«Le pouvoir propose toujours le candidat qui ne présente aucun danger pour lui»


Arezki Ighemat. Ph.D en économie, professeur d’économie et de marketing

Le professeur Arezki Ighemat, économiste et chercheur, évoque les conditions pour une meilleure gouvernance civile et démocratique. Il détaille aussi les trois stratagèmes du pouvoir pour privilégier le candidat qu’il préfère et écarter ceux qui sont gênants.

– Le peuple vient de boucler sa 30e marche pour demander le changement du système. La question tout à fait légitime est : que faut-il faire pour que l’Algérie retrouve une gouvernance civile et démocratique ?

Trois conditions doivent être remplies. D’abord, la séparation des pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire. Pour comprendre l’opacité qui caractérise ces pouvoirs, il est nécessaire de voir comment ils fonctionnaient jusqu’à présent. S’agissant du législatif, il n’a jamais été qu’une chambre de «yes-men» qui n’ont fait qu’applaudir aux décisions prises par l’Exécutif et le «deep state» derrière lui. Il n’a jamais lutté pour les préoccupations du peuple, comme il est censé le faire. Par contre, comme le souligne Isabelle Werenfels, experte de l’élite algérienne, «le [législatif] était principalement un parking de stationnement pour les hauts fonctionnaires âgés […] ou, pour ce qui est de ses membres plus jeunes, une salle d’attente en vue d’occuper des postes dans l’administration ou le corps diplomatique». Werenfels ajoute que «les membres du législatif n’ont jamais été désignés ou élus selon leur mérite et leurs compétences, mais plutôt sur la base de leurs réseaux de relations».

S’agissant de l’Exécutif, il a toujours été une simple façade du «deep state». L’hégémonie du «deep state» sur l’Exécutif n’est pas propre à l’ère Bouteflika, mais remonte à avant l’indépendance. Comme le souligne Hughes Roberts, un expert de l’Algérie, «le parti FLN n’était pas la source du pouvoir dans l’Etat algérien et le problème de l’autoritarisme n’était pas fonction de son monopole formel, mais plutôt de la prépondérance de la branche exécutive (…) sur les branches législative et judiciaire et le fait que la branche exécutive dans son ensemble ait été sujette au cours du temps à l’hégémonie du militaire». Toujours pour Hughes Roberts, le seul Président qui ait combiné pouvoir exécutif et militaire était Boumediène ; tous les autres n’étaient que «des marionnettes ou des hommes de front pour les vrais détenteurs du pouvoir et ils n’ont exercé que des fonctions purement cérémoniales et de relations publiques».

S’agissant du pouvoir judiciaire, la justice algérienne a toujours été au service du plus fort et au détriment du plus faible ; elle a été une justice à deux vitesses : une pour les «have» et une justice pour les «have not». Ce type de justice a donné naissance au phénomène de la «hogra» contre lequel la population s’est toujours insurgée et qui a conduit au «hirak».

L’autre problème est que les juges algériens ont toujours été nommés et licenciés par le pouvoir exécutif et le «deep state», alors qu’ils sont censés l’être par le Haut Conseil de justice, sapant ainsi l’indépendance du judiciaire.

Puis, la nouvelle gouvernance doit distinguer chaque pouvoir et lui attribuer les missions qui lui reviennent de droit. Pour ce faire, il sera nécessaire de réviser la Constitution actuelle afin de clarifier le rôle de chaque pouvoir.

La deuxième condition est de créer les garanties qui empêcheraient l’Exécutif et le «deep state» de s’ingérer dans la chose politique en général et dans les pouvoirs du président de la République et du gouvernement en particulier. Il sera nécessaire d’inscrire noir sur blanc ces garanties dans la Constitution future et de prévoir les institutions qui devront assurer les «checks and balances» (contrôles) entre les pouvoirs. Il sera nécessaire aussi de réviser le rôle du Conseil constitutionnel, et des organes de contrôle comme la Cour des comptes.

