«Le secteur minier constituera une alternative immensément riche aux hydrocarbures»


Dr Ali Kefaifi. Ingénieur civil des mines et de la métallurgie

-Quelles sont les ressources minières dont dispose le pays, ayant le plus gros potentiel ?

Vous posez là une question à laquelle il est très difficile de répondre de manière précise. Et-ce pour des raisons de relative confidentialité, nonobstant le fait qu’il faut informer les Algériens, jeunes et moins jeunes, et indiquer aux entreprises privées, algériennes et étrangères, la dimension exceptionnelle du potentiel minier algérien, sans oublier la nécessaire politique algérienne pour développer les chaînes de valeur mine-métallurgie-économie, y compris les secteurs de l’économie 4.0. De manière plus précise, sur la base de nombreux travaux scientifiques et de données industrielles, dont ceux effectués depuis une trentaine d’années (notamment par le professeur N. Kazi Tani), on peut émettre la proposition, valable à 90%, selon laquelle le sol algérien dispose en quasi surface de la plupart des minéraux, avec des quantités et des concentrations exceptionnelles et compétitives, ainsi que des coûts d’exploitation parmi les plus attractifs dans la région et dans le monde. Pour les ressources minières pour lesquelles l’Algérie dispose d’un potentiel de taille mondiale, et sur la base de travaux scientifiques et industriels publiés, on peut citer le vanadium, le lithium (batterie solaire et de voitures électriques), les terres rares (potentiel supérieur aux réserves chinoises, premier pays producteur et aux réserves), le minerai de fer (25 milliards de tonnes, en plus des 3 milliards de tonnes de Gara Djebilet), l’uranium (entre 10 et 90 milliards de tonnes à comparer aux 26 000 tonnes recensées depuis plusieurs décennies), le cuivre, sans oublier l’or et le diamant.

-Pourquoi l’Algérie, disposant de telles richesses dans son sous-sol importe-t-elle des matériaux aussi banals que la baryte, le marbre, l’argile ou le gravier ?

Il est vrai que les importations douanières mentionnaient ces minéraux, selon des montants avoisinant 100 à 200 millions de dollars, y compris les minéraux destinées à construire les trottoirs de la ville de Constantine, ce qui constitue une monstruosité infâme lorsque l’on sait que les minéraux algériens perpétuent la réputation de notre pays, tant à Washington (marbre de la Maison Blanche) que sur la tour de Pise (marbre) et sur la tour Eiffel (minerai de fer de Miliana). On peut aussi citer la baryte, minerai dense indispensable dans les forages pétroliers ou pour neutraliser l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Cette baryte est importée du Maroc et de la Turquie alors que l’Algérie dispose d’un potentiel très important. De même, il est impossible de comprendre pourquoi l’Algérie importait du marbre alors que depuis des millénaires, elle dispose d’un potentiel suffisant (Filfila, Kristel, et de nombreux autres sites). Pour ces questions pour lesquelles il n’existe aucune réponse logique, on peut souligner que durant ces 20 dernières années, ce n’est pas l’Algérie qui importait ces minéraux, mais l’Etat rentier et malade de la bureaucratie.

-Pourquoi certaines richesses minières restent, à ce jour, inexplorées ? Est-ce uniquement parce que les gouvernements précédents se sont montrés peu enclins à développer le secteur ?

Nonobstant les richesses minières recherchées et développées durant les 2 derniers siècles, ce ne sont pas seulement certaines richesses minières restées à ce jour inexplorées, mais bien la plus grande partie des richesses minières algériennes, richesses en grande partie léguées par Dame Nature, il y a plus d’un milliard d’années. Ayant passé plusieurs journées et plusieurs nuits à réfléchir aux causes de cette insuffisance, nous n’avons trouvé qu’une seule raison valable : la puissance de la bureaucratie stérile et stérilisante. A titre d’exemple, après une année de travail à titre gracieux pour le ministère de l’Industrie et des Mines, ces études, analyses et expertises furent couronnées par un séminaire animé par le professeur Nacereddine Kazi Tani, et qui regroupa l’ensemble des responsables du secteur. C’était il y a cinq ans, le 25 juillet 2015. Le professeur présenta de manière précise le potentiel minier algérien, en particulier celui qui existe en quasi surface, donc aisé à explorer par télédétection et à exploiter. Ces résultats se fondaient sur les innombrables travaux de sources diverses.

