Mohamed Hennad. Politologue : «Le hirak n’est pas censé désigner des représentants, le faire est une aventure suicidaire»


– Tebboune a tendu la main au hirak, l’invitant à présenter des représentants et de s’organiser afin de dialoguer avec le pouvoir. Que pensez-vous de cette offre de dialogue qui a suscité de la méfiance et une grande suspicion ?

Vous savez, cette idée de main tendue est trop souvent une simple clause de style. Elle est généralement évoquée à la suite d’un fait accompli qui ne laisse guère de choix à la partie concernée que d’accepter un dialogue qui comporte toujours le risque d’être trop asymétrique.

Je continue à penser que le hirak n’est pas censé désigner des représentants et, d’ailleurs, ce n’est nullement une bonne idée. Bien au contraire, ce serait une aventure suicidaire.

Maintenant qu’un nouveau président de la République est élu, c’est au pouvoir de proposer les voies et moyens susceptibles de mettre fin à la crise politique. A charge pour l’opinion publique d’en juger la pertinence.

– Beaucoup d’hommes de loi estiment que la justice est toujours aux ordres. Ils en veulent pour preuve le nombre d’arrestations qui a augmenté depuis l’élection du 12 décembre et les détenus qui sont toujours en prison. Il n’y a aucun signe d’apaisement de la part du régime. Que cherche-t-il ?

Il faut faire, quand même, la part des choses. D’abord, l’institution judiciaire ne peut pas se libérer complètement de la tutelle du pouvoir en un temps si court. Surtout au vu de sa situation avant le hirak qui l’a aidée à commencer son processus d’indépendance.

Ensuite, qu’on l’admette ou non, l’Algérie traverse bien une période transitoire. Preuve en est les appels au dialogue, que ce soit côté pouvoir ou côté hirak, pour s’entendre sur la manière dont le pays doit être le mieux géré. Enfin, l’indépendance de la justice reste tributaire de la qualité du magistrat, non seulement d’un point de vue éthique mais aussi du point de vue formation.

Et le moins que l’on puisse dire est que la formation de ces magistrats laisse souvent à désirer, vu la situation déplorable dans laquelle se trouve l’enseignement supérieur en Algérie. Ajoutez à tout cela la nature de la culture nationale qui n’aide pas à vaincre le népotisme.

Ceci dit, il faut s’attendre à un certain apaisement de la part du régime dans les prochains jours. Les mesures seront-elles sincères et suffisantes ? Attendons pour voir !

– Une partie des Algériens, notamment ceux qui ont tourné le dos au scrutin du 12 décembre, revendiquaient une période de transition. Si cette option n’est plus de mise, quelle serait alors l’alternative pour le pays ?

Force est de constater que la dernière élection n’a nullement résolu la crise du pouvoir ! Peut-être bien au contraire. D’abord la faiblesse du taux de participation enregistré dans une élection aussi décisive pour l’avenir du pays, cette foi-ci plus que jamais ! Ensuite le fait qu’une région toute entière n’ait pas voté.

A vrai dire, nous continuons, depuis l’annulation de l’infâme 5e mandat, à vivre une transition politique. Et cette transition ne saurait prendre fin tant qu’on ne se sera pas entendu sur un processus électoral, qui sera couronné par un scrutin dont les résultats ne seront pas contestés.

– La disparition de Gaïd Salah, le tout-puissant chef de l’armée, va-t-elle chambouler les calculs de l’état-major et du pouvoir ?

Je ne pense pas, du moins pour le court terme. Ceci, pour deux raisons : primo, le haut commandement de l’armée a travaillé et pris beaucoup de décisions ensemble, sous la houlette du défunt, pendant de longs mois.

Deuxio, ce commandement ne peut pas se permettre de changer de cap du jour au lendemain au risque d’ajouter de l’huile sur le feu de la crise du pouvoir que connaît l’Algérie depuis le début du hirak contre le 5e mandat.

Bien au contraire, les chefs militaires vont essayer de mettre à profit l’empathie publique que la mort, survenue précocement, a induite afin de trouver un moyen de sortir de l’impasse à laquelle a conduit la dernière élection. Mais, reste à savoir si cette empathie va durer le temps nécessaire pour faire cesser le hirak.

– Son décès va-t-il impacter le début de règne du nouveau président, Abdelmadjid Tebboune, que d’aucuns présentent comme étant très proche du désormais ex-patron de l’ANP et qui souffre surtout de légitimité en raison du rejet du scrutin par la majorité des Algériens ?

Il me semble que la mort subite d’Ahmed Gaïd Salah, une semaine à peine après l’investiture de M. Tebboune, a été un coup très dur pour le nouveau Président, parce qu’elle est survenue au moment où celui-ci avait le plus besoin de son «accompagnement».

Si le retrait ou la disparition du chef d’état-major avait eu lieu après quelques mois, cela aurait été bénéfique pour M. Tebboune qui sera, ainsi, plus libre de ses mouvements grâce à son affranchissement d’une tutelle qui aurait été trop lourde à supporter.

Ceci dit, il faut attendre les actes du nouveau chef d’état-major, que d’aucuns n’ont pas tardé à le présenter comme le bon choix pour ses qualités tant intellectuelles que professionnelles. Mais il faut ajouter aussi le facteur hirak et la manière dont celui-ci évoluera.

– Les partis politiques qui étaient, depuis 1962, au pouvoir, notamment le FLN et le RND, sont sur le déclin. Avec quelle majorité va gouverner le nouveau locataire d’El Mouradia ?

Rappelons-nous que M. Tebboune s’est présenté comme «candidat libre», alors qu’il était membre du comité central du FLN, lequel avait, à notre grand étonnement et pour des raisons qui gagneraient à être élucidées, décidé de soutenir le candidat d’un autre parti, le RND en l’occurrence !

Le nouveau Président semble chercher sa «majorité» en dehors des partis, plutôt auprès du hirak dont il se réclame. Il tient à éviter d’être soutenu par un quelconque parti, notamment le FLN et le RND, car un tel soutien confirmerait la continuité dans l’absurdité. De toute façon, l’ère du FLN et du RND semble révolue et le pays sera heureux d’apprendre leur disparition totale de la scène politique.

Pour la majorité des Algériens, ces deux partis ont été les suppôts d’un pouvoir qui a «foutu» le chaos dans le pays et dilapidé ses ressources aussi bien humaines que matérielles…. A moins d’un renversement imprévisible de la situation. Car, ne l’oublions jamais, «l’Etat profond» a la peau dure.

Cependant, la majorité que le nouveau Président recherche ne semble guère à la portée de sa main, vu les conditions dans lesquelles son élection s’est déroulée. Aussi, il va certainement tenter de changer la donne à son profit, notamment à travers la satisfaction de certaines revendications que le hirak ne cesse de mettre en avant depuis le début.

D’ailleurs, l’on ne voit pas comment le dialogue auquel le nouveau Président a appelé pourra commencer avant que ne soient consentis des gages de bonne volonté et sans qu’un minimum de confiance n’eût pas été préalablement établi.

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