Me Ahmed Saï. Président de l’Union nationale des barreaux d’Algérie : «Certains confrères ont dénombré 60 manifestants en prison, principalement à Alger»


Président de l’Union nationale des barreaux d’Algérie (UNBA), Me Ahmed Saï parle de la situation du pays marquée par des atteintes répétées aux droits et libertés d’expression, de manifester pacifiquement et de circuler, que l’assemblée générale des conseils des barreaux a dénoncé.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il revient sur les menaces qui pèsent sur le métier d’avocat, sur le respect de l’Etat de droit, les 60 manifestants en prison, le boycott des juridictions judiciaires jeudi prochain, mais aussi sur les marches de protestation régionales à Alger, Annaba et Oran, prévues le 11 juillet.

Qu’est-ce qui a motivé la tenue d’une assemblée générale extraordinaire des conseils des barreaux d’Algérie, le 6 juillet à Béjaïa, alors que la contestation populaire dure depuis plus de quatre mois ?

En fait, c’est le conseil de l’UNBA qui a convoqué cette assemblée générale extraordinaire des conseils de tous les barreaux en raison du développement de la situation du pays. Depuis quelque temps, nous assistons à des atteintes répétées aux droits et libertés d’expression, de manifester pacifiquement et de circuler.

Le nombre des détenus d’opinion et de manifestants en prison ne fait qu’augmenter. Cela constitue une dérive qui nous interpelle en tant qu’avocats. Le conseil de l’UNBA a estimé qu’il était important de réunir tous les barreaux, de faire entendre notre voix et d’agir. L’assemblée générale a dénoncé toutes les atteintes aux droits constatées ces derniers jours. En signe de protestation, nous avons pris la décision de boycotter, jeudi prochain, les juridictions judiciaires à travers tout le pays. Durant la même journée, des marches de protestation seront organisées au niveau régional, à Alger, Oran et Constantine.

Ne pensez-vous pas que le boycott pénalise plus le droit des justiciables à une défense que l’autorité judiciaire ?

Ces actions de boycott ne datent pas d’aujourd’hui. Dès le début de la contestation populaire, des avocats avaient boycotté les tribunaux durant une période limitée. Il y a eu aussi des sit-in et des marches de protestation. Mais depuis, la situation s’est sérieusement dégradée avec la multiplication des arrestations et l’incarcération de nombreux manifestants. Il fallait donc réagir. D’abord pour condamner de telles pratiques qui ont tendance à se répéter ces derniers mois.

De plus, nous avons estimé nécessaire de rappeler aux magistrats le respect de leurs engagements publics à ne pas poursuivre ou mettre en prison les manifestants. Dès le début de la contestation populaire, ils ont exprimé leur soutien à celle-ci, ils ont promis qu’ils ne participeraient pas à l’opération électorale et qu’ils ne jugeraient pas et ne mettraient pas en prison les Algériens arrêtés lors des manifestations. Nous constatons que cette promesse n’a pas été respectée. De plus en plus de manifestants sont en prison. Les magistrats doivent respecter leurs promesses.

En ce qui nous concerne, le boycott de l’activité judiciaire, pour la journée de jeudi prochain, n’aura pas une grande incidence sur le justiciable en raison des vacances judiciaires. Ce boycott d’une journée et les marches de protestation qui auront lieu le même jour nous permettront d’exprimer notre mécontentement. Cela, en attendant la rentrée judiciaire, où il est prévu une autre assemblée générale qui statuera sur la décision de passer ou non à une grève générale de toutes les juridictions.

Face à ces poursuites, mises en détention et atteintes aux droits et libertés devant lesquelles vous vous sentez impuissants, ne pensez-vous pas qu’il y a menace sur le métier d’avocat ?

Effectivement. Raison pour laquelle nous insistons sur le respect de l’Etat de droit qui consacre toutes les libertés garanties par la Constitution.

La justice est une valeur humaine. Elle doit être rendue dans la sérénité et le respect des libertés. Le droit à la présomption d’innocence est sacré. Nous n’allons quand même pas construire un autre régime basé sur cette même injustice qui a fait sortir les Algériens dans la rue.

Avez-vous une idée du nombre de manifestants placés en détention ?

Lors des débats à l’assemblée générale, certains confrères ont dénombré 60 manifestants placés en détention, principalement à Alger. A priori, les autres wilayas ne seraient pas concernées. Les prévenus ont des avocats qui se chargent de leur affaire devant le tribunal. Nous avons pris la décision de nous constituer en tant qu’Union pour défendre ceux qui sollicitent.

Comment analysez-vous les conditions dans lesquelles de nombreux hommes d’affaires et hauts responsables de l’Etat sont convoqués par la justice et incarcérés ?

Une justice indépendante exerce dans la sérénité. La lutte contre la corruption ne doit obéir ni à des campagnes ni à des conjonctures.

Elle doit se faire loin de tout règlement de comptes, en toute équité, dans le strict respect des droits de chaque justiciable, quels que soient son rang ou son statut. Il ne faut pas avoir d’appréhension sur ce qui se fait au niveau de la Cour suprême. Il faut savoir que le magistrat reçoit la procédure de poursuite bien avant de convoquer les mis en cause. Lorsqu’il les entend, il a déjà tout le dossier entre les mains.

Cela étant, la lutte contre la corruption ne doit pas obéir à des conjonctures et des campagnes politiques.

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