Rabah Zamoum. Auteur, fils du colonel Si Salah : «Il faut s’inspirer de la Proclamation du 1er Novembre et de la Plate-forme de la Soummam»


Entretien

Rabah Zamoum est le fils du chahid Mohamed Zamoum dit Colonel Si Salah, un des chefs de la Wilaya IV historique. Il est notamment l’auteur de Si Salah, mystère et vérités. Une rencontre déterminante pour l’indépendance (éditions Casbah, 2005) et de Ali Zamoum, le juste (éditions Inas, 2016).

Pleinement engagé dans le mouvement contestataire du 22 février, lui que nous avons eu le plaisir de croiser à plusieurs reprises dans les manifs du vendredi, Si Rabah revient dans cet entretien sur les origines profondes du soulèvement populaire en cours. Il nous livre également des éléments de réflexion pour un processus de transition «d’un à deux ans» en insistant sur le fait qu’il faut se donner le temps nécessaire pour asseoir un vrai changement. Il recommande une démarche par paliers, qui partirait de la base, incluant villes et villages, pour choisir les représentants qui vont négocier le passage à une nouvelle République. Rabah Zamoum préconise de puiser dans les textes fondateurs de la lutte indépendantiste pour repartir sur de bonnes bases en affirmant le lien génétique entre le combat anticolonial et le formidable mouvement de libération citoyenne du 22 février pour le parachèvement du rêve de Novembre et du projet de la Soummam.

Quel bilan tirez-vous du «hirak», M Zamoum, contre le système en place ?

Depuis le 22 février, la société civile s’est mise en mouvement contre la société politique pour exprimer son mécontentement et son opposition à l’organisation et aux mécanismes de fonctionnement des institutions, dont les élections fixées au mois d’avril ont été le déclencheur, le détonateur. Ceci est, très certainement, l’élément principal, parallèlement à tout ce que les citoyennes et les citoyens enduraient depuis plusieurs années, voire des décennies, et ce, dans tous les secteurs et segments de la vie.

En fait, il n’y a pas un domaine qui fonctionne correctement, de manière satisfaisante : enseignement (école, université…) ; santé (hôpitaux, cliniques, centres de soins…) ; économie (industrie, agricultures…) ; culture (production littéraire, artistique, cinématographique, loisirs…) ; cadre de vie (bâti, état des routes et chaussées, transport urbain…) ; niveau et qualité de vie (propreté, hygiène, coût des biens de consommation…) ; et bien d’autres…. Sans détailler tous ces aspects, il est utile de préciser quelques éléments pour nuancer et illustrer le mécontentement et le ras-le-bol des citoyens, toutes catégories sociales confondues, exception faite de celle qui est ou qui se considère au-dessus de toutes les autres. Nous nous accordons tous à dire :

1)- Le niveau de l’enseignement a baissé et la qualité s’est malheureusement dépréciée. Les élèves de l’école et des lycées, tout comme les étudiants des universités, souffrent de cela tout au long des cycles de formation. Les parents, impuissants, sont malheureux car conscients du niveau de connaissance de leurs enfants. Dramatique ? Pas seulement. Criminel. J’ai apprécié un slogan des manifestants, très significatif d’ailleurs, qui dit : «J’ai abandonné les révisions du bac pour penser à l’après-bac».

2)– Le niveau et la qualité de vie sont médiocres dans un cadre de vie déplorable au regard de la saleté qui prévaut dans tous les quartiers, des bâtisses qui menacent ruine, de l’état des chaussées et des routes, de la cherté des produits de large consommation. Je reste médusé à l’observation des données communiquées par la presse concernant plus spécialement les véhicules automobiles dont la plupart sont au-dessus de deux millions de dinars. Ces jours-ci, le gouvernement via ses ministres du Commerce, des Finances, va autoriser l’importation des véhicules de moins de 3 ans afin, nous dit-on, d’avoir des effets positifs sur la baisse des prix des véhicules vendus par les concessionnaires et faciliter l’acquisition de véhicules par les citoyens, bien sûr.

