Radios et service public : Le long et difficile combat des journalistes


Reportage

L’objectif de notre mouvement est d’abord de pouvoir exercer notre métier de journalistes. Nous ne voulons pas être les porte-voix d’un gouvernement, d’un président de la République ou de quiconque. A mon sens, le problème n’est pas politique ou idéologique mais éthique. Il s’agit de faire son travail le plus dignement possible, le plus correctement possible».

Clair, net et précis. Les propos de Meriem Abdou, rédactrice en chef de l’antenne francophone de la Radio nationale, la Chaîne 3, qui a choisi de quitter son poste au lendemain des manifestations du 22 février, résument le sentiment de beaucoup de ses collègues. Pour Meriem, qui animait l’émission «La Marche du Siècle» comme pour les journalistes des médias publics, il y a un avant et un après ce vendredi 22 février.

Rencontrée à Alger la veille du 13e vendredi de la révolution, elle raconte : «Ce vendredi-là, bien que je ne travaille pas, je suis venue à la radio pour récupérer de la matière. En cours de route, je me rends compte qu’une véritable révolution se déroule au cœur même de la capitale. Sauf que les journaux des radios d’Etat ne soufflent pas mot sur ce séisme social et politique. Motus et bouche cousue. J’ai eu beaucoup de peine pour mon métier.

Le lendemain, j’ai vu le post d’un collègue sur les réseaux sociaux et j’ai eu honte de cette absence de ma famille professionnelle.» Alors, Meriem pousse un coup de gueule. Sur sa page Facebook, elle dénonce le traitement de la radio qui fait l’impasse sur les manifestations, démissionne de son poste pour protester contre le silence imposé d’en haut. Choquée et déçue, elle dépose sa démission. Le reste de la rédaction rejoint bientôt sa protesta. Une pétition est rédigée et envoyée à la direction générale.

Le lendemain, cette même direction lui retire son émission. La gueulante de Meriem lui vaut respect, déférence et notoriété. Elle a surtout servi d’électrochoc pour les journalistes du service public. Avant, un black-out a été imposé par le service public sur ces fameuses manifestations qui annonçaient la nouvelle révolution. Après, l’effet Meriem Abdou a contribué à lever un tant soit peu la chape de plomb qui pesait sur les médias publics de l’audiovisuel.

Le 22 février, point de non-retour

Ce sentiment de ne plus appartenir à son propre peuple, d’être complètement en marge des siens ou encore d’aller dans le sens contraire de leurs aspirations les plus profondes, ce sentiment donc a longtemps empêché des journalistes de dormir. Du moins, ceux qui ont une conscience professionnelle et qui ne s’accommodent pas d’être de simples caisses de résonance du pouvoir.

Question de conscience professionnelle. «Je refuse catégoriquement de cautionner un comportement qui foule aux pieds les règles les plus élémentaires de notre noble métier», écrivait Meriem Abdou samedi 23 février. Trois mois après, elle garde des souvenirs intacts de cette révolte interne à la radio : «Pourquoi on ne pouvait pas couvrir ? Nous sommes allés voir le directeur général pour lui poser la question. En 25 ans de présence à la radio, c’est la première fois que je vois cela : le directeur général qui descend à la rédaction et un journaliste qui lui pose frontalement la question : ”Pourquoi ? Pourquoi on ne peut pas en parler ? Qu’y a-t-il de si grave là dedans ?” Et le DG est resté sans voix.»

Le couvercle se soulève peu à peu pour laisser échapper des espaces de liberté. Les journalistes sortent couvrir les marches, la parole est donnée aux manifestants, à l’opposition. Bref, la radio retrouve sa vocation de service public. La journaliste Samiha Hali dit que le tribut de cette chape de plomb sera lourd à payer. «Le 22 février va être une tache noire pour beaucoup de journalistes absents, confie-t-elle. De jeunes manifestants sont venus en face du siège de la radio et de la télé pour nous insulter.». Meriem Abdou soupire : «Les images de journalistes chassés du hirak sont effroyables ! Cela n’a pas son pareil.» La tache noire et les procès aussi.

«Les journalistes ont l’impression d’avoir contribué par leur silence à ce que ce système qui marchait encore au principe de directives perdure, analyse Samiha Hali. Le black-out sur les manifestations du 22 févier a été la goutte d’eau de trop. On ne pouvait plus accepter cet état de fait.»

En vérité, à la Chaîne 3, la colère était sourde bien avant ce 22 février. Déjà en septembre dernier, des journalistes se sont opposés à la composante rédactionnelle d’un personnel d’encadrement jugé «pas assez à l’écoute». «Chadli Boufaroua parti en retraite, l’équipe remplaçante ne faisait pas l’unanimité», disent nos interlocuteurs au sein de la rédaction de la Chaîne 3. Nacera Cherid, qui a roulé sa bosse dans la boîte, est nommée à la direction.

La colère se calme. Nacera jouit du respect et de la considération de ses collègues. Elle prend le temps d’écouter. Partie intégrante de la société, les journalistes ne veulent et ne peuvent pas être en marge. «Nous sommes censés être les garde-fous de la société, estime encore Meriem Abdou. Avant même le hirak, nous devions parler de la corruption, des passe-droits, des abus, de la malvie, des hôpitaux en déliquescence, de tous ces maux qui gangrènent le pays et risquent de le détruire. Nous sommes aussi responsables de ce silence qui nous a été imposé. Ceux qui n’ont pas accepté ont quitté. D’autres se sont tus.»

Le journaliste n’est pas un porte-voix

Nesrine Dahmoune, journaliste, juge que cette révolution dans la rue est une opportunité pour retrouver les vertus du métier. «On essaie de ne pas faire cas des limites qu’on nous pose, dit-elle. Mais c’est le moment ou jamais de commencer à faire du vrai journalisme au niveau du service public. J’espère que cela va se faire également au niveau de la télévision.»

