«Le pouvoir libère les détenus politiques sans libérer le champ politique»


Saïd Salhi. Vice-président de la LADDH

– Soixante-seize détenus d’opinion, dont l’ex- commandant de la Wilaya IV historique, Lakhdar Bouregaâ, ont été libérés jeudi dernier. La procédure de libération des prisonniers a été accélérée. Pourquoi à ce moment précis ?

A partir de début juillet, le pouvoir a joué sur deux registres : la répression massive d’un côté et la division-récupération du hirak de l’autre, à travers «le panel du dialogue» qui a servi pour vendre le coup de force aux yeux de l’opinion. Par la parodie du 12 décembre, le système a réussi à désigner son représentant, façade civile de l’armée. Depuis, le système tente de se recomposer de l’intérieur et composer à l’extérieur.

A-t-il d’autre choix que de chercher à pallier le déficit en matière de légitimité démocratique ? Le système le sait, et surtout connaît le taux réel de participation aux élections du 12 décembre, qu’il tente de présenter comme une victoire. Le hirak, qu’il feint d’ignorer, est toujours dans la rue, toujours déterminé et mobilisé pour le changement effectif du système, il s’impose comme première force majoritaire dans le pays, comme interlocuteur incontournable.

La libération des détenus étant une revendication centrale du hirak, placée même comme préalable à tout dialogue ou solution, le pouvoir donne l’impression de céder en faisant penser au dialogue. La mise en liberté provisoire de la majorité des détenus est une mesure «d’apaisement» que le pouvoir veut tourner en sa faveur, gagner le temps pour achever sa recomposition.

Oui, il libère les détenus politique sans libérer le champ politique, et continue à faire comme si le hirak n’existe pas. Il nomme ses ministres, son gouvernement, décide de son agenda… comme l’a toujours fait le système, gouverner sans le peuple. Le pouvoir semble déjà oublier que c’est le mépris qui a fait sortir le peuple dans la rue le 22 février.

La libération des détenus est un soulagement pour nous, c’est le fruit de la mobilisation. Les détenus d’opinion sont des acteurs dans le hirak. Le pouvoir le sait : aucune solution ne peut être envisagée sans leur participation. Parlons justement de la solution, y compris du dialogue ou la négociation avec le représentant du système. Aujourd’hui, il y a une urgence, voire une priorité, il faudra aller vers un dialogue dans la société, dans le hirak.

La libération des détenus n’est pas suffisante, il faudra libérer le champ politique et surtout laisser la société s’organiser librement, se concerter et faire émerger des solutions. L’idée de la conférence nationale du hirak pour la transition démocratique fait son chemin dans la société, laisser le hirak national et pacifique s’organiser, le reconnaître en tant qu’interlocuteur au lieu de le diaboliser est aussi un test de la volonté réelle du pouvoir,

– La justice est-elle libre dans ses décisions ?

Non, la justice est le plus grand perdant dans cette affaire, les détenus d’opinion ont été mis en liberté de la même façon que leur arrestation ; sur ordre du pouvoir de fait.

Le tribunal de Sidi M’hamed qui a brillé comme un tribunal d’exception pour le jugement de «l’affaire de l’emblème amazigh» et des politiques restera une tache noire dans les annales de la justice algérienne.

Malheureusement, «la justice du téléphone» a encore la peau dure, pourtant le mouvement des magistrats a suscité beaucoup d’espoir dans l’institution et la société. Désormais, il faudra beaucoup, pour rétablir la confiance du citoyen.

D’autres détenus, principalement des animateurs en vue du hirak, sont toujours incarcérés.

– Dans un post sur votre page Facebook, vous estimez que l’espoir de voir des prisonniers, à l’instar de Tabbou et Fersaoui, libres «se dissipe» après les rumeurs qui ont circulé durant toute la journée de dimanche. Vous avez considéré que ces derniers sont «pris en otages par le pouvoir»…

Effectivement, les détenus d’opinion sont pris comme monnaie d’échange : capitulation du hirak contre leur libération. Une manière de dévier de la revendication du changement du système via une transition démocratique.

Nos camarades, faut le rappeler, ne sont pas libérés, ils sont mis en liberté provisoire en attente de leurs procès, l’épée de Damoclès est toujours là. Les détenus doivent être libérés tout simplement en dehors de toute pression ou condition. Ils doivent être réhabilités. Ce sont des victimes, leur libération n’est qu’une réparation de l’injustice.

– Un fait à signaler dans presque tous ces cas : les autorités refusent de communiquer. Pourquoi, selon vous ?

Oui, les autorités ne pourront pas assumer ce débat, elles sont dans le tort, mais justement au lieu de communiquer, les autorités font dans la propagande et la désinformation via leurs relais médiatiques.

A notre niveau, tenant compte de nos moyens limités et des pressions qui s’exercent sur nous à ce jour, on n’arrive pas à établir des listes définitives des détenus, des procès.

Les avocats eux-mêmes ne sont pas informés à temps pour pouvoir bien préparer la défense de leurs clients, des pratiques qui sont déjà une entorse aux normes d’un procès équitable qui doit être garanti à tous les justiciables. L’épisode de jeudi passé est édifiant : des détenus mis en liberté provisoire dans la confusion et la précipitation au point où les avocats n’ont pas pu suivre.

On l’a compris, les autorités veulent éviter la mobilisation, la solidarité et le débat autour de ces procès, des procédures et surtout, elles veulent escamoter le débat sur la justice dans notre pays, alors que ceci intéresse le citoyen, le justiciable. La justice nous intéresse nous en tant que défenseurs des droits humains et en tant qu’ONG des droits de l’homme, c’est un mécanisme de protection des droits humains, un rempart contre l’arbitraire et l’injustice. L’état de la justice est à lui seul un indicateur suffisant pour jauger de l’état des libertés, des droits humains et de la gouvernance dans un pays.

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