Procès de Baha Eddine Tliba et de Skander Ould Abbès : Quand la «chkara» impulsait les carrières politiques


Le procès du sulfureux député FLN Baha Eddine Tliba s’est ouvert hier au tribunal de Sidi M’hamed, à Alger.

Poursuivi pour «blanchiment d’argent, dans le cadre d’une organisation criminelle», «trafic d’influence pour l’obtention d’indus avantages», il a comparu avec trois autres prévenus, Skander Ould Abbès, fils de l’ex-secrétaire général du FLN, Djamel Ould Abbès, son chargé de l’organisation des candidatures des législatives de 2017, Kheladi Bouchenak, Mohamed Habchi, un agent immobilier, et un quatrième en fuite, Wafi Ould Abbès, deuxième fils de Ould Abbès.

L’affaire concerne le «commerce» des candidatures à la députation, qui avait fait couler beaucoup d’encre au mois de février 2017, avant que le dossier ne soit étouffé et ne rebondisse en mars 2019. Baha Eddine Tliba, quatre fois député, et vice-président de l’Assemblée nationale, poursuivi pour «blanchiment d’argent dans le cadre d’une organisation criminelle», «obtention d’indus avantages et trafic d’influence», était à l’origine de l’éclatement du scandale, avant qu’il ne soit poursuivi, suscitant sa fuite à l’étranger, puis son retour énigmatique. Très calme, le corps «fondu», souriant à toute l’assistance, Tliba se montre serein.

D’emblée, il nie les faits et ne cesse de clamer son innocence en se présentant comme victime. «La vérité est que les deux enfants de Djamel Ould Abbès m’ont demandé 70 millions de dinars pour être tête de liste à Annaba. Je suis allé informer le général Bachir Tartag, qui a ouvert une enquête. J’ai été le voir à son bureau à Dély Ibrahim, il m’a demandé de rester en contact avec les deux enfants.

Ce que j’ai fait durant 2 ou 3 semaines. J’ai enregistré les communications que j’ai remis au service de la Sécurité intérieure.» Le juge : «Pourquoi ne pas avoir déposé plainte directement ?» Tliba : «Je connaissais le général Tartag, j’ai préféré m’adresser directement à lui. Ses éléments ont filmé, pris des photos et enregistré les communications des deux enfants de Ould Abbès qui étaient en contact avec moi. Ils savaient tout.» Le juge : «Ould Abbès déclare que cette histoire est montée de toutes pièces.» Tliba : «C’est faux. Depuis le début de l’affaire, mes propos n’ont jamais changé.

Ce n’est pas le cas pour eux. A chaque fois, ils avancent une nouvelle version. Lorsque Ould Abbès a su que j’étais derrière l’arrestation de ses deux enfants, il s’est acharné contre moi et m’a déféré devant la commission de discipline. Il s’est vengé de moi à cause de ses enfants.» Concernant la liste des candidatures de Annaba, Tliba est formel : «Elle a été changée. Ils m’ont enlevé pour mettre comme tête de liste Boudjemaâ Talai. Ils ont aussi changé les listes de Tipasa et de Guelma.» Un des avocats lui demande pourquoi a-t-il pris la fuite et Tliba déclare : «J’ai eu peur. Je savais qu’ils allaient se retourner contre moi. Je suis parti, mais je suis revenu et je me suis livré aux autorités.»

Skander Ould Abbès nie les faits

Appelé à la barre, Skander Ould Abbès nie totalement les faits. Il se plaint des conditions dans lesquelles il a été interrogé par les officiers de l’antenne de la Sécurité intérieure d’Alger, à Hydra. «J’ai été terrorisé. Ils m’ont mis un pistolet sur la tempe et m’ont fait passer de mauvais moments», dit-il, avant que le juge ne l’interrompt : «Avez-vous déposé plainte contre eux ?» Le prévenu répond : «Qui peut se plaindre du DRS ? C’est un complot contre mon père.» Le juge ramène Skander Ould Abbès aux faits, notamment les réunions que son frère Wafi tenait avec Baha Eddine Tliba et les listes des candidats à la candidature pour la députation de 2017, notamment de Guelma et de Annaba. «Je vous parle des faits contenus dans le dossier.

Kheladi Bouchenak dit que lorsque que vous lui avez parlé de ces personnes, il vous a conseillé de vous en éloigner.» Le prévenu réplique : «Ce sont des procès-verbaux inventés par les agents du DRS. J’ai subi une torture morale. Je ne les reconnais pas. C’est un complot contre mon père.» Des propos qui irritent le juge. «Votre père dit, et c’est consigné dans un procès-verbal devant le juge, qu’il a pris attache avec Saïd Bouteflika pour vous faire libérer, comment dites-vous qu’ils vous ont malmené ? Vous êtes ici pour des soupçons de corruption. Pourquoi avoir signé le procès-verbal d’audition ?» Le prévenu : «Je ne savais pas que je pouvais ne pas le faire.» Le juge : «N’avez-vous pas remis une liste de candidats à Kheladi Bouchenak ?»

Le prévenu : «Il y a eu beaucoup de manipulations dans cette affaire. Les gens disaient que moi et mon frère utilisions ces listes. Ce n’est pas vrai, et surtout c’est impossible à faire. Il y avait 6400 candidats. L’exclusion de beaucoup d’entre eux a suscité la contestation. Je suis le fils du secrétaire général et, de ce fait, là où j’allais, les gens me sollicitaient pour les aider. Je ne peux pas vendre du vent.

