Préparatifs de la fête du sacrifice : Un Aïd sous contrôle


Reportage

Plus qu’une poignée de jours nous séparent de l’Aïd El Kébir qui aura lieu vendredi 31 juillet, et l’ambiance générale ne semble pas déroger à celle qui a prévalu lors de l’Aïd El Fitr et durant le Ramadhan 2020, tous deux ayant été profondément marqués par le coronavirus et ses chamboulements.

En faisant un tour ce dimanche dans les quartiers de la capitale, la première image qui attire notre attention, ce sont d’abord les points de vente de moutons qui sont nettement moins visibles dans le paysage urbain, alors qu’habituellement, à l’approche de l’Aïd El Adha, les moutons parqués dans les garages et autres enclos improvisés fleurissent dans les quartiers. Ainsi, les restrictions imposées aux marchés à bestiaux, aux transporteurs de bétail, ainsi que l’interdiction des déplacements interwilayas ont fatalement eu une incidence sur l’offre ovine.

Récemment encore, le wali d’Alger, Youcef Cherfa, a interdit l’accès à la capitale aux «camions et véhicules de transport et de vente de bétail et de fourrage en dehors des points de vente autorisés, précisant que ces mesures excluent le transport du bétail destiné aux abattoirs, sur présentation d’un certificat vétérinaire», rapporte l’APS (dépêche du 17 juillet).

Malgré ces restrictions, on peut encore croiser nombre de vendeurs discrets disséminés en zone «intra-muros». Du reste, ces mesures n’ont pas empêché plusieurs de nos concitoyens de se déplacer dans les régions réputées pour la qualité de leur élevage ovin, comme Djelfa, Tiaret, Tissemssilt, M’sila, Laghouat… pour acheter le mouton de l’Aïd «à la source».

«C’est entre 33 000 et 48 000 DA»

A la cité Climat de France, sur les hauteurs de Bab El Oued, l’Aïd El Kébir a clairement transformé le décor ambiant. Au moins deux vendeurs de moutons sont installés à la lisière des immeubles dessinés par Pouillon. Des jeunes gèrent l’un des deux enclos qui compte une quarantaine de bêtes. Une large pancarte accrochée à l’entrée du point de vente indique en grands caractères peints en rouge : «Port du masque obligatoire». «C’est entre 33 000 et 48 000 DA la tête. Mais n’ssaâdek (je vous fais un prix). Je peux vous céder un mouton à 32 000 DA», promet l’un des jeunes vendeurs. «C’est des bêtes de qualité. Le cheptel est de Djelfa», répète-t-il.

Sur la rive d’en face, au-delà de la route qui descend vers le marché de Saïd Touati, des gamins excités traînent un ruminant imposant aux cornes impressionnantes et au front maculé de henné, rappelant les moutons de combat, vers une petite forêt en contrebas du cimetière d’El Kettar. Dans les interstices de la cité, des moutons broutent ce qu’ils trouvent sous le regard amusé de mômes enchantés.

Un peu plus bas, devant le rond-point de Triolet, des habitants de la cité Diar El Kef observaient un sit-in sous une étroite surveillance policière. Ils exigent «errahla», le relogement, eux qui végètent dans des conditions affreuses. «Nous, habitants de Diar El Kef depuis 2001, nous vivons dans des logements indécents qui ne dépassent pas 36 m2», résume une banderole.

Sur une autre, ce cri d’exaspération : «Nous demandons au wali d’Alger et au président Tebboune de nous régler le problème du logement. Nous en avons marre des fausses promesses».

Nous nous engageons sur la rue Rachid Kouache qui nous conduit au cœur du Groupe Taine, l’une des cités les plus denses de Bab El Oued. Nous entrons dans une boulangerie vide. «Chaque Aïd, nous sommes ouverts. Là, nous avons quelques petits travaux, mais nous n’avons jamais dérogé à notre devoir», déclare d’emblée l’un des deux boulangers rencontrés sur place, en nous gratifiant d’un accueil chaleureux.

«Il y a moins de moutons»

Nos hôtes nous confirment une tendance que nous avions remarquée : «L’offre est moins importante cette année. Il y a moins de moutons. C’est à cause de toutes ces restrictions», disent-ils en précisant que les prix du mouton sont tout de même élevés, oscillant «entre 53 000 et 58 000 DA». «Dans le quartier, ceux qui en ont les moyens ont acheté. Mais globalement, c’est moins qu’avant.

