Notre révolution, nous la faisons en chantant


Ils ont entre 27 et 37 ans. Le groupe soudé, que forment Walid, Samir, Rafik, Bilel, Abdelhak et Marouane, est depuis le 22 février, tous les dimanches, place de la République où ils arrivent à 13h pour ne quitter les lieux qu’à 18h. Munis d’un tambour (Marouane) et d’une derbouka (Bilel) ils accompagnent le hirak de leurs chansons.

A la faveur de ce rendez-vous qu’ils ne rateraient pour rien au monde, qu’il vente, ou pleuve, les six jeunes gens, auxquels viennent s’ajouter d’autres jeunes, clament, à leur façon, leur volonté de changement démocratique en Algérie.

Ils occupent toujours le même espace, un attroupement de manifestants de tous âges se forme aussitôt autour d’eux. Leur mode d’expression c’est le chant. Anciens supporters de clubs de football algérois, ils ont repris les chansons des stades qu’ils ont adaptées à l’actualité algérienne.

«Le dimanche, nous chantons, en semaine nous répétons et nous adaptons les textes des chansons des stades ou du répertoire algérien et même maghrébin en fonction des événements de la semaine écoulée. » «On chante parce qu’on veut transmettre des messages. Notre révolution, on la fait en chantant.

Parce qu’on aime l’Algérie, mais le système nous a poussés à l’exil», nous disent-ils. A titre d’exemples en chansons cela donne : «Oh Ben M’hidi khad’ouna bel vote de confiance (oh Ben M’hidi, ils nous ont trahis par le vote de confiance, ndlr), «Adzair mabyou’a mel bekri makhdou’a» (l’Algérie est vendue, depuis longtemps  trahie, ndlr).

Les six garçons  font aussi des live avec leurs copains d’Alger, ils envoient des vidéos à leurs proches. «Ma mère m’a appelé après m’avoir vu sur France 24», dit Walid.  Et il ajoute : «Dans nos quartiers, nos copains sont fiers de nous.

Bien qu’on soit loin, on est avec eux.» «Nous sommes des enfants de quartiers populaires, chacun a son club de football favori, depuis tout jeunes nous allons au stade.» Et, unanimes, ils affirment tous : «Le hirak a commencé dans les stades de football, surtout de la capitale.»   

Hier harraga, aujourd’hui chefs d’entreprise

Dans la vie de tous les jours, ils sont les uns chefs d’entreprise, d’autres infirmier, étudiant, sans emploi. Anciens harraga, ils ont, pour la plupart d’entre eux, après moult galères, pu régulariser leur situation administrative au regard de la loi française. C’est un groupe complice, une fratrie d’adoption reconstituée dans l’exil, eux qui ont tout laissé derrière eux en Algérie.

L’Algérie, qu’ils ont quittée, non pas faute de l’aimer mais chassés de chez eux par le mal-être, l’arbitraire, les humiliations, la pesanteur et la raideur des normes sociales.

Ils gardent néanmoins le coeur  accroché à Algérie. «Ceux qui sont restés au pays ne savent pas combien notre terre natale nous cheville au corps quand on en est arrachés», disent-ils. «Aujourd’hui, el hamdoullah, nous sommes à l’aise, nous vivons bien en France, mais il nous manque quelque chose, banet la blad (le goût du pays, ndlr) et nos familles.» 

Ce goût du pays, qu’ils essaient de reconstituer dans leur exil. Ils nous ont invitées à le partager avec eux en partageant le repas du f’tour du deuxième jour de Ramadhan dans l’appartement de studio dans le 15e arrondissement de Paris. Après le repas, ils s’installent dans le salon pour mettre à jour leur répertoire musical.

Walid, 37 ans, médecin de formation, est  natif de Salembier. Il est arrivé en France, en 2009, avec un visa de tourisme,  du temps du président Sarkozy qui voulait mettre en oeuvre une «immigration choisie». Walid y a cru. Il a vite déchanté, se retrouvant, à l’expiration de son visa,  en situation irrégulière, endurant trois à quatre ans de précarité.

