Marche contre vents et virus à Béjaïa


Là où les peuples du monde se terrent chez eux et évitent comme la peste les rassemblements et les lieux publics, les Algériens ont choisi de se rassembler dans la rue par milliers.

Le «taghenant», cet esprit de défiance bien de chez nous, a fonctionné à plein régime. «Nous n’avons peur ni du système politique ni du coronavirus !» Tout est dit dans ce slogan écrit en lettres majuscules sur une pancarte que portait à bout de bras un homme d’un certain âge entouré de ses concitoyens scandant des mots d’ordre en faveur d’un Etat civil et non militaire. Comme il fallait s’y attendre, le hirak au temps du coronavirus, cette pandémie qui est en train de dicter sa loi aux grandes puissances du monde, a donc pris des allures d’un double défi.

Dans l’ancienne capitale hammadite, les citoyens n’ont pas dérogé à leurs habitudes et sont sortis par milliers réaffirmer leur volonté de changer le système politique du pays. Marcher, d’abord pour défier le pouvoir qui a interdit les marches et les rassemblements, puis comme pour défier ce virus qui fait trembler le monde.

Le traditionnel rassemblement à l’esplanade de la Maison de la culture, qu’observent habituellement les marcheurs pour attendre la fin de la prière du vendredi et la sortie des mosquées, a donné lieu à de longues palabres sous un soleil de plomb. Les discussions sont allées bon train au sein des petits groupes qui se sont formés ça et là. Au menu : l’incontournable coronavirus.

Les théories conspirationnistes semblent avoir le vent en poupe, si l’on en juge par les conversations captées ici et là. Beaucoup ne voient dans l’actuelle pandémie qu’un complot de plus pour mettre fin au hirak, quand d’autres pensent que, de toute façon, le virus ne survit pas aux fortes chaleurs, tandis qu’une forte majorité de hirakistes est d’accord sur le fait qu’il est plus urgent de lutter contre un système politique qui dure et perdure depuis l’indépendance que contre un virus qui de toute façon est passager, comme tous ses pairs. Ces questions tranchées dans le vif, la marche s’est ébranlée quand le gros contingent des marcheurs pratiquants est sorti de la mosquée pour donner le signal du départ. Même si cette 56e marche hirakiste n’a pas été à la hauteur des précédentes en matière d’affluence, ils ont tout de même été des milliers à battre le pavé en scandant les habituels slogans plaidant pour une justice indépendante, une démocratie véritable, un Etat civil et autres revendications connues de tous depuis un peu plus d’une année.

A noter qu’une minute de silence a été observée à hauteur du lycée El Hammadia, dit Polyvalent, à la mémoire d’un citoyen qui venait tout juste d’être mis en terre. Le cœur de ce malheureux citoyen, victime d’une hogra d’Etat, a lâché quand il a ouvert la porte de son domicile pour découvrir des policiers et un huissier de justice venus l’expulser du seul toit qu’il avait pour abriter sa femme et ses enfants.

Un témoignage aussi poignant que tragique, encore un, que ce sont encore et toujours les citoyens de la classe la plus défavorisée qui sont le plus lésés dans leurs droits les plus fondamentaux par un pouvoir autiste et replié sur ses privilèges.

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