Le chômage a explosé par ici. Beaucoup de personnes se sont retrouvées sans travail et sans revenus depuis quatre ou cinq mois, d’autres ne perçoivent que 50% de leur salaire. Les gens n’ont pas les moyens…» se désole un des boulangers, avant de nous livrer ce témoignage : «Je connais un vendeur de bétail qui a son ‘‘kouri’’ (écurie) ici. Il a l’habitude de ramener des moutons en prévision de l’Aïd.

Il les achemine depuis Djelfa. Il vient de ramener 60 moutons, il m’a assuré qu’hier (samedi 25 juillet, ndlr), sur toute la journée, il n’a vendu qu’un seul mouton.» En ce qui le concerne, il nous confie : «Moi, je ne sais pas encore. Vous savez, si on tient au sacrifice du mouton, ce n’est surtout pas pour la viande. Si c’était simplement une affaire de viande, on irait l’acheter chez le boucher et c’est réglé. On le fait par devoir religieux, pour honorer un rituel ancré dans nos traditions, et on le fait pour le partage.

C’est aussi pour inculquer ces valeurs à nos enfants.» Son collègue enchaîne : «De toute façon, les savants et les scientifiques ont tranché : cette année, le sacrifice n’est pas obligatoire. Si on peut l’honorer, saha, sinon, le bon Dieu sait ce qu’il y a dans les cœurs.» L’autre reprend : «Cette année, tout est spécial. L’Aïd Es-Seghir n’avait pas sa saveur habituelle, on a passé le Ramadhan sous couvre-feu. Moi, j’ai dû faire la prière des tarawih à la maison avec mes enfants. On a observé la prière de l’Aïd également à la maison.

Les gens ne pouvaient pas acheter les vêtements de l’Aïd. Tout était fermé. Même maintenant, qui va acheter des tenues pour l’Aïd ? Les gens sont dans la précarité. En temps normal, un mois avant la fête, tu sens une certaine ambiance. On fait le tour des vendeurs de cheptel et des maquignons, on compare, on prend notre temps. C’est ça le charme, c’est ça le plaisir de l’Aïd. Cette année, c’est particulier. Les temps sont difficiles.»

Avec Ammi Mohamed le rémouleur

A Bab El Oued, les marchés et les magasins arborent un tout autre visage que celui que nous avons constaté la veille de l’Aïd El Fitr, où tous les rideaux étaient baissés. Parmi les produits qui ont fait inévitablement leur apparition sur les trottoirs : les bottes de paille. Celles-ci sont fractionnées en petites quantités et vendues dans des sacs plastique à raison de 100 et 150 DA le sac.

Près de la place des Trois Horloges, un homme coiffé d’un bob et vêtu d’un bleu de Chine s’emploie à affûter des couteaux, des couperets et autres haches de boucher confiés par des clients, en prévision du jour du sacrifice. «C’est 100 DA pour la hache et les grands couteaux, et 50 DA pour les petits couteaux», indique Ammi Mohamed. «C’est mon gagne-pain. Je fais ce métier depuis 19 ans.

C’est à l’approche de l’Aïd El Kébir que je suis le plus sollicité. Les autres jours, je travaille surtout avec les bouchers et les vendeurs de volaille. Eux, je leur compte 50 DA le couteau parce que je travaille avec eux toute l’année.» «Cette fois, j’ai nettement moins de clients», soupire Ammi Mohamed en parlant de ceux qui comptent observer le rituel abrahamique. «Cet Aïd est fade.»

Pour autant, le sympathique rémouleur, aujourd’hui âgé de 68 ans, ne se fait pas de mouron, lui qui prend la vie avec un brin de fantaisie. «Je suis un zahwani, un bon vivant. Je ne me prends pas la tête !» sourit-il en continuant à aiguiser ses ustensiles. Ammi Mohamed est assisté de son fils unique, Nabil, 13 ans, un garçon vif et plein d’entrain. «Aujourd’hui, c’est mon anniversaire !» nous dit Nabil. Il est ainsi né le 26 juillet 2007. Joyeux anniversaire, Nabil ! Son papa aussi est né en juillet, «exactement le 16 juillet 1952, à Bab J’did», lance fièrement Ammi Mohamed, avant de susurrer : «Oulid Edzayer ou ma âtatnache (enfant d’Alger et elle ne m’a rien donné).»

