Les préparatifs de l’aïd contrariés par la crise de la Covid-19 : «La vraie fête, c’est quand ce fléau sera derrière nous»


Alors que les derniers jours du Ramadhan sont habituellement caractérisés par la ruée des consommateurs sur les boutiques de prêt-à-porter pour l’achat des incontournables tenues de l’Aïd, rien de tel cette année, les magasins d’habillement étant, de nouveau, fermés.

Bab El Oued, 17 mai. 24e jour du Ramadhan. Plus que quelques jours et c’est l’Aïd El Fitr. Il fait un temps couvert. Triste. Et c’est un peu à l’image de tout le reste, avec cette morosité qui se lit dans le paysage social. Les traditionnels préparatifs de l’Aïd sont moins visibles, soulèvent moins d’enthousiasme, la fête rituelle marquant la fin du mois sacré étant à son tour fatalement affectée par le confinement sanitaire, et, surtout, par les effets sociaux du coronavirus.

Alors que les derniers jours du Ramadhan sont habituellement caractérisés par la ruée des consommateurs sur les boutiques de prêt-à-porter pour l’achat des incontournables tenues de l’Aïd, rien de tel cette année, les magasins d’habillement étant, de nouveau, fermés.

Pour rappel, le 25 avril dernier, le gouvernement avait autorisé la réouverture, sous certaines conditions, de ces magasins au même titre que la majorité des commerces, avant d’ordonner leur fermeture le 3 mai devant la recrudescence des contaminations à la Covid-19.

A Bab El Oued, en pareille période, les rues commerçantes, à l’instar de l’avenue Colonel Lotfi, le boulevard Mohamed Boukella ou encore la rue Brahim Gharafa, connaissent une avalanche de clients pour les emplettes de Aïd. Et elles ne désemplissent pas, de jour comme de nuit. Impossible de circuler sur le trottoir tellement les voies piétonnes sont bondées.

C’est un tout autre visage qu’arborent ces «hubs» du shopping en ces temps fades. Pas moyen donc pour les ménages d’acquérir des habits neufs pour leurs bambins, comme à l’accoutumée.

Seuls quelques vendeurs à la sauvette proposent des jouets, sous-vêtements, bibelots et autres articles ménagers… Mais ces vendeurs informels sont beaucoup moins nombreux que d’ordinaire. Les trottoirs sont nettement moins occupés. En revanche, une image nous saute aux yeux : les vendeurs de produits d’emballage pour gâteaux et pâtisserie étaient très sollicités. Des files d’attente se formaient aux abords de ces boutiques, avec une clientèle majoritairement féminine.

Sur la devanture de l’un de ces commerces situé rue Brahim Gharafa (ex-Durando), à proximité de la librairie Chihab, une annonce est placardée dans laquelle une dame qui fait des gâteaux à domicile propose ses services. Un peu plus bas, le marché des Trois Horloges, cœur battant du quartier, reste très animé, autour, notamment, des étals de fruits et légumes, des boucheries, des marchands de volaille, des magasins d’alimentation et autres vendeurs de quincaillerie…

«Les salaires ont pris un coup»

Même fébrilité à la rue Ahmed Bouder, qui donne sur l’ancien marché couvert qui a été démoli en avril 2019. L’étroite venelle grouille de monde. Nous pénétrons dans une officine et interrogeons une pharmacienne à propos de cet «Aïd sous Covid». «L’Aïd reste l’Aïd. On le fêtera quand même !» lance d’emblée la pharmacienne. «On préparera les gâteaux, c’est sûr. Par contre, pour les tenues de l’Aïd, il faudra se contenter de ce qu’il y a. Tout est fermé, il n’y a pas moyen d’en acheter. Autrement, il aurait fallu s’y prendre à l’avance», ajoute-t-elle.

A quelques encablures de là, nous discutons sur le même sujet avec deux messieurs d’âge mûr. L’un d’eux gère une petite boutique de matériel électronique. L’autre est un retraité. «J’étais dans le service technique d’El Moudjahid», nous confie ce dernier en nous gratifiant d’un accueil confraternel. «C’est vrai que l’Aïd de cette année est un peu spécial vu les circonstances, mais il aura sa place.

Pour les vêtements de l’Aïd, les gens se débrouillent comme ils peuvent. Certes, les magasins sont fermés, mais certains commerçants continuent à vendre discrètement, sinon, comment ils vont vivre.