Mesures anti-populaires et fuite en avant du gouvernement, lequel au lieu de prendre des mesures radicales et courageuses par la détermination des modalités de commercialisation (conditions d’importation, montage, intégration, développement de la sous-traitance et autres…), fixation des barèmes de prix de vente et marges bénéficiaires, continue et s’acharne, au nom de la sacro-sainte libéralisation et réformes économiques, à «jeter» les citoyens dans les bras ou plutôt les griffes de l’informel et de la spéculation, en un mot de la rapine, évitant de toucher les intérêts des puissants lobbies.

Les prix des fruits, légumes et viandes ont toujours flambé. Il y a peu de produits dont le prix est à deux chiffres, la plupart passant à trois chiffres. Le couffin de la semaine se chiffre alors à 5, 6 ou 7000 DA, faisant du SNMG actuel un cauchemar alors que des chefs de famille ne trouvent plus le sommeil, ne sachant pas comment survivre pour faire vivre les membres de leur famille. Tous les représentants des différentes structures (ministères du Commerce, de l’Agriculture, Chambres professionnelles…), des associations des producteurs, commerçants, distributeurs et autres, s’évertuent à expliquer que les hausses de prix sont dues à des facteurs exogènes (climat-sécheresse, pluviométrie, valeur du dinar, informel, spéculation, etc.) et que des efforts vont être faits pour stabiliser les prix (mais jamais les réduire) afin que les familles… blablablabla. Toute cette accumulation agit sur la spirale qui piège tout le monde et surtout la masse des citoyens à faible revenu, majoritaire, et qui tend à une explosion sociale longtemps retardée, mais latente. Les citoyens vivent, en fait, une forme d’exclusion préjudiciable, ce qui fait justement la situation présente de l’expression générale du ras-le-bol, du refus et du rejet.

La règle de l’enrichissement d’une minorité prospère alors que le mécanisme de fonctionnement de l’économie est dévoyé compte tenu que le principe de direction est lui-même atteint, inefficace, obsolète.
Il semble que le Principe de Peter, individuel, est aussi collectif chez nous. Ce principe nous dit qu’un individu atteint inévitablement, à un moment ou à un autre, au fur et à mesure de son évolution professionnelle, son niveau d’incompétence. A l’observation et à l’expérience, ce principe peut se retrouver dans un collectif renfermant des membres ayant atteint (pas tous, peut-être) leur niveau d’incompétence, surtout par le jeu des alliances, solidarité, esprit de corps, connivences.

Tout ceci se trouve compliqué lorsque, surtout, le responsable du collectif se fait remarquer par une absence criante. C’est ce qui est signalé pour le Premier ministre qui n’est intervenu publiquement qu’une seule fois en deux mois alors qu’il ne ratait aucune occasion pour intervenir lorsqu’il était simplement ministre.

Ces aspects que vous évoquez ne sont-ils pas, d’après vous, les effets fatals de la mauvaise gouvernance des années Bouteflika ?

Objectivement, les manifestations des millions d’Algériennes et d’Algériens trouvent leur genèse dans les réalités passées et présentes du pays auxquelles il convient de trouver et d’apporter des réponses, d’où les slogans de condamnation du système tenu pour responsable, afin de déraciner la gangrène de la corruption engendrée par le système, réclamer justice et une Algérie démocratique et populaire. On sent bien que la population a mille et une raisons de manifester, de se mobiliser et de chercher les moyens du changement radical, total, pour une société nouvelle, pour une mentalité et idéologie nouvelles.

Au-delà du constat premier que rien ne va, l’autre appréciation se rapporte au fait que les dirigeants du pays, des affaires publiques, c’est-à-dire ceux chargés d’assurer le bien-être des citoyens, ne se préoccupent pas du tout de cet état de choses, se désintéressant complètement de la satisfaction des besoins des citoyens, de leur souffrance, pour ne se préoccuper que de leur propre sort et se concentrer sur les voies et moyens de s’enrichir plus.

Il y a à travers le comportement politique et économique des dirigeants un mépris affligeant vis-à-vis du citoyen. Tous ces aspects trouvent un enracinement dans les politiques publiques, la gestion des affaires de l’Etat tel que menée depuis l’indépendance, en fait. Pensez déjà au modèle de développement des «industries industrialisantes» qui contenait en son sein les éléments de dysfonctionnement, avec, au bout, des antagonismes qui conduiraient inévitablement à des ruptures violentes.