C’est vrai que je me vantais d’avoir mon père à la tête du parti, mais je ne pouvais pas intervenir. Le Président a imposé une commission installée au CIC, à Club des Pins, composée de Abdelmalek Sellal, Premier ministre, Noureddine Bedoui, ministre de l’Intérieur, Tayeb Louh, ministre de la Justice, et Mustapha Rahiel, directeur de cabinet de Sellal, chargé d’examiner les listes.

Il y avait aussi Djamel Bouras, qui était très proche de Nacer Bouteflika, qui intervenait souvent.» Le juge : «Baha Eddine Tliba dit que vous et votre frère vouliez profiter des législatives pour ramasser la somme de 30 millions de dinars. Est-ce le cas ?» Le prévenu dément formellement, en disant qu’il s’agit d’«un complot». Interrogé sur sa relation avec Tliba, il affirme qu’il le connaissait et qu’il le sollicitait pour l’aider à obtenir un port sec, l’activité commerciale qu’il voulait faire puis lâche : «Tliba n’était pas sur la liste de Annaba. Il a été imposé. C’est le Président et Sellal qui ont tout fait.» Du fond du box, Tliba sourit. Le procureur insiste sur les listes «triturées».

«Ivre, Saïd Bouteflika appelait mon père à 1h pour lui donner des ordres»

«Bon, c’est un secret, mais je vais vous le dire. Ivre mort, Saïd Bouteflika appelait mon père à 3h pour lui donner des ordres», dit-il avant que le juge ne le rappelle à l’ordre : «N’attentez pas à l’honneur des gens. Répondez avec respect.» Il l’interroge sur l’argent (40 millions de dinars et 200 000 euros) et les documents concernant 6000 candidatures retrouvés à l’intérieur du chalet de son frère, situé à Club des Pins, la zone d’Etat, par les services de sécurité. «Répondez à la question sans porter atteinte à l’honneur des personnes», lance le magistrat, mais le prévenu perd la voix et le juge le relance : «Ce sont d’importants montants, expliquez-nous leur origine.» Le prévenu : «Les montants ont été ramenés exprès. Ils m’ont détruit. Vous ne pouvez pas savoir ce qu’ils m’ont fait endurer.» Tliba laisse apparaître un sourire narquois.

Le procureur : «Vous ne répondez pas aux questions. Aviez-vous déclaré à Tliba que vous comptiez ramasser 300 millions de dinars en monnayant les listes ? Durant la période des faits, vous étiez en contact permanent avec Tliba. Vous avez échangé 149 appels téléphoniques.» Le prévenu persiste à nier et le procureur l’interroge sur les 30 millions de dinars que Tliba lui a avancés et il répond : «Il m’a avancé deux sommes de 15 et 10 millions de dinars pour lui acheter une voiture de luxe. Ce n’était pas pour les listes.

Celles-ci ont été faites par Sellal, Bedoui et Louh parce qu’ils savaient que mon père voulait élever le niveau d’instruction des candidats et imposer une procédure enlevée. Lorsqu’ils m’ont emmené à la caserne Antar à Hydra, ils m’ont montré l’argent. Pourquoi n’ont-ils pas attendu que cette somme soit encaissée et photographié les billets ? Certains agents de la Sécurité intérieure étaient complices de Tliba, qui était influent.» Le magistrat insiste sur l’argent et le prévenu commence à expliquer comment il a fait la commande à travers un site de vente de voitures en France, par l’intermédiaire de certains émigrés, qui paient en devise, en contrepartie de l’équivalent en dinars. Tliba éclate de rire.

Le juge appelle Kheladi Bouchenak, auquel Djamel Ould Abbès, secrétaire général du FLN, a confié l’organisation de l’opération de préparation des listes des candidatures à la députation d’avril 2017. D’emblée, il nie tous les faits qui lui sont reprochés. «J’étais à Aïn Témouchent lorsque Ould Abbès a fait appel à moi. Je suis venu habiter chez mon fils à Tipasa, avant qu’un chalet ne me soit affecté à Club des Pins.

Pour moi, c’était du volontariat. Je n’étais pas rémunéré. J’ai trouvé 6000 dossiers qui n’étaient pas complets. Il fallait mettre de l’ordre.» Le juge : «Est-ce que Wafi vous a remis une liste de candidats de Annaba ?» Le prévenu : «Chacun appelait pour son dossier. Il y avait trop de pression.» Bouchenak persiste à tout nier en disant que les listes étaient faites par la commission de Sellal. Il dit n’avoir jamais entendu parler d’argent, mais lorsqu’il en a eu vent, Djamel Ould Abbès lui a dit que «c’était un complot» dirigé contre lui et qu’il voulait démissionner à cause des candidatures qu’on lui imposait.

L’agent immobilier Mohamed Habchi, poursuivi en liberté, était présent lorsque les services ont arrêté les deux frères Ould Abbès et trouvé, dans leur voiture, le montant de 30 millions de dinars, caché dans de petits sacs en plastique. Il explique qu’il venait de terminer des visites pour l’achat d’un appartement, lorsque les agents sont venus, précisant avoir vu les paquets contenant l’argent mais il ignorait leur destination.

Le représentant du parquet a requis, en fin de journée, des peines de 10 ans de prison ferme assortis d’une amende de 8 millions de dinars contre Tliba, Skander Ould Abbès, une autre de 7 ans de prison contre Bouchenak et une de 3 ans contre Mohamed Habchi, alors que contre Wafi Ould Abbès, le parquet a réclamé la peine maximale avec confirmation du mandat d’arrêt international et la confiscation des 18 biens de Tliba et l’ensemble des fonds et des biens saisis.

Le représentant du Trésor a réclamé, quant à lui, un dédommagement financier de 50 millions de dinars et un autre moral de 10 millions de dinars.

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