Il faut se mettre à leur place. Bien sûr, officiellement, les autorités ont tout verrouillé pour limiter l’affluence des consommateurs, mais ils tolèrent ces petites ventes sous le manteau», fait savoir notre aîné. Au demeurant, même si l’offre était disponible, il est difficile d’habiller les enfants de pied en cap avec du neuf comme le veut la tradition.

«Les salaires ont pris un sacré coup, observe l’aimable retraité, et beaucoup de familles peinent à joindre les deux bouts avec cette crise. Si tu as un ou deux enfants, à la limite, tu peux leur assurer des habits neufs pour l’Aïd. Mais quelqu’un qui a 3, 4 ou 5 gosses, par les temps qui courent, il n’est pas évident d’acheter de nouvelles tenues pour tout le monde.»

Force est de constater aussi que la perspective d’un «Aïd confiné», même si le scénario d’un confinement total a été officiellement écarté, fait que l’on est moins regardant sur le protocole vestimentaire et la nécessité de revêtir son plus beau costume. «On n’a pas acheté de nouvelles fringues. Les enfants mettront des tenues héritées de l’an dernier qu’ils ont peu utilisées.

Ils porteront leur tenue juste pour le fun, le temps de quelques Skype avec la famille et puis c’est tout. Franchement, on n’a pas le cœur à la fête», confie une jeune maman. Sur la rue Merzouk Ibn El Khatib, qui relie les Trois Horloges à l’hôpital Maillot, nous entrons dans un studio photo ayant pignon sur rue : le studio Omar. Le gérant nous assure qu’il compte bien ouvrir le jour de l’Aïd El Fitr.

Le studio photo, faut-il le signaler, reste passablement sollicité malgré l’invasion du tout-numérique, et cela fait partie des petits rituels de l’Aïd. Questionné à propos des préparatifs de la fin du Ramadhan, l’artisan-photographe nous dit, perplexe : «J’ai deux enfants. L’aîné a 14 ans. Je ne leur ai encore rien acheté. On va voir comment les choses vont évoluer et s’ils vont autoriser les magasins d’habillement à ouvrir. Si on peut acheter saha, sinon, ils se contenteront de ce qu’ils ont.»

«Il suffit de mettre quelque chose de propre»

Une enseigne accrochée à un bâtiment, à proximité de la mosquée En Nasr, attire notre attention : «Les caravanes de la bienfaisance d’aide aux veuves et aux orphelins» y est-il indiqué. C’est le fronton d’une association caritative.

«Nous avons collecté des dons pour l’Aïd et nous avons fini de les distribuer. Il s’agit essentiellement de lots de vêtements offerts par des bienfaiteurs», explique un membre de l’association en précisant que «ce sont des vêtements neufs». Il convient de souligner que ce genre d’initiatives se sont multipliées aux derniers jours du Ramadhan de la part de nombreuses organisations humanitaires.

Retenons enfin le témoignage édifiant de cette dame résidant à Blida, qui nous déclare au téléphone : «Pour l’Aïd, on préparera les gâteaux pour  »el fel » (en espérant que ce soit de bon présage). Mais on ne fera pas de folies. Le cœur n’y est pas.» Notre interlocutrice précise que même si les boutiques d’habillement étaient ouvertes, «je ne suis pas tentée de braver l’épidémie pour faire du shopping.

C’est un risque insensé. On se limite au strict minimum. Le jour de l’Aïd, il suffit de mettre quelque chose de propre et c’est tout». Et de faire remarquer : «De toute façon, ç’aurait été trop compliqué. Même à supposer qu’on trouve le moyen d’acheter des tenues nouvelles pour l’Aïd, le choix aurait été limité vu la conjoncture, et c’est souvent cher. L’an dernier, on a laissé 60 000 DA en habits de l’Aïd. Alors, on préfère s’abstenir.

Le plus important, c’est la santé. Il ne faut pas prendre de risques inutiles. Même le jour de l’Aïd, on limitera les visites. J’irai voir uniquement ma chère maman que je n’ai pas vue depuis plus de deux mois. La santé est le bien le plus précieux, et le véritable Aïd pour moi, la vraie fête, c’est quand ce fléau sera définitivement derrière nous et qu’on sortira indemnes de cette épreuve.»

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