la contribution de trois restaurants.

«Le nombre de demandeurs a doublé»

Autre enseigne dédiée à l’action humanitaire repérée sur Facebook : la page «Bénévolat, Solidarité, Union». «En fait, on n’est pas une association. On n’a pas d’agrément. On est juste un collectif de bénévoles», nous dit d’emblée sa fondatrice, Leïla Salhi, jointe par téléphone. Mme Salhi a milité pendant une quinzaine d’années dans différentes associations avant de monter ce groupe.

«Au début, c’était un petit groupe familial. J’ai commencé avec mon mari et mon entourage. Après, le cercle s’est élargi, incluant des membres de plusieurs wilayas», nous confie Mme Salhi. Et de préciser : «J’active au niveau de la daïra de Chéraga et dans la wilaya d’Alger. On essaie de toucher aussi d’autres wilayas.

Là, il y a une famille à Chlef que je vais voir.» «Actuellement, on lance une deuxième opération de couffins Spécial Ramadhan pour aider les familles défavorisées (l’opération était en cours lors de notre entretien réalisé le 12 mai dernier, ndlr). Avant le Ramadhan, on avait organisé une première opération de distribution de colis alimentaires.

C’était au moment où l’épidémie a commencé à prendre de l’ampleur. On a organisé cette opération au niveau des wilayas d’Alger, Blida, Tizi Ouzou et Boumerdès», détaille notre interlocutrice.

D’après elle, le nombre de familles demandeuses a «énormément augmenté». «J’ai une liste de familles nécessiteuses sur laquelle je me suis basée l’an dernier. Cette année, le nombre a doublé. Plusieurs familles qui étaient à l’aise se sont retrouvées démunies. Il y a des gens qui nous aidaient, et qui sont tombés eux-mêmes dans la précarité.»

Concernant les besoins des familles, Mme Salhi est formelle : «Les besoins les plus urgents, ce sont en premier lieu les produits alimentaires. Plusieurs foyers comptent 4 à 5 enfants. Parmi les catégories qu’on soutient, il y a les orphelins. On a aussi des femmes dont les maris sont malades, qui sont impotents. Il y en a qui souffrent du cancer… Donc, vu le contexte que nous traversons, notre aide principale consiste à fournir des produits alimentaires.

Après viennent les médicaments et d’autres besoins.» S’agissant des donateurs, Leila Salhi affirme que ce sont exclusivement des particuliers. «Comme on n’a pas d’agrément, on ne peut pas solliciter les entreprises.» En dépit de ses moyens limités, ce groupe de bénévoles fait preuve d’un activisme remarquable.

«Juste avant le déclenchement de l’épidémie, on avait organisé une caravane de solidarité en direction de Naâma et El Bayadh. On a fait aussi Chellala, Boussemghoune… On a distribué des denrées alimentaires, des couvertures, des matelas, des couches-bébés, des chaises roulantes, ainsi qu’un lot de médicaments», indique Mme Salhi.

L’opération «Rana h’na» de la Fondation Ness El Khir

Nous terminons ce petit survol par un tour du côté de l’incontournable Fondation Ness El Khir. Née sur les réseaux sociaux en 2010, cette ONG qui s’est énergiquement et brillamment investie dans l’action sociale et environnementale, s’impose aujourd’hui comme un acteur majeur et un des leaders de l’humanitaire en Algérie.

Depuis sa création, la Fondation Ness El Khir a mis en place un concept spécial Ramadhan sous le slogan «Rana h’na» (On est là). Le dispositif de solidarité «Rana h’na a pour but d’accompagner les démunis durant tout le mois de Ramadhan à travers quatre grandes opérations», explique un document de la Fondation.

Les quatre opérations en question sont : «Khir Rabbi» pour le couffin du Ramadhan ; «Adji teftar» (Viens partager le f’tour avec nous) qui s’est habilement adapté au contexte sanitaire pour donner «Endjiblek teftar» (On t’apporte le f’tour).

Autre action : «Leila mabrouka», qui consiste en l’organisation de cérémonies de circoncision. Mais en raison de la pandémie, cette action n’a pas pu se tenir cette année. Enfin, il y a «Ferhat El Aïd» (Les joies de l’Aïd) où la Fondation offre des vêtements neufs et autres cadeaux à des enfants à la fin du mois sacré.

Selon des chiffres publiés via sa page officielle sur Facebook, la Fondation Ness El Khir a distribué quelque 10 000 kits alimentaires au niveau national depuis le début du Ramadhan, et livre en moyenne 1200 repas chauds chaque jour à Alger.

D’après une jeune cadre de la Fondation et membre de la direction de Ness El Khir, et qui, par humilité, n’a pas souhaité être citée, préférant mettre en avant le collectif, ou, comme elle dit affectueusement, «l’Equipe», le niveau de sollicitation de l’association s’est accru depuis le début de la crise sanitaire. «Le nombre des familles impactées par la crise a d’autant plus augmenté qu’il y a beaucoup de gens qui travaillent au noir, et qui se sont retrouvés sans ressources. Je citerai par exemple les femmes qui font des gâteaux à domicile.

Ces femmes ne sont pas déclarées, elles n’ont pas d’assurance, et là, du jour au lendemain, elles se sont retrouvées sans revenu. Cette situation est aussi vécue par beaucoup d’artisans. (…) Le tissu associatif est ainsi appelé à intervenir pour venir en aide précisément à ces personnes-là», souligne au téléphone la responsable associative.

Pour revenir aux repas chauds livrés quotidiennement par les équipes de bénévoles de la Fondation, la représentante de Ness El Khir assure : «Sur Alger, on est arrivés à 1500 repas par jour. On a 1200 repas que nous distribuons nous-mêmes, et 300 repas que des personnes viennent récupérer chez nous.» Parmi elles, des ouvriers qui travaillent dans un chantier près de Blida. «Ils sont 33 travailleurs en tout. Il y a une personne qui vient tous les jours récupérer leurs parts.»

A la base, l’initiative «Adji teftar» proposait un iftar collectif sous une tente géante. L’an dernier, la «kheïma» était installée à Aïn Bénian. «Les personnes qui venaient en premier lieu, c’étaient les ouvriers qui travaillaient dans les chantiers.

Il y avait aussi les gens de passage. Il y avait également une grande communauté malienne qui venait partager le ftour avec nous. Parallèlement à cela, il y avait des familles qui préféraient emporter les plats préparés chez elles», explique la jeune cadre.

Depuis 2016, tous ces repas sont soigneusement et gracieusement préparés par Chef Raïssi, un chef-traiteur au grand cœur et aux mains d’or. «Il est le premier à se lever le matin et le dernier à dormir le soir. C’est un modèle de don de soi. Je lui tire tous les chapeaux !» lance avec ferveur l’activiste humanitaire.

Il convient de souligner, enfin, que malgré le confinement qui va toucher fatalement les fêtes marquant la fin du jeûne, Ness El Khir tient à son opération «Ferhat El Aïd». «Bien sûr qu’on maintient cette opération ! Pour nous, cela revient à honorer une tradition très ancrée dans notre culture.

Plus généralement, mis à part l’Aïd, c’est aussi notre rôle de maintenir ces traditions. Au sein de la Fondation Ness El Khir, nous sommes très attachés à nos valeurs.

Et c’est dans des moments comme ceux-là qu’on doit les célébrer», insiste la généreuse militante avant d’ajouter : «Vous remarquerez aussi que toutes nos opérations ont des noms empruntés à notre jargon algérien. C’est important d’avoir cette touche d’algérianité qui fait notre identité.»

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