Les risques du blocage politique


Climat délétère et crise économique et sociale en perspective

Après cinq et longs mois d’insurrection citoyenne inlassable ayant entraîné la chute le régime de Bouteflika, l’Algérie vogue entre une forte aspiration démocratique contrariée et une tentative de reprise en main autoritaire.

Intenable. Poussée en bas par une puissante mobilisation populaire vers l’émergence d’un nouvel ordre démocratique, elle bute sur une forte résistance en haut.

Pourtant, le pays n’a jamais été aussi uni et en harmonie pour en finir avec l’ordre politique ancien. Cependant, cette dynamique populaire inédite dans l’histoire contemporaine peine à aboutir. Paradoxalement, le blocage est intégral et porteur de périls pour toute la nation.

Insidieusement combattue et ses acteurs frontalement attaqués, la révolution démocratique en cours est bloquée au milieu du gué. «L’alliance» tactique et conjoncturelle des premières semaines de soulèvement cède le pas devant une confrontation vigoureuse entre le «peuple du vendredi» majoritaire déterminé et les héritiers du règne de Abdelaziz Bouteflika obstinés. Irréconciliables lignes de clivage qui rendent les chances d’un compromis minimes.

La perspective d’une issue sûre et sérieuse s’éloigne au regard de l’escalade verbale de ces derniers vendredis. Les tentatives d’engager un «dialogue» – inspiré ou suscité – à distance sont vite balayées, comme l’illustre la rencontre du 6 juillet à Aïn Benian qui est pourtant «conciliante» sur le fond et dans l’objectif avec les desseins du pouvoir.

En plus des divergences entre protagonistes, les conclusions sorties de ce conclave ont été vite enterrées après le discours aux relents agressifs et menaçants du chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah.

Alors que la veille, le discours du chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah, était plutôt «bienveillant». Cela renseigne-t-il sur un probable désaccord sur la marche à suivre au sein même des hautes autorités politiques du pays ? Du moins, c’est ce qui ressort des tonalités différentes de leurs discours respectifs.

Alternance entre la carotte et le bâton. S’agit-il d’un supposé partage des rôles ou réelle divergence d’approches ? D’évidence, le pays s’installe dangereusement dans un climat fait de tension, de psychose et d’inquiétude. Mais surtout de défiance. Difficile dans ce cas d’entreprendre une démarche politique sereine.

Même le très modéré Abdelaziz Rahabi, qui a présidé la conférence nationale du dialogue, assure de l’existence «de résistances réticentes aux changements parce qu’il y a des situations de rente, des intérêts qui sont touchés par cette dynamique de changement (…)».

Les partisans d’une transition démocratique négociée regroupés dans le pôle du Pacte pour l’alternative démocratique en résonance avec les revendications portées par la révolution démocratique sont voués aux gémonies. Par de multiples procédés aussi insidieux que dilatoires, les acteurs de cette option politique sont méthodiquement combattus et leur démarche stigmatisée.

Le tout est accompagné d’une répression tous azimuts visant à soumettre l’insurrection citoyenne, sinon la détourner de sa trajectoire naturelle. Le choix de mater le mouvement populaire à mesure que la fin du mandat intérimaire de chef de l’Etat approchait, renforce l’idée selon laquelle le pouvoir n’est pas dans la recherche d’une solution.

La mise en place d’un arsenal politique contraignant, doublée d’une incompréhensible «criminalisation» de l’action politique citoyenne, le tout escorté d’une diabolisante propagande médiatique donne l’impression – à juste titre – d’une tentation de restauration autoritaire.

Ouvertement, le pouvoir opère un grand saut en arrière alors que tout dans le pays avance à pas pressés vers le futur.

En refusant toute offre politique sérieuse pouvant aider à sortir le pays de l’impasse actuelle, les décideurs sont installés dans une posture de blocage. Pis encore, ils n’arrivent pas non plus à incarner une solution à la hauteur de la crise.

Les sommations répétées du chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah – en première ligne depuis la déposition de Bouteflika –, ne trouvent pas de traduction politique. Elles ne suscitent pas non plus une adhésion franche des acteurs les plus sérieux. Les plus conciliants posent des conditions qui pour l’heure ne sont pas satisfaites.

Isolés par la large mobilisation populaire qui redouble de vigueur, les héritiers du régime de Bouteflika sont aussi rattrapés par leur propre piège «constitutionnel».

Viscéralement attachés au formalisme institutionnel et n’imaginant pas de réponse que dans le cadre de la Constitution actuelle, ils font face à un double vide, constitutionnel et politique. Dépourvus de légitimité démocratique et populaire, ils perdent désormais l’appui légal. Les deux pieds dans les abysses.

Une périlleuse fuite en avant, d’autant que d’autres problèmes d’un autre type se profilent à l’horizon immédiat. A l’impasse politique insurmontable, s’ajoute la crise économique qui va en s’aggravant avec ses redoutables implications sociales.

On commence déjà à évoquer une prochaine dévaluation du dinar – pris dans une spirale – pour tenter de juguler un tant soit peu l’absence de financement avec l’arrêt annoncé de la planche à billets.

Une solution de courte vue alors qu’il s’agit d’engager sérieusement des réformes structurelles approfondies pour venir à bout d’une endémique catastrophe économique. Une solution qui passera d’abord par le règlement durable de la problématique de légitimation du pouvoir politique.

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