On se prépare pour une marche artistique


Depuis le 22 février, la contestation ne cesse de se renforcer. Le street art, ce mouvement contemporain qui regroupe plusieurs styles artistiques, prend aussi de plus en plus de place dans les rues d’Alger. Inspirés par le mouvement social, plusieurs artistes donnent un souffle nouveau à des murs sans vie. El Watan Week-end a suivi deux d’entre eux dans l’élaboration de leur œuvre. Reportage.

14h30. En cette belle journée qu’on soit à pied ou en voiture, il est impossible de rater deux artistes en plein travail. Un atelier à ciel ouvert : un mur blanc qui ne demander qu’à être coloré. On peut entendre des klaxons répétés et des automobilistes criant haut et fort «courage» et «magnifique initiative», ou encore des passants qui tantôt encouragent, tantôt lancent des critiques constructives – ou pas. D’autres se prennent en photo pour immortaliser le moment. Nihad Kerba et Amira Benslama sont deux artistes autodidactes de 24 ans appartenant à l’association Street Art Algérie dont Nihad est la présidente.

Une association qui travaille en collaboration avec le ministère de l’Environnement, qui d’ailleurs leur fournit le matériel : pinceaux, peinture, échelles, eau… L’association Street Art Algérie est sponsorisée par l’entreprise Ramy qui contribue également à l’achat du matériel. Ce qui est important de préciser, c’est que Nihad et ses collègues obtiennent des autorisations pour dessiner dans les espaces publics. La raison : éviter les perturbations provenant des forces de l’ordre. C’est au niveau de l’APC que les autorisations sont octroyées. Dans ce cas, une demande a été faite quelques jours auparavant et qui a tout de suite été acceptée.

De plus, des employés de l’APC d’Alger sont présents au côté de ces artistes afin qu’elles ne manquent de rien. «Nous sommes présents pour les artistes. On voit une jeunesse marginalisée qui a besoin de s’exprimer. On donne à des jeunes l’occasion de s’exprimer avec des pinceaux et des couleurs. C’est avant tout un projet de société. Avant leur arrivée, le mur est préparé et nettoyé, tout le matériel est fourni», précise un chargé de l’environnement de la mairie d’Alger. Il arrive aussi quelquefois que les artistes soient contactés par la gendarmerie ou les APC pour des collaborations artistiques. «On fait souvent appel à nous pour décorer un mur dans une rue animée ou après la destruction d’un immeuble. L’objectif est de redonner une nouvelle vie à ces murs qui en ont besoin», déclare Nihad Kerba.

Inspiration

Professeur de dessin dans une école  privée, Nihad ne s’arrête pas à l’enseignement. Ce qu’elle veut, c’est partager sa passion et son savoir faire avec le peuple algérien. N’ayant pas eu l’opportunité de suivre une formation en art, Nihad a tout appris toute seule. Son style mélange l’art abstrait avec la calligraphie. Exposer donc ses œuvres dans des galeries d’art ne correspond pas à ses prérogatives.

Ce qu’elle préfère, c’est dessiner sur les murs des quartiers. «Je définis mon style comme étant de l’art sauvage. La meilleure place pour l’art abstrait est pour moi dans la rue», explique-t-elle. Nihad dessine avec des bombes aérosol, mais ce quelle préfère c’est la peinture acrylique ou satinée. Il faut savoir que sur certaines surfaces, l’accès aux pinceaux est difficile; l’alternative reste donc les bombes aérosol. Le choix de la peinture ne se fait pas au hasard, si le lieu choisi est proche de la mer, il est nécessaire de travailler avec de la laque, car elle résiste à l’humidité et à l’érosion. Toutefois, pour le reste, une peinture acrylique fait l’affaire.

Reflexion

Sur la route menant vers l’espace artistique à ciel ouvert réservé pour les deux artistes Nihad et Amira cogitaient sur le type de dessins qu’elles allaient réaliser. Pour Nihad, c’est l’improvisation qui la guide. «J’opte très souvent pour des paysages ou pour des dégradés de couleurs le tout dans un style abstrait. Ma touche particulière : personnaliser ma peinture avec de la calligraphie. J’écris des phrases avec des lettres placées de façon aléatoire de sorte à ne pas avoir de sens. C’est un piège, beaucoup de passants essayent de déchiffrer l’indéchiffrable. Cependant, avec les manifestations quotidiennes, ces derniers temps, mon style s’inspire du mouvement populaire et des couleurs du drapeau algérien», atteste Nihad en souriant. En effet, les couleurs ne sont pas nombreuses mis à part le noir qui est la base de l’ébauche. On retrouve majoritairement les couleurs du drapeau : vert, blanc et rouge. La fresque qu’elle a réalisée commence par reprendre le drapeau algérien en y intégrant de la calligraphie.

Passion

Amira Benslama est aussi une artiste peintre passionnée. Enseignante de dessin dans une école primaire à Said Hamdine, guide autodidacte à La Casbah d’Alger, elle anime aussi chaque lundi une émission artistique, «Takafa.com», sur Beur TV. Ses journées sont bien remplies. «Je dessine sur place, sur le plateau de Beur TV. Mon style est différent de celui de Nihad. Je fais beaucoup dans le réalisme. Lorsque je veux m’attarder sur les détails, j’utilise de la peinture à l’huile. Dans certains des dessins que j’ai fait au niveau de La Casbah d’Alger, j’ai intègré des poèmes d’Antara ou encore les anciennes quasidate», affirme Amira Benslama.

Ses sources d’inspiration sont nombreuses, mais pour ce qui est du dessin à faire au côté de celui de Nihad Kerba, c’est dans l’abstrait qu’elle s’exprimera. «L’œuvre que j’ai choisi de réaliser au coté de Nihad est un mélange de mandalas et de couleurs du drapeau algérien. Des couleurs inspirées particulièrement par les manifestations des Algériens», ajoute-t-elle. Au cœur de son dessin, le mot Algérie se glissera, entouré d’une étoile.

Critiques

Deux heures plus tard, travail achevé et signature apposée. Leur devise est la rapidité et l’efficacité. Si beaucoup apprécient et encouragent leur initiative, d’autres sont réticents, voire choqués de voir des femmes dans la rue, un pinceau à la main. Des propos tels que : «Plastek f dar» (ta place est à la maison), «Ma3andakch el hakim» (tu n’as pas de tuteur) , sont lancés par de jeunes passants. «Dans le cas où nous nous trouvons dans un quartier populaire, là où notre sécurité pourrait être mise en danger. L’APC nous assigne un élément de sécurité et parfois barricade même l’endroit», atteste Nihad. Le plus dur dans le travail d’artiste, c’est de voir son œuvre détruite.

Cette situation est arrivée à de nombreuses reprises pour toutes les deux, notamment à l’approche des élections présidentielles. Elles racontent que des affiches de candidats et des panneaux de dates ont été collés sur les murs, par dessus leurs dessins ! Leurs réactions sont unanimes : tristesse et douleur… C’est une partie d’elles-mêmes qui a été détruite. Cependant, de telles actions ne les démotivent pas, bien au contraire. En effet, Nihad parle d’un prochain projet artistique avec la gendarmerie de Bouzaréah.

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