Les détenus, «otages» d’un dialogue au forceps


Ces mesures d’apaisement qui se font attendre

Alors que les initiatives politiques et les feuilles de route se multiplient sur fond d’appel au dialogue de la part des décideurs, la question des détenus est sans doute l’une des pierres d’achoppement sur lesquelles bute toute velléité de négociation avec les détenteurs du pouvoir réel.

C’est le «préalable des préalables», pour reprendre la formule de Djamel Zenati. Tout le spectre de personnalités plus ou moins pressenties pour jouer un rôle dans ce processus en construction sont unanimes à dire qu’il ne saurait y avoir de dialogue sans la libération de tous les prisonniers politiques et les détenus d’opinion.

Une position que Djamila Bouhired avait exprimée avec force dans le démenti qu’elle avait rendu public après avoir été citée dans le panel proposé par Abderrahmane Arar, président du Forum civil pour le changement, pour conduire le dialogue.

«Alors que des patriotes sont jetés en prison pour délit d’opinion, dont un officier de l’ALN, le frère Lakhdar Bouregaâ, il ne peut y avoir de dialogue avec ceux qui nous menacent et nous accusent de trahison», assénait l’icône de la Révolution. Etd’ajouter : «Je réaffirme ma solidarité avec le peuple en lutte pour son émancipation citoyenne, dans la liberté, la dignité et la démocratie

Me Mostefa Bouchachi, dont le nom est couramment cité, lui aussi, pour piloter le dialogue, a déclaré à El Watan peu après l’annonce du «panel Arar» : «Libérez les prisonniers du hirak, levez toutes les pressions sur le hirak, libérez la parole au niveau des espaces médiatiques et, à partir de là, nous pouvons entamer le processus de dialogue.» (El Watan du 18 avril 2019).

Dans un entretien accordé à TSA mis en ligne hier, Karim Younès a insisté, de son côté, sur la «nécessité de la mise en place des mesures d’apaisement, dont la libération des détenus d’opinion, la liberté de manifester sur tout le territoire national, la liberté de circulation, en levant les verrous sur les axes routiers qui bloquent l’accès à la capitale les jours de marche, l’arrêt de la violence policière lors des manifestations, l’ouverture des champs politique et médiatique des médias lourds et la régularisation des chaînes privées. Ce sont là quelques mesures susceptibles de faciliter l’entame d’un dialogue qui soit utile et bénéfique pour le pays».

«Monnaie d’échange»

Noureddine Ayadi, secrétaire général de la Présidence, qui a reçu quelques confrères au palais d’El Mouradia ce mardi, a largement explicité le point de vue des autorités sur la conduite du dialogue. Sans évoquer nommément les détenus, il a parlé de «mesures d’accompagnement» en déclarant : «Assurément, il y a une volonté partagée d’apaiser les esprits, d’assainir le climat politique et de créer les conditions pour un déroulement du scrutin dans une atmosphère sereine et apaisée.

Il s’agit donc de mesures d’accompagnement, et comme l’a indiqué le chef de l’Etat dans son discours, celles-ci pourraient faire l’objet de discussions lors du processus de dialogue et l’Etat ne manquera pas de faire ce qu’il faut pour consolider la confiance.»

Voilà qui ne devrait pas arranger les choses dans la mesure où un large secteur de l’opinion, justement, attend des mesures concrètes, sans condition et sans délai, qui ne soient ni de la «vente concomitante» ni du «chantage».

Ceci d’autant plus qu’il est de notoriété publique que les personnes arrêtées n’ont absolument rien à se reprocher et ont été jetées en prison dans le but de terroriser la société et de casser le hirak. Aujourd’hui, tout se passe comme si les détenus d’opinion étaient des «otages» entre les mains d’un régime aux abois, qui veut s’en servir comme d’une monnaie d’échange dans le rapport de force qui l’oppose au mouvement du 22 février.

«Maintenant, on sait que cette affaire est devenue une monnaie d’échange politique, une carte de pression pour aller au dialogue au forceps. Ces détenus font office désormais de préalable pour le dialogue. On n’est plus dans une logique judiciaire, on est dans une logique politique et politicienne», nous disait Me Salem Khatri, bâtonnier du barreau de Béjaïa, lors du rassemblement qui s’est tenu le 17 juillet devant la cour d’Alger, en soutien aux détenus injustement incarcérés.

«C’est la révolution du 22 février qu’on veut faire avorter»

Le bon sens recommande de libérer sans plus tarder ces dizaines de jeunes embastillés pour port du drapeau amazigh ou pour un simple pin’s jugé subversif. La sagesse voudrait que Lakhdar Bouregaâ retrouve au plus vite les siens, de même que Ali Ghediri, Hocine Benhadid et Louisa Hanoune, qui ont indéniablement le statut de prisonniers politiques.

Dans un appel rendu public hier à travers la page Facebook du Parti des travailleurs (PT), le comité national pour la libération de Louisa Hanoune a rappelé une nouvelle fois l’urgence d’un tel geste avant toute entreprise de dialogue : «Le comité national pour la libération de Louisa Hanoune constate, et avec lui les millions d’Algériennes et d’Algériens, qu’au moment où le régime en place parle de dialogue, il mène une politique répressive contre tous ceux et toutes celles qui réclament son départ, jette en prison sous divers prétextes des dizaines de citoyens pour délit d’opinion, ferme médias et espaces de débat à toutes les voix qui le contrarient

Le comité «prend acte du refus de libérer Louisa Hanoune, secrétaire générale du PT, en détention provisoire depuis le 9 mai 2019, du moudjahid Lakhdar Bouregaâ depuis le 29 juin et d’une soixantaine de jeunes manifestants, dont le grand nombre pour avoir arboré l’emblème de l’amazighité».

Les auteurs de cet appel estiment que «la criminalisation de l’action politique, le délit d’opinion constituent une grave dérive antidémocratique et ouvrent la voie à tous les dérapages». «C’est pourquoi nous appelons tous les partis, syndicats, organisations de droits de l’homme, citoyens attachés à la démocratie à exprimer clairement et fermement l’exigence démocratique de libération de Louisa Hanoune, Lakhdar Bouregaâ et de tous les détenus d’opinion, et l’arrêt immédiat de tous les actes répressifs et liberticides», plaident-ils. Le comité pour la libération de Louisa Hanoune exhorte les Algériens à «agir ensemble, par tous les moyens de la démocratie» en faisant remarquer qu’«à travers l’injustice que subissent un responsable d’un parti politique, un moudjahid et des jeunes, c’est la révolution du 22 février qu’on veut faire avorter»

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