Depuis  qu’il a des papiers administratifs en règle, il est infirmier en service de gériatrie dans un hôpital de la région parisienne. Il se prépare à repasser les concours d’équivalence pour pouvoir être titularisé et exercer son métier de médecin.

Abdelhak, 32 ans, originaire de Bab  El Oued,  est en France depuis dix ans. «J’ai quitté l’école à l’âge de 15 ans, j’étais pourtant bon élève,  mais je ne me voyais pas d’avenir en Algérie.» Le jeune homme est arrivé en France avec 280 euros en poche en passant d’abord  par la Turquie, puis en rejoignant dans un second temps la Grèce en zodiac.

Après cinq mois dans ce pays il entre en France en avion avec de faux papiers. «J’ai galéré deux ans puis j’ai rencontré une jeune fille que j’ai épousée.

Nous sommes rentrés en Algérie pour nous marier, mais une fois sur place j’ai dû attendre 11 mois pour que la procédure de regroupement familial, dont je n’ai eu connaissance qu’une fois à Alger, me permette de repartir en France.» «Tout jeune j’étais fasciné par l’Angleterre. Mon père me disait «si tu n’émigres pas tu passeras le reste de ta vie en prison’ parce que je ne supportais pas l’injustice, l’arbitraire, je réagissais au quart de tour. J’ai le sang vif.» Abdelhak a créé une entreprise de transport qui collabore avec Uber et d’autres plateformes de transport de personnes et de livraison de repas.

Marouane, 35 ans, en France depuis 22 ans. «On vivait à La Casbah, dans une pièce de 8 m2 à six personnes, mes parents, mes deux frères, ma soeur et moi. Je suis venu en France avec mon père, à l’âge de 13 ans, avec un visa de tourisme. Mon père est reparti en Algérie, me laissant chez ma  grand-mère chez qui je suis resté  un an. Entre-temps, mon frère, 17 ans, est venu me rejoindre.

Après le décès de ma grand-mère, nous sommes restés seuls, mon frère et moi. J’ai passé dix ans sans papiers.» Aujourd’hui, Marouane est patron de plusieurs entreprises  de transport de et d’une boucherie dans le 15e arrondissement de Paris.

 «J’aimerais dire à ceux qui ont dirigé l’Algérie ceci : vous nous avez humiliés, vous nous avez empêchés d’émerger, nous avons réussi ailleurs.» «Je suis sorti de l’école avec un niveau de 7e année. J’emploie ici, en France, 127 livreurs, je voudrais pouvoir le faire chez moi, dans mon pays

Et il précise : «J’ai travaillé partout, faisant une multitude de petits boulots avant de pouvoir m’installer à mon compte. Pendant six mois, je ne mangeais que des pâtes à l’eau, faute d’argent. Une fois par mois, je parlais au téléphone avec ma mère, aujourd’hui c’est plus facile, le téléphone portable, internet, Skype, sont à la portée de tous.»

«Nous sommes considérés comme la poubelle de l’Algérie»

«Nous, qui sommes en exil, nous aimons beaucoup l’Algérie, on n’en a pas profité.» «Nous sommes considérés comme la poubelle de l’Algérie», dit le jeune homme avec tristesse. «Nous les Algérois, nous sommes des oubliés, des laissés-pour-compte. Nos parents se sont mariés dans une pièce qu’ils occupent avec leurs enfants. Sans aucune intimité, ni pour eux ni pour leurs enfants, qui grandissent dans cette promiscuité.» Un sentiment partagé par ses amis.

Rafik, 27 ans, est en France depuis deux ans. Bachelier en 2007, il entre ensuite à l’université de Bab Ezzouar, en génie civil, qu’il quitte au bout d’un an pour travailler avec ses oncles, commerçants, puis il ouvre un magasin d’habillement à Kouba.  Il quitte l’Algérie pour la France en 2017 avec un visa de court séjour. Il est, depuis, auto-entrepreneur de livraison de repas en scooter.

Samir, 37 ans, est en France depuis neuf ans. Originaire de Bou Bsila (périphérie d’El Harrach). En Algérie, il avait un magasin de téléphonie mobile, «matériellement, j’étais bien, mais l’exil était dans nos têtes».