Le programme de travaux de recherche minière qui devait se réaliser à l’issue de cette présentation, et à titre gracieux au bénéfice de l’Etat, fut ignoré et demeura sans suite. Notons que si ce programme avait été lancé comme prévu en octobre 2015, l’Algérie ne se serait pas retrouvée avec des réserves de quelques mois d’importation, comme cela pourrait être le cas au 4e trimestre 2021. Pour illustrer la question avec des exemples précis, on peut citer le cuivre, la potasse, etc. l’Algérie dispose d’un potentiel de cuivre très important et très riche susceptible d’être transformé grâce à l’énergie existante et servir aux usines en aval (Biskra, par exemple). De même, les personnes concernées du secteur extractif (Sonatrach, secteur minier) savent ou devraient savoir que l’Algérie dispose de minerai de potasse qui la place parmi les trois premiers pays du monde, avec le Canada et la Russie, Biélorussie. A titre de témoin, pour cette potasse, citons les diagraphies pétrolières algériennes établies depuis une cinquantaine d’années !

-Pourquoi ce secteur n’a pas attiré les investisseurs ?

En termes d’économie et de droit minier, les investisseurs sont sensibles à l’une des caractéristiques majeures du secteur minier, qui réside dans le risque et les incertitudes. La lecture de l’Index de Gouvernance des pays miniers et pétroliers permet ainsi de comprendre pourquoi les investisseurs ne se pressent pas pour venir en Algérie. Par exemple, pour l’année 2017, l’Index de Gouvernance classait l’Algérie (secteur pétrolier) en 73e position. Dans cet index, la Norvège était première, suivie par le Chili, puis la Tunisie en 26e position, le Maroc en 37e position, et à l’autre extrémité l’Erythrée dernière (89e), avec la Libye et la Guinée équatoriale. Dans un secteur minier mondial riche par sa chaîne de valeur et la qualité de ses techniciennes et techniciens, l’Algérie aura, pour remonter la pente, fort à faire sur tous les plans : textes législatifs et réglementaires, attractivité, formation et développement des compétences, développement de champions industriels privés, infrastructures (slurry pipe lines ou minéraloducs, zones industrielles, zones portuaires), développement technologique (IoT, intelligence artificielle, robotique, etc.) et surtout, débureaucratisation et place à l’initiative privée, dont les champions industriels et l’Entreprise Junior (ne pas confondre avec les Jeunes) bâtie sur la compétence, le management et la science. A l’aube du nouveau cycle de Kondratiev, une véritable Révolution en fait !

-Compte tenu des exigences de l’exploitation minière (la connaissance de la chaîne de production et la maîtrise des techniques et des hautes technologies notamment), celle-ci peut-elle être rentable sur le moyen terme ? Peut-elle représenter une alternative aux hydrocarbures ?

L’exploitation minière, multiséculaire, entre actuellement dans le nouveau cycle économique (économie 4.0, intelligence artificielle), que ce soit pour ses équipements, ses processus technologiques ou le secteur des services qu’elle utilise. Pour réussir sur le plan de la rentabilité et de la compétitivité, l’Algérie doit se préparer sur le plan des compétences, notamment les jeunes et moins jeunes diplômés et disposant d’une expérience. A ce titre, l’exploitation minière du XXIe siècle ne fera pas de distinction entre femmes et hommes, ce qui est cohérent avec le fait que les femmes occupent les premiers rangs des universités algériennes !

Notons que quelques estimations faites sur certains minéraux et les comparaisons avec les pays miniers et leaders montrent que les rentabilités et compétitivités attendues sont exceptionnelles, par exemple avec le cuivre chilien (cuivre algérien 20 fois plus riche) ou la potasse canadienne (potasse algérienne par dissolution). Sur un autre plan, le secteur minier constituera certainement une alternative immensément riche par rapport au secteur des hydrocarbures, même si la comparaison ne peut être de mise, compte tenu de l’échec total des hydrocarbures algériens (zéro gisement découvert ou presque), destruction de la pétrochimie qui pouvait ramener 50 à 100 milliards de dollars d’exportation par an si on considère les expériences dans le monde (SABIC, etc.).

Pour conclure, il importe d’attirer l’attention sur la richesse financière et technologique de la chaîne de valeur mine-métal-économie. Citons l’exemple de l’économie minière américaine, intéressant sur le plan statistique, qui indique que 86 milliards de dollars de minerais produits ont donné après traitement 770 milliards de dollars de métaux, soit 6 fois plus, puis une valeur ajoutée en aval de 3130 milliards de dollars, soit plus de 25 fois la valeur des minéraux d’origine.

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