Un de ses voisins commente en parlant de cet Aïd sous Covid : «Cette année, l’Aïd n’a ni charme ni odeur. Il y a moins de moutons parce que l’Etat empêche les vendeurs d’entrer dans la capitale. Les déplacements sont limités, du coup, le mouton est plus cher malgré corona.» Pourtant, en flânant du côté de la rue Dijon (Hattab Bey Slimane), on est surpris par le nombre d’ovins qui occupent la place. «Ils ne sont pas à vendre. Chaque mouton a son propriétaire», nous dit un jeune riverain.

Comme nous le notions précédemment, contrairement à l’Aïd Es-Seghir et les jours qui l’ont précédé où les boutiques d’habillement étaient fermées, cette fois, elles ont carte blanche à condition de faire respecter les gestes barrières dans leur local. Certains magasins sont pris d’assaut pour les tenues de l’Aïd. Mais les dépenses shopping, pour ce que nous avons observé, restent raisonnables. Si bien que le principal achat consenti par les ménages pour la fête de l’Aïd El Adha, quand ils en ont les moyens, est indiscutablement le mouton. Et les préparatifs tournent essentiellement autour du rituel sacrificiel et ses accessoires.

«Mon mouton est bloqué à Tissemssilt»

«Vous savez, les gens n’ont pas vraiment l’habitude d’acheter des vêtements neufs pour l’Aïd El Kébir», observe le gérant d’un grand magasin de vêtements pour enfants, situé à la lisière de la place des Martyrs. Et d’ajouter : «Il y a aussi le fait que beaucoup de familles ont été lésées par cette crise. Les gens sont restés plusieurs mois sans salaire.» Comme tous les commerçants, notre interlocuteur est soulagé de pouvoir reprendre son activité : «On revient de loin.

On a souffert durant la longue fermeture qui nous a été imposée. Rien que le loyer nous revient à 35 millions (de centimes) par mois, je vous laisse imaginer les pertes. Hamdoullah, maintenant, ça reprend, on se relève peu à peu.» Concernant le mouton de l’Aïd, il estime lui aussi qu’il est plus cher cette année, avec, à la clé, cette anecdote : «Je suis allé jusqu’à Tiaret pour acheter un mouton, je suis revenu bredouille. La différence était carrément de 10 000 DA de plus par rapport au prix habituel.

Mais on a encore le temps.»

En parlant de Tiaret, à Zeghara, sur les hauteurs de Bologhine, un vendeur proposait des moutons à 48 000 et 49 000 DA la tête. «C’est des moutons de Tousnia, près de Tiaret», tenait-il à préciser en vantant leur «lignage».

A Belcourt, devant un enclos niché près d’un manège pour enfants, un monsieur affirme avoir été, pour sa part, à Tissemssilt, pour acheter son mouton. «On le fait pour Dieu mais aussi pour faire plaisir aux enfants», glisse-t-il. Il confirme à son tour que les moutons, cette année, ne sont pas donnés : «Moi, j’ai acheté mon mouton à 53 500 DA. L’an dernier, je l’ai eu à 48 000 DA.»

Et de nous confier dans la foulée : «En réalité, je n’ai pas encore récupéré mon mouton. Le problème est que je ne suis pas le seul. J’ai acheté des moutons pour 15 de mes voisins. Je fais ça depuis 6 ou 7 ans. Je le fais bénévolement, ils paient juste le transport à raison de 1000 DA chacun.»

Comment a-t-il réussi à se rendre à Tissemssilt la première fois ? «Les gens circulaient sans problème, même après les mesures d’interdiction de circulation interwilayas. J’ai pu donc aller à Tissemssilt sans encombre. Mais là, c’est plus serré.» En effet, depuis ce dimanche, Alger est bouclée et les contrôles routiers sont plus stricts sur les grands axes, entre les wilayas. «Je ne sais pas comment je vais faire pour récupérer les moutons à Tissemsilt. Je vais photocopier les cartes d’identité de mes voisins en espérant que ça marche. Moi, à la base, je fais ça pour rendre service, pas pour gagner de l’argent», insiste notre ami.

Une dame d’un certain âge nous fera remarquer de son côté : «Cette année, le cœur n’y est pas ya oulidi. Avec tous ces morts, tous ces malades, les gens qui ne trouvent pas quoi manger… c’est un Aïd amer.

Comme l’a dit un imam à la télé, l’argent du mouton, il vaut mieux le dépenser pour acheter des masques et du matériel de protection afin d’aider le personnel soignant. C’est beaucoup plus utile.»

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