Nouvel An amazigh 2970 : Du rituel à la fête nationale


Les familles algériennes se saisissent pleinement de l’événement en maintenant ou en ressuscitant, pour celles qui l’ont perdue, la tradition du repas traditionnel et familial.

Deux ans après son officialisation, la célébration de Yennayer, le Nouvel An amazigh, s’ancre peu à peu dans les mœurs politiques et sociales du pays, même si l’on observe ici et là quelques réticences, d’ailleurs toujours les mêmes, exprimées par les courants et groupuscules idéologiques islamistes ou pan-arabistes habitués à verser dans l’obscurantisme ou le racisme primaire.

Il faut dire que le rituel de Yennayer est resté vivace aussi bien dans les régions berbérophones que dans celles dont le parler s’est arabisé au fil des siècles. Yennayer est fêté pratiquement à travers toute l’Algérie et toute l’Afrique du Nord, parfois sous différentes appellations.

Aujourd’hui, les familles algériennes se saisissent pleinement de l’événement en maintenant ou en ressuscitant, pour celles qui l’ont perdue, la tradition du repas traditionnel et familial, imenssi n yennayer, qui marque le Nouvel An, premier jour du calendrier julien qui coïncide avec le 12 janvier du calendrier grégorien.

Pour la circonstance, il est de bon augure de sacrifier un animal, souvent une volaille, dont la viande va agrémenter le grand repas de la veillée du jour de l’An. Le couscous, élément central et presque sacré de la tradition culinaire berbère, réunit grands et petits autour de la même table. On s’échange des vœux de paix, de santé et de prospérité, en espérant que l’année qui débute soit meilleure que celle qui s’achève.

A cette survivance millénaire commune, propre à toute l’Afrique berbère, est venu s’ajouter, aux débuts des années 1980, un calendrier lancé par le grand militant et chercheur, originaire des Aurès, Ammar Negadi, qui choisit de faire débuter ce calendrier amazigh par l’an 950 avant Jésus-Christ. Cette date correspond à l’invasion de l’Egypte par les Libyens (ancien nom donné aux Berbéres), leurs voisins de l’Ouest, et à l’intronisation du roi Sheshonq 1er (Chachnaq) comme pharaon d’Egypte, ce roi fondant au passage la 22e dynastie, qui régna près de deux siècles sur le pays du Nil. Si bien qu’aujourd’hui les Amazighs fêtent l’an 2970 après Sheshonq.

C’est ainsi que ce roi-pharaon authentiquement amazigh est devenu l’un des mythes fondateurs de la nouvelle culture berbère. Il s’agit tout naturellement de décoloniser et de dépoussiérer une histoire souvent écrite par les autres, de porter son propre regard sur cette dernière. Tout comme le drapeau berbère, le calendrier est un symbole qui n’a pas d’autre fonction que culturelle.

Donc, ce long processus de réappropriation des éléments culturels et identitaires fondateurs de la personnalité des peuples du Maghreb, qui a commencé, presque à titre individuel, avec les premiers militants de la cause berbère, ne fait que se poursuivre à l’échelle de nations comme l’Algérie et le Maroc, qui ont officialisé et constitutionnalisé le fait berbère et qui poursuivent tant bien que mal une quête identitaire portée à bout de bras par des mouvements culturels très ancrés dans la société.

Il s’agit de la longue et pénible reconstruction d’une identité consciencieusement spoliée aussi bien par les Etats coloniaux, qui se sont emparés des territoires amazighs, que des Etats nationaux qui leur ont succédé.

C’est le cas d’une langue amazighe bien vivante et diversifiée à travers tous les pays de Tamazgha. Dans les années 1960 et 1970, des chercheurs et spécialistes en linguistique ont tenté de moderniser le tifinagh, l’une des langues les plus anciennes du monde, lui insufflant une nouvelle vie, tandis que d’autres ont choisi de s’approprier l’alphabet latin ou arabe pour transcrire les variantes de langue berbère.

Aujourd’hui, Yennayer est sorti du cercle familial pour envahir le national. Il est fêté en grande pompe par les institutions culturelles et officielles à travers pratiquement tout le pays, et sa célébration donne lieu à des programmes culturels riches et variés : galas de musique, concours culinaires, expositions, cycles de conférences, etc. Mieux encore, même le secteur commercial s’empare de cette occasion propice aux bonnes affaires.

Aujourd’hui, c’est le meilleur gage de réussite. Quand on a vu comment la firme Coca Cola s’est emparée du personnage du Père Noël pour en faire un best-seller du merchandising, et comment dans les sociétés de consommation industrielle, on a fabriqué des fêtes mondiales à partir de petits rituels locaux, comme la Saint-Valentin ou Halloween, il y a fort à croire, que dans quelques années, Yennayer sera une fête nationale et transnationale à part entière. 

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