Condition 3 : une gouvernance civile et démocratique est la «dé-rentiérisation» de l’économie algérienne. L’économie algérienne ne vit et ne respire que par et pour le pétrole et le gaz. Cette dépendance au pétrole et au gaz a créé une économie rentière gérée par et pour les gouvernants et le «deep state». Ce «rentiérisme» a pour corollaire le clientélisme, le régionalisme, le clanisme et le tribalisme. Après que les gouvernants se soient accaparé une grande partie de la rente pétrolière et gazière, ils en distribuent les miettes à leurs «clients» et «alliés» les plus dévoués : certains partis politiques et organisations civiles alliés au pouvoir, certains oligarques qui financent les campagnes électorales (du Président…).

Ce type de gouvernance par la distribution de la rente a eu pour résultats la dilapidation des ressources du pays et leur accaparement par une minorité de gouvernants, d’oligarques et de membres du «deep state». Pour remédier à ce rentiérisme, il ne s’agit pas d’abandonner complètement le pétrole et le gaz – malédiction ou bénédiction pour un certain temps encore, il faut donc les utiliser – mais plutôt de gérer de manière plus efficiente la rente afin d’assurer un nouveau «take off» de l’économie, et aussi d’installer des mécanismes d’une redistribution plus équitable de la rente.

La «dérentiérisation» de l’économie exige aussi que l’on développe les secteurs qui ont toujours été marginalisés : l’agriculture, le tourisme, l’artisanat, les services productifs.

– Le système attache une importance exagérée à l’élection présidentielle comme solution politique, mais ne crée pas les conditions d’un dialogue et d’un consensus politique…

Depuis quelques semaines, le pouvoir – représenté aujourd’hui surtout par le chef d’état-major de l’ANP – considère que la solution à la crise politique actuelle passe par la tenue de l’élection présidentielle. Le pouvoir a même indiqué qu’il convoquerait le corps électoral pour le 15 septembre. Il faut souligner cependant que, auparavant – comme pour donner une apparence de légitimité populaire – le pouvoir avait créé un panel dit «de dialogue et de médiation» dont le rôle était d’organiser un dialogue avec les représentants du hirak. Le problème est que ce panel a été rejeté par le peuple, qui considère qu’il ne peut pas dialoguer avec lui parce que :
premièrement ce panel n’a pas eu son assentiment, et, deuxièmement, la feuille de route du panel n’est pas celle du hirak.

Ce dernier considère que le panel est «illégitime et non démocratique» et donc qu’il ne le représente pas. En dépit de ce refus, le panel a poursuivi son «dialogue» avec certaines organisations civiles et politiques et a présenté son rapport et ses conclusions au pouvoir avant le 15 septembre. La question est de savoir à quoi servirait ce rapport puisque les élections ont déjà été fixées par le chef d’état-major. Le quiproquo est que pour le pouvoir, il y a eu «dialogue», mais pour le hirak, ce dialogue est une sorte de médicament pour faire passer la pilule, c’est-à-dire l’élection.

Les grandes questions que se posent beaucoup d’experts sont : l’élection aura-t-elle lieu comme prévu par le pouvoir ? Si, au contraire, le peuple décide de boycotter le scrutin, que se passera-t-il ?

– D’où, à votre avis, vient cette obsession pour l’élection présidentielle ?

Les résultats de l’élection n’ont jamais été ceux que les chiffres officiels déclarent, mais ont toujours été gonflés. En effet, en dépit des fameuses «commissions» de préparation et de surveillance des élections, de nombreuses fraudes ont été constatées. En outre, compte tenu des taux d’abstention très élevés constatés au cours des dernières élections, il est difficile de croire aux résultats exorbitants donnés par le ministère de l’Intérieur.