La mauvaise gouvernance des deux dernières décennies n’est que la continuité, la suite logique, de la mauvaise gouvernance des décennies précédentes car leur système est le même.
L’histoire de l’humanité a montré que les nations ont connu des différences et hiérarchies sociales, des dominations et exploitations de classe, et que l’évolution via le progrès technique, technologique, etc. les a faites évoluer vers des modes et des niveaux de vie différents, parfois meilleurs, même si des inégalités et des injustices demeurent, avec, toutefois, une tendance à la recherche permanente d’une forme de bien-être de la collectivité.
Il est évident que les classes sociales existent toujours, mais ces sociétés se sont défaites de la barbarie du passé.

En Algérie persistent encore barbarie, exploitation, mépris, etc. aggravés par tous les maux (informel, corruption) que connaît le pays, et qui se sont enracinés et pratiquement institutionnalisés. Dès lors, avec et grâce au mécontentement qui caractérise la société et l’espoir que cette dynamique continue, il est important et primordial de tout faire pour que cela aboutisse positivement. Il appartient à tout un chacun d’apporter sa contribution afin de renforcer cette dynamique, installer les instruments pour assurer la mise en place de mécanismes qui vont impulser et donner les chances de l’instauration d’une nouvelle République, une idéologie véhiculant des valeurs et des principes justes, humains, démocratiques. Pour cela, il me semble que la référence ne peut être que le peuple, ce peuple qui depuis plusieurs semaines investit, par millions, les villes du pays. Tout ce qui se fera alors devra l’être au nom du peuple. Il est essentiel d’inscrire toute réflexion, toute action, toute proposition, dans ce sillage, avec comme objectif l’intérêt et la satisfaction des intérêts du peuple.

Justement, le peuple scande tous les vendredis «Yetnahaw ga3 !», «Système dégage !», «Changement radical !»… de l’autre, le régime, incarné par le patron de l’armée Ahmed Gaïd Salah veut lui imposer une feuille de route somme toute pauvre, avec, à la clé, une élection présidentielle rejetée vraisemblablement par la majorité des Algériens. Quel plan de sortie de crise préconisez-vous ?

Au regard du mouvement de protestation qui apparaissait dans le pays et des manifestations organisées dans toutes les wilayas et qui regroupaient des millions de citoyens clamant et réclamant : 1)– le départ immédiat et inconditionnel du pouvoir et de tout le système ; 2)– pas de changement dans le système mais changement du système ; 3)– non à la transition guidée par le régime ; 4)- c’est trop tard pour le 102, il est temps d’appliquer le 07… et bien d’autres slogans très significatifs, j’ai, le 3 mars, inséré un petit texte sur Facebook pour attirer l’attention sur un aspect fondamental lié au respect du peuple et à la reconnaissance de la plénitude de son pouvoir, texte qui se déclinait en deux points :

1) – La désignation des représentants du peuple à la base, au niveau des villes ou même des villages pour avoir une structure la plus représentative, la plus consensuelle qui choisira, en son sein, quand il le faudra, les autres structures nécessaires à son fonctionnement et en fonction des objectifs assignés, travaux à réaliser, etc. Sans préjuger du nombre de ce «Conseil national», la démarche par paliers, dont les modalités seraient à définir, me semblait assez correcte et cohérente pour préserver la représentation de tous, l’esprit de justice et assurer une forme de démocratie participative consensuelle garante, peut-être, de résultats probants impliquant alors tous les citoyens et citoyennes dans les phases d’application et de suivi ;

2) – La destitution du Conseil constitutionnel pour avoir légitimé toutes les dérives des pouvoirs législatif, exécutif et son remplacement par un Conseil du Peuple dont les membres seront issus de l’ensemble des représentants. Ceci impliquant nécessairement, et de facto, la dissolution de l’Assemblée populaire et du Sénat.

Ces mesures et dispositions s’inscriraient dans une phase de transition qui peut aller d’un à deux ans pour assurer un succès à la mesure des exigences du présent ; ceci sans chercher à gagner du temps au risque de sacrifier l’avenir de la Nation et brader le devenir du peuple. En fait, il faut pratiquement déconstruire tout ce que le système a fait des décennies durant, depuis l’indépendance à ce jour.

