Nouri Dris. Enseignant de sociologie à l’université Lamine Debaghine, Sétif 2 : «Le discours de la haine se nourrit des contradictions du régime»


– Depuis plusieurs mois, un discours de la haine a fait son apparition dans l’espace public. Un vocabulaire spécifique (zouaves, Dechra, néo-harkis, etc.) a même été inventé. Des populations sont ciblées. Quelle est la genèse de ce phénomène, puisque visiblement c’en est un ?

L’Algérie est un jeune Etat. Le champ politique n’est pas encore pacifié. A chaque échéance électorale, il y a le recours à toutes les ressources politiques (religion, langue, région, arch, histoire…). Celles-ci sont efficaces dans l’opération de mobilisation politique vu que la dynamique de sécularisation est toujours en cours et n’est pas encore achevée.

La dépolitisation des dimensions culturelles, identitaires de la nation… n’est pas encore accomplie. Ce que nous vivons dans notre pays est à l’origine une bataille politique pour le pouvoir et les ressources sociales : tout groupement social essaie de se donner une légitimité et délégitimer ses opposants.

Ce conflit a été dans un état latent durant la période de Bouteflika, qui était très fort et détenait la rente. Il apparaît à la faveur de la maladie de Bouteflika et l’incapacité du régime à distribuer la rente, protéger sa clientèle et acheter la paix sociale.

Un nouveau conflit est alors apparu, et certains groupes sociaux, qui se croient exclus depuis l’indépendance (cela n’est que discours de victimisation), ont préféré recourir au discours de haine contre une composante de la société, faisant la promotion de l’idée que cette dernière avait fait main basse sur le pouvoir et les richesses du pays.

De l’autre côté, des voix séparatistes se sont exprimées, ne reconnaissant pas le pouvoir central de l’Etat et usant de qualificatifs racistes… Ce discours est une tentative de réécrire le récit national et faire douter la population de ses origines amazighes.

Cela a pour objectif de se donner une légitimité et prendre le pouvoir des mains des groupes qui ont provoqué, selon eux, la crise des années 1990 qui a permis à une minorité de dominer l’appareil bureaucratique… Les combats politiques présents ont pour terrain l’histoire, la mémoire.

D’ailleurs, celui qui possède l’histoire en tire profit. Nous sommes sous l’emprise de la légitimité politique, le régime refuse toujours de se soumettre à la légitimité électorale instaurée depuis 30 ans. Il préfère maintenir la société algérienne dans le passé, surtout qu’il a une capacité formidable de jouer.

Le discours haineux se nourrit des contradictions du régime politique en place qui considère, d’un côté, qu’il est le garant de l’unité nationale et de la cohésion sociale, et de l’autre il refuse l’institutionnalisation de la concurrence pour le pouvoir et éloigner les éléments composant la nation du combat politique. Le pouvoir a consacré le clientélisme, le régionalisme et l’«arouchsime» comme instruments politiques de mobilisation de l’élite politique.

Le discours qui prétend que le pouvoir est détenu par un courant opposé à l’arabisation et les principes de Novembre, a trouvé un écho chez des cercles qui n’ont pas pu bénéficier de postes dans un appareil bureaucratique où le français est langue de travail.

Ces catégories croient que l’arrivée d’une élite arabisée au pouvoir permettrait de revoir l’emploi de la langue française et l’accaparement des postes. In fine, l’enjeu est le pouvoir sous couvert d’une concurrence idéologique.

– Justement, les promoteurs de ce discours sont-ils à la solde de quelques cercles ? Quel est l’objectif recherché ? Casser le hirak, comme le pensent certains ?

Il n’est pas possible de savoir si oui ou non les autorités officielles sont derrière cette poussée de haine. Mais ce qui est clair, c’est que le pouvoir, qui a affronté une colère populaire depuis le 22 février dernier, a toléré ce discours et a même donné des signes (utilisation du mot «zouave» à la Télévision publique, interdiction du port de l’emblème amazigh…) qu’il s’y identifie.

Le pouvoir a vu dans ce discours un moyen d’affaiblir le hirak. Mais je ne pense pas qu’il le tolérera plus longtemps à l’avenir, puisqu’il contredit son discours selon lequel il est le «garant de l’unité nationale».

L’adoption du projet de loi sur le discours de la haine s’inscrit dans la volonté des autorités de tenir à distance des groupes et des personnalités qui prétendent représenter un courant dans le régime et bénéficient de sa protection.

– Les réseaux sociaux, sur lesquels s’expriment ces personnes décomplexées, ont-ils permis que ce discours prenne de l’ampleur ?

Le discours de haine, disons-le franchement, n’a pas d’impact dans la société, son terrain étant à ce jour les réseaux sociaux.

Jusqu’à maintenant, la société a montré une capacité de résistance contre les forces de la haine et de la division, conduites par des personnalités et des groupes sur les réseaux sociaux. L’unité nationale a été tranchée depuis le Mouvement national et la Guerre de Libération, malgré des formes de régionalisme, mais la direction collégiale en a été la marque.

La fermeture du champ politique conduira les individus à adhérer à des factions régionalistes, ethniques pour atteindre le pouvoir ou se protéger contre ses abus. Cela apparaît lorsque nous remarquons cette séquence de renouvellement de l’élite politique à l’intérieur du pouvoir.

Cela s’est produit dans les années 1990 avec la confrontation entre une idéologie nationalo-populiste et une idéologie islamiste radicale. Aujourd’hui, le conflit fait se confronter des parties sur l’identité, la langue, la religion…

– Les pouvoirs publics affirment vouloir mettre un terme au discours haineux… Y arriveront-elles ?

Après que les autorités aient organisé leur élection présidentielle, elles feront tout pour réduire l’impact de ce discours puisque personne ne peut en prévoir les conséquences…

Personne n’assumera une telle situation, surtout lorsque l’on voit ce qu’il s’est passé en Syrie, en Irak, au Yémen… où une révolution populaire s’est transformée en guerre ethnique.

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