Billel, 32 ans, est en France depuis deux ans. Il vient de Diar El Mahçoul. «En Algérie je travaillais mais je n’étais pas bien dans ma tête, je n’étais pas serein.» Avec un visa pour les Etats-Unis, en escale  à Londres, il décide de ne plus continuer son voyage et de se rendre en France.

C’est dans un semi-remorque qu’il se retrouve à Dunkerque. «Nous étions 38 passagers à bord du camion, la traversée a duré 23h à 5h du matin.» «En France, j’avais des contacts, des copains que je venais rejoindre» parmi lesquels Walid et Rafik.  «J’ai très rapidement commencé à travailler, j’étais livreur», mais depuis juillet dernier Bilel est sans activité.

«Le hirak nous montre la lumière»

S’en suit une discussion très animée sur les raisons pour lesquelles ils ont quitté l’Algérie, sur le hirak et autour de  l’Algérie à laquelle ils aspirent. «Nos parents nous ont inculqué des valeurs.

Quand j’ai grandi je me suis retrouvé dans une société pervertie, pourrie. C’était voulu, ils nous ont divisés pour mieux régner.» «Je remercie le peuple algérien, il me redonne vie et espoir». «Le hirak nous montre la lumière», intervient Walid .

Abdelhak  veut «la justice pour tous les Algériens, qu’elle soit au- dessus de tous depuis le président de la République».

Samir, lui, veut «un pays de droit, dans lequel  chacun aura son dû et sa place». Même si pour le jeune homme «l’enseignant c’est la base de la société», «on a tous besoin les uns des autres», c’est en quelque sorte «une chaîne humaine».

Rafik veut «l’égalité des droits de tous et de toutes», «je ne veux plus de passe-droits».

Bilel veut que «les autres pays nous respectent».

Marouane : «L’Algérie aux Algériens

Walid : «Les slogans ‘yatnahaw gaa’ et ‘natrabaw gaa’  disent tout. On a vu à la place de la République des scènes émouvantes : des mères de famille qui pleurent en nous écoutant, des familles entières viennent vers nous. Nos messages les touchent. On essaie d’encadrer d’autres jeunes. On est là pour changer notre comportement

Quant à l’avenir de l’Algérie,  «il y a des gens qui inspirent confiance, qui sont compétents, qui peuvent représenter le pays, ce n’est pas ça qui nous fait peur. Les Algériens sont  livrés à eux-mêmes depuis 60 ans, quand les dirigeants actuels partiront ce ne sera pas pire. Le hirak n’est pas sans résultat.

Le hirak c’est un djihad, une révolution. J’ai confiance en les Algériens.» «Le hirak c’est notre cause, personne ne pourra nous diviser.» Abdelhak appuie : «On est optimistes, le hirak a apporté beaucoup de choses, comme une prise de conscience générale

Walid reprend la parole : «Nous avons connaissance des sacrifices de nos parents et grands-parents pour l’indépendance de l’Algérie et le recouvrement de sa souveraineté nationale.» «Les décideurs nous disent : ‘on vous a apporté l’istiqlal ‘. «Nous on leur dit : ‘donnez-nous l’Algérie on ramènera l’istiqlal’, c’est-à-dire la liberté qui nous a toujours manqué.» Samir : «Ceux qui détiennent le pouvoir et qui nous ont méprisés ont échoué, qu’ils dégagent ! L’Algérie ne leur appartient pas.»

Et, en guise de  conclusion, sur une note de musique, ils entonnent en choeur : «Rana s’hina, bassitou bina», autrement dit : «Ils nous ont endormis, on s’est réveillés.» «An oualou la bladna nadou la fridha» (Nous reviendrons dans notre pays, nous prendrons la succession, ndlr).

Pour prolonger leur engagement d’éveil à la citoyenneté, aux droits et obligations qui lui sont assujettis, Walid et ses amis vont s’organiser en association. Ce qui leur permettra d’organiser des activités culturelles sur ce thème en direction des jeunes des quartiers populaires de la région parisienne et pourquoi pas dans toute la France.

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