Au nom de la sacro-sainte libéralisation de l’économie, du commerce et de la libre circulation des produits et des biens, on a, «ils ont» (les gouvernants) libéré tous les instincts féroces, barbares, de ceux à qui «ils ont» permis d’accéder aux financements, au foncier, aux licences d’importation, au bradage, au brigandage, à l’extraversion de l’économie nationale, tout comme «ils ont» donné libre cours à tous les fantasmes, combines, malversations, tricheries, fumisteries…

Finalité : l’Algérie ne produit presque rien, ou très peu, continue à exporter toujours des hydrocarbures au cours du marché international à tendance baissière, et à importer tout le reste. Le marché regorge ainsi de produits made in… à des prix (en dinar) prohibitifs ; la devise étant au cours du marché parallèle à tendance…haussière, on s’en doute. Tout ce qu’ils ont fait a été au nom d’intérêts sordides et morbides, bravant toutes les réglementations, lois, normes nationales avec pour seul objectif, faire des affaires juteuses.

C’est ce que nous, simples citoyens, découvrons sur le passé récent et apprenons sur le présent. Alors, pour l’avenir, ce n’est pas sur une sortie de crise qu’il faut se focaliser, bien qu’il faille s’en préoccuper évidemment, mais sur les sortie et changement de système. Ce n’est pas une action de court terme qu’il faut mener, mais une dynamique sur le long terme qu’il faut impulser, instaurer et instituer. Tout ceci a ses exigences, bien sûr. Au vu du mécontentement et du développement du conflit, il convient de revenir à plus de raison pour : 1)– ne pas envenimer la situation ; 2)– se donner le temps de la décantation, de la sérénité et de l’intelligence afin de 3)– juger juste et prendre les décisions les plus consensuelles même si déchirantes. Lorsque les enjeux sont énormes, à l’échelle d’une nation, de générations, il vaut mieux se donner le temps nécessaire que faire dans la précipitation et entêtement au risque de nuire au peuple et perdre la Nation.

Il faut donc un nouveau processus constituant ?

Il y a en Algérie un système pervers ancré, profondément enraciné. Il faut l’extirper, le déraciner, le bannir. Pourquoi ? Tout simplement parce que, d’abord, il ne représente pas le peuple et qu’il n’a pas de lien avec lui, et, ensuite, le peuple lui-même le rejette et, enfin, parce qu’à l’évidence il cherche à leurrer le peuple pour se recomposer et pérenniser son hégémonie. Il est étonnant d’ailleurs d’entendre poser la question de savoir pourquoi les tenants du pouvoir refusent tout processus de transition vers un changement radical de système politique qui permettrait aux citoyens (peuple) de détenir les instruments et les leviers de décision et gérer en toute liberté et en toute indépendance les affaires de la Nation. La réponse semble pourtant simple et évidente : ils s’arc-boutent au pouvoir qu’ils ne veulent pas lâcher par peur de devoir rendre des comptes sur leur gestion des affaires publiques et d’être jugés.

Pourquoi s’entêter de cette façon, défendre farouchement un système honni par le peuple, si ce n’est par conscience des méfaits commis, des malversations, des détournements, des gaspillages, et bien d’autres griefs tout aussi abjects les uns que les autres. C’est pour cela que la réticence farouche se fait sourde face à cette revendication tout aussi farouche mais ô combien légitime. Décor planté avec un rapport de force inégal. Aussi, on ne va pas nous faire croire que par enchantement et/ou par miracle, les tenants du pouvoir sont revenus à de meilleures considérations par une prise de conscience (venue d’ailleurs) et grâce à une illumination contenue dans un bouquet de sensations nationalistes et sortie d’un florilège d’engagements patriotiques. Non ! Ce n’est pas possible ; incroyable et inconcevable même.