Meriem Abdou considère que le combat journalistique est à même de déverrouiller totalement la corporation. Le temps de la refondation sera forcément long. «Les verrous ne sont pas totalement tombés, prévient la rédactrice en chef. Aujourd’hui, faire un commentaire critique sur Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée est simplement impossible.»

L’expérience de la Tunisie, premier pays du Maghreb à avoir chassé un potentat en la personne du président Ben Ali, est perçue comme un modèle inspirateur.

La maturité des confrères tunisiens qui ont accompagné leur révolution a fait éviter des dérapages. Samiha Hali développe : «Le journaliste n’est pas un porte-voix, mais plutôt celui qui donne à voir et entendre la société telle qu’elle est. Il se doit de donner tous les avis sans parti pris, avec objectivité et impartialité. C’est l’essence même de nos combats d’aujourd’hui : le retour du service public, une information non partisane, objective. Que la radio redevienne le service public qu’elle n’aurait jamais cessé d’être.»

Ce sentiment de liberté donne le vertige. Et certains ont du mal à s’y habituer. Un autre journaliste le résume ainsi : «Avant le 22 février, le directeur de l’information faisait la pluie et le beau temps. La peur a disparu avec le hirak. Le mouvement populaire nous a donné du courage, de l’envie, de l’assurance. Les reporters se sont libérés et défendent leurs papiers.» Chef d’édition, Linda Hamed pense que les journalistes de la radio ont repris leurs acquis : «On a une petite liberté et on ne la laisse pas passer.»

Difficile de faire sauter totalement cette chape de plomb en trois mois. Après quelques jours de liberté, retour du verrouillage et du cadenassage à la Télévision publique. «Il y a un combat à mener en s’imposant par le travail, professe Meriem Abdou. Les pétitions et les sit-in ne suffisent pas. Des responsables subissent aussi ce diktat avec les coups de fil et les pressions en tous genres. Certains s’imposent avec le soutien du collectif. D’autres non. Quelquefois, il faut forcer le destin.»

Dans le service public, les acquis durement arrachés peuvent être remis en cause sur un simple coup de téléphone. A la RAI, la chaîne internationale, la situation est sensiblement la même qu’à la Chaîne 3. Un mouvement de protestation a également débuté quelque temps avant le hirak pour remettre en cause la nouvelle direction imposée d’en haut. Zaki Mihoubi, jeune reporter, en parle : «A la radio, il y a une nouvelle génération et une nouvelle mentalité. Il ne risque pas d’y avoir un retour en arrière. Avant, nous ne faisions pas vraiment du journalisme. Le journaliste était infantilisé. Là, les responsables ont pris conscience que les jeunes ont pris goût au vrai journalisme.»

Présent à toutes les marches depuis le fameux 22 février, Zaki s’enthousiasme à l’idée d’être le témoin et l’accompagnateur de ce chemin que les Algériens se tracent vers la liberté et la dignité. Il se souvient : «Au début, nous étions soumis au système des directives et de ”flenidjouz, flenmaydjouzech” (Un tel passe, tel autre non). Par petites touches, nous avions imposé nos points de vue, nos propres angles et nos visions des choses. Le hirak s’est imposé dans les ondes.

Depuis, nous assurons une couverture globale des événements et continuons le travail sans trop de pression.» Si les chaînes francophones semblent jouir d’une relative liberté d’expression, les Chaînes radio 1 en arabe et 2 en amazigh ne sont pas logées à la même enseigne. Bizarrement, plus le média est lourd, plus il est cadenassé. A la Chaîne 1, tout comme pour le bouquet de la Télévision nationale, clonée en plusieurs variantes, le verrouillage est presque intégral. Chasse gardée du pouvoir.

Certaines chaînes sont libres, d’autres non

A la Chaîne 2, un journaliste accepte de témoigner sous couvert de l’anonymat : «La radio a toujours été un média fermé. Une fermeture systématique qui allait bien plus loin qu’une simple censure. Après le 22 février et l’impasse sur les premières manifestations, nous avons interpellé la tutelle avec une pétition pour rappeler notre mission de service public.»

Après le sit-in des journalistes de toutes les chaînes qui aboutira à une assemblée générale tenue en plein air, le sommet consent à lever partiellement la loi de l’omerta en vigueur dans toutes les chaînes étatiques. Ouverture timide. «On a couvert la 2e marche en parlant globalement non pas d’un rejet du 5e mandat, mais d’une demande de changement», dit encore ce journaliste.

L’ouverture n’a pas trop duré. «Avec les sorties médiatiques de Gaïd Salah, l’armée est devenue une nouvelle ligne rouge», juge le journaliste. A ces lignes rouges s’ajoute la confusion sur les tenants de la décision, les donneurs d’ordre. Qui commande et qui donne des directives ? La direction générale ou les directeurs de chaînes ? Ajoutez à cela la politique du deux poids deux mesures.

C’est ce que certaines chaînes sont libres, l’autres non. Notre journaliste de la Chaîne 2 abonde : «Notre syndicat a averti contre d’éventuelles sanctions pouvant cibler les journalistes qui n’obéiraient pas aux directives. Il y a des avancées, mais le chemin est encore long. Le silence serait fatal. Je n’accepterais pas de revenir à la situation antérieure. Inacceptable. Je veux travailler en mon âme et conscience, avec éthique.»

Les journalistes du service public n’ont pas dit leur dernier mot. Le combat pour un journalisme professionnel alliant liberté, dignité et équité ne fait que commencer.

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