C’est ce qui a fait dire au journaliste et écrivain Adlène Meddi : «La dernière fois que les Algériens ont voté [surtout lors des législatives en 1992], on leur a dit qu’ils ont mal voté, ce qui a conduit à l’annulation des élections.» De la même manière, selon le sociologue Nacer Djabi, «le système algérien attache une importance exagérée aux élections comme solution politique, mais ne crée pas les conditions d’un dialogue et d’un consensus politique, ce qui sert à donner une fragile légitimité au système». C’est ce que nous avons vu dans la deuxième question ci-dessus. Pour lui, cette obsession pour les résultats des élections prend ses racines dans l’absence de légitimité des leaders algériens. C’est pour cela, selon lui, que la manipulation des résultats par le pouvoir est rendue nécessaire.

– James McDougall disait que l’Etat algérien était constitué de factions, avait des pouvoirs secrets et n’était pas comptable [devant le peuple]. Une réalité depuis des années et ce qui a instauré une certaine anarchie, du laxisme aussi…

Les trois caractéristiques soulignées par James McDougall concernant le pouvoir algérien sont vraies. D’abord, le Pouvoir n’est pas un corps unifié et homogène, mais qu’il est fait de plusieurs factions basées sur le régionalisme, le clanisme, le tribalisme, et le clientélisme. Chacune d’elle défend ses intérêts, mais sait aussi faire des alliances avec les autres factions quand il y a danger d’instabilité pour l’ensemble du pouvoir.

La seconde caractéristique est le secret et l’opacité. Il est, en effet, difficile de savoir qui prend les décisions et comment sont prises ces décisions. Apparemment, les décisions politiques sont prises par le Président et le gouvernement, sur avis du pouvoir législatif. Mais la réalité est qu’une grande partie des décisions – certains disent toutes – sont prises par le «deep state». Normalement, le pouvoir exécutif doit recevoir l’aval du législatif lors de l’adoption du programme du gouvernement et après que le programme ait été réalisé. La réalité est, comme nous l’avons dit dans la première question, qu’en raison du système du «béni-oui-ouisme», l’Exécutif reçoit presque toujours l’aval avant et après exécution du programme.

Toujours selon McDougall, «le pouvoir était localisé non pas au sein d’institutions ouvertes, fondées sur la règle de droit, ni sur ses partis, mais au sein de l’armée et des services d’intelligence». D’autres auteurs ont expliqué comment le Pouvoir exerce son hégémonie sur la sphère politique. Deux d’entre eux, Fréderic Volpi et Francesco Cavatorta, considèrent que le pouvoir utilise trois stratagèmes pour privilégier le candidat qu’il préfère et écarter ceux qui sont gênants. Le premier est que le Pouvoir propose toujours le candidat qui ne présente aucun défi pour le régime ou qui ne propose aucun changement substantiel de la politique. Le deuxième est que le débat politique devant les médias télévisuels est contrôlé et adapté aux besoins du régime.

Le troisième : le pouvoir se sert de l’administration pour «fabriquer» le type de résultats dont il a besoin, soit en offrant des stimulants aux électeurs, soit en manipulant les résultats, soit les deux à la fois.

– BIO

Arezki Ighemat est titulaire d’un doctorat d’Etat de l’université d’Alger et d’un mastère en littérature francophone (Purdue University, Etats-Unis). Il a enseigné durant 25 ans à l’université d’Alger, puis à celles de Béjaïa, d’Accra et Cape Coast (Ghana) et à Purdue University. Il était membre du groupe de recherche sur le «Nouvel ordre économique international» à l’Institut national de stratégie globale.

Il a écrit quatres ouvrages sur l’économie algérienne et internationale : L’industrie pétrochimique en Algérie ; Les grands dossiers du Nouvel ordre économique international ; La crise de l’endettement dans les pays en développement ; Le marché du travail en Algérie. Il a travaillé à Pennsylvania State University Press (éditeur universitaire américain) et en tant qu’économiste dans plusieurs entreprises et ministères en Algérie (1970-90).

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