Le système ainsi fondé, forgé durant toutes ces décennies, ne peut pas se réformer profondément, d’une part, ne peut pas reconnaître publiquement ses erreurs, ses fautes, d’autre part, et (se)refuse à assumer ses responsabilités, enfin. Pour cela, au moins, il va, pour perdurer, ruser, louvoyer, sortir ses griffes et ses crocs, étaler sa toute-puissance pour intimider (ce qu’il fait en ce moment d’ailleurs) et frapper pour… se défendre. Ces jours-ci, voyez combien la coupure gouvernants-gouvernés s’est accentuée, aggravée, comment la rupture se traduit au quotidien et s’exprime publiquement lorsque des ministres, des walis, lors de visites programmées, sont refusés, renvoyés et chassés de la cité par les citoyens. Phénomène nouveau, du jamais vu, à se demander si ce phénomène unique au monde pour lequel l’Algérie serait précurseur.

Certains diront que la situation est grave et c’est ce qui nous dicte justement de nous inspirer des textes fondamentaux que sont la Proclamation du 1er Novembre et la Plate-forme du Congrès de la Soummam. En effet, le devenir d’une Nation, d’un peuple, a ses exigences. Il faut, parfois, passer par des chemins difficiles, emprunter des voies périlleuses et emporter avec soi un héritage de références sur lequel bâtir un avenir solide. C’est ce qu’il faut consentir et accepter pour le bien-être des citoyens, et le pays ne s’en portera que mieux si les assises sont consolidées en réponse aux revendications exprimées et aux exigences consensuelles à satisfaire.

Voyez comment les évidences frappent de plein fouet le pouvoir : l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, devenu récemment ministre des Finances, ne peut se soustraire à une implication es qualité dans des affaires de dilapidation de deniers publics, corruption, transfert illicite de devises vers l’étranger par dérogation ; l’ancien plusieurs fois Premier ministre est lui aussi poursuivi pour les mêmes griefs, ainsi que beaucoup d’autres affaires en cours de traitement par la justice.

Quelle lecture faites-vous du rôle de la justice dans cette séquence ? On assiste à des arrestations en cascade, entre hommes d’affaires, hauts responsables, et surtout, ce qui est désigné sous le qualificatif de «forces extraconstitutionnelles», avec Saïd Bouteflika, le général Toufik et consorts. D’un autre côté, l’arrestation de Louisa Hanoune a suscité une vive émotion et beaucoup d’inquiétude. Plusieurs voix se sont élevées pour dire que l’appareil judiciaire est instrumentalisé dans des règlements de comptes, qu’il faut d’abord libérer la justice et garantir une vraie séparation des pouvoirs avant de se mettre à juger les gens. Qu’en pensez-vous ?

Justement, ne faut-il pas s’interroger, pour ne pas dire s’inquiéter, sur ce sursaut boulimique par lequel la justice pose sur la table et «bouffe» les dossiers de corruption à une cadence effroyable alors qu’il y a à peine quelques jours ou quelques semaines, elle se murait dans un silence de tombe et ne voulait faire cas de quoi que ce soit ? Comment se fait-il qu’aujourd’hui, par miracle ou par enchantement, elle se découvre vertu et probité pour (oser) se présenter en redresseur de tous les torts, alliée du peuple, de la veuve et de l’orphelin ? Pourquoi après silence et murmures, sournoiseries et longues somnolences, la justice aux ordres qui, dit-on, a fonctionné aux coups de téléphone, répond aujourd’hui aux injonctions et sommations ? Est-ce, tout simplement, parce que la société manifeste, revendique, crie, marche, se fait entendre, s’impose, alors qu’on la croyait avoir perdu conscience, soumise, frappée d’amnésie ? Comment la justice peut-elle, aujourd’hui, juger alors qu’elle s’est, de tout temps, déjugée ? Comment peut-elle demander qu’on croie en elle alors qu’elle-même n’a pas cru en la Nation à laquelle elle ne s’est pas identifiée et comment peut-elle se présenter devant le peuple qu’elle n’a jamais défendu et en lequel elle ne se reconnaît pas ? Le fossé étant grand, la justice a-t-elle besoin de se rabibocher avec les citoyens, raccommoder ce trou béant par lequel souffle le chaud et le froid et à travers lequel passent et repassent les méfaits, les infractions, les injustices (en flagrants délits) au grand dam des citoyens ? A-t-elle simplement besoin d’être, à son tour, défendue ? Au vu de la situation actuelle et des événements qui se déroulent et qui s’amplifient, la société qui s’exprime quotidiennement a, apparemment, jugé.

La Rue a rendu son jugement : elle condamne la Justice, celle qui devait justement condamner tous les méfaits (vols, viols, détournements, corruption, transferts illicites de fonds, trafics d’influence, abus,…) pour ne pas avoir fait tout simplement son travail dans les règles, pour avoir contrefait, pour n’avoir pas respecté la loi et les règlements, pour avoir dévié, enfin. En un mot, cette justice est indéfendable. Et c’est un drame d’en être arrivé là.

Aujourd’hui, le simple citoyen se demande s’il n’y a pas anicroche, entourloupe. Comment et pourquoi la justice, soudainement, se découvre des vertus qu’elle s’est toujours évertuée à renier ?

Il faut toutefois rester vigilant, démêler le vrai du faux. La presse nationale, d’ailleurs, ne cesse de livrer des informations sur des dossiers de corruption à centaines de milliards de dinars sur des personnes impliquées (secteurs public, privé et institutions de l’Etat), sur des imbroglios dont la présidence de la République s’est faite maîtresse de l’orchestration et du dénouement scabreux. Les magistrats doivent certainement faire amende honorable et agir pour une fois en toute bonne foi pour lutter et militer (si le terme n’est pas trop galvaudé) pour enfin l’indépendance de la justice et le respect de l’application du serment.

Il y a une sorte de pollution de la scène politique, essentiellement, déstructuration et désarticulation de la sphère économique, également, par le système des affaires qui font que nous avons été prédisposés à croire et à accepter n’importe quoi, à nous laisser entraîner et embrigader dans n’importe quel scénario échafaudé dans les coulisses ou laboratoires.

Il se trouve que le pouvoir se joue de l’opinion publique en lui livrant tout et n’importe quoi. A dessein. Pour l’embobiner, lui faire gober ce que l’on veut bien dans le but de le détourner de ce qui le gêne. La justice veut, apparemment, juger des entrepreneurs (hommes d’affaires), des militaires (officiers supérieurs), des politiques (présidents de parti). Il faut préciser que tout a été entrepris brusquement et très rapidement. Cette justice a-t-elle déjà fait preuve de sa capacité à traiter de telles situations ? Pourquoi telles personnes et pas d’autres ? Pourquoi tant d’empressement sans explication ? Il y a comme une volonté de manipulation, d’amalgame, de provocation pouvant déboucher sur une explosion de la violence. Il faut une justice d’émanation populaire qui servirait de filtre, de cadre et de référence idéologique à laquelle les magistrats seraient soumis et redevables. Le hiatus réside dans le fait que le pouvoir est en rupture avec le peuple, ce qui n’arrange pas les choses, évidemment. Ce à quoi il faut remédier justement.

Comment voyez-vous la suite des événements ? Si le mouvement populaire a donné la pleine mesure de sa détermination comme l’ont montré les manifs du Ramadhan en plein jour, et sous une chaleur accablante, la question de la structuration et de la représentativité du «hirak» divise et nourrit les controverses. Pendant ce temps, la contre-révolution est en marche, et l’ancien régime, de l’avis de beaucoup, pourrait se régénérer et faire échec au soulèvement pacifique du 22 février. Comment conjurer les démons des révolutions détournées et des rêves avortés comme les Algériens en ont pris l’habitude depuis 1962 ?

A regarder de près la maison Algérie, les citoyens que nous sommes redoutent toujours de ne pas tout voir, et, pire, de ne pas tout savoir. Cette position a de quoi inquiéter, on s’en doute. Le courage refait surface lorsque, comme en cette période, des millions de citoyens et citoyennes se mobilisent, alors que nous avions presque perdu espoir, pour manifester au même moment et dans toutes les villes, scandant les mêmes slogans et revendiquant les mêmes choses.

Ceci signifie que ces millions d’Algériens vivent les mêmes situations, font face aux mêmes difficultés, subissent les mêmes pressions et désagréments, les mêmes misères, et ont le même adversaire, certains diront le même ennemi, et portent finalement les mêmes aspirations. Et c’est cette conscientisation qui est jouissive parce qu’elle redonne confiance, assurance, forçant le respect et l’admiration de tous, et surtout, renforçant la mobilisation et réaffermissant la conviction pour finalement donner plus d’espoir et plus de gage à la victoire.

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