Le pouvoir de toutes les «pratiques liberticides»


Beaucoup de choses ont changé dans ce qui semblait être des acquis des premières semaines de la révolution du Sourire. Mais depuis quelques semaines, agressions policières  les interpellations et les emprisonnements de manifestants, l’interdiction du port du drapeau amazigh, les pressions exercées sur les militants se multiplient, dans un paysage médiatique soumis aux ordres et au pouvoir du chef d’état-major. Retour sur un «recul» inquiétant des acquis avec quelques acteurs de la société civile qui ont accepté de répondre aux questions d’El Watan Week-end.

Drapeau amazigh interdit à Alger

Depuis Béchar où il était en visite, le 19 juin dernier, Gaïd Salah met en garde contre ce qu’il a qualifié de «tentative d’infiltration des marches populaires par une infime minorité de manifestants qui brandissent des drapeaux autres que l’emblème national». Sauf que c’est le drapeau amazigh qui était visé et non les autres emblèmes brandis lors de chaque manifestation citoyenne.

Depuis le premier vendredi qui a suivi son discours, plusieurs dizaines de manifestants, sortis manifester dans la capitale avec l’emblème amazigh, ont été interpellés, placés en garde à vue et présentés dimanche, comme chaque semaine, devant le tribunal de Sidi M’hamed à Alger puis sont placés sous mandat de dépôt pour «atteinte à l’unité nationale». Ces manifestants sont en détention à la prison d’El Harrach en compagnie du commandant de l’ALN, Lakhdar Bouregaâ.

Ce qui a suscité un tollé de critiques à l’égard du chef d’état-major. Mais pas que. Des fouilles systématiques sont opérées sur toute femme portant une robe kabyle ou toute personne exhibant un quelconque symbole en lien avec la culture amazighe ou la Kabylie : t-shirt de la JSK ou même pin’s portant les trois couleurs amazighes, bleu, vert et jaune. «L’étendard unitaire nord-africain est né dans la résistance au déni identitaire. Aujourd’hui, il est porté aux quatre coins de Tamazgha. Tout le monde sait, y compris ses détracteurs, qu’il n’est pas un symbole de repli et d’enfermement.

Il n’est pas non plus un fanion qui serait un témoignage d’existence. Il est le symbole d’un éveil majeur qui nous reconnecte avec une trajectoire rompue en 1515. Et, de cela, il n’en est pas question pour les vassaux de l’empire qui se voient comme nos maîtres dans le cadre du Grand Moyen-Orient. Les pétro-monarques se posent en suzerains d’une entité qui prendrait la place du cadavre encore chaud de la Oumma arabe», s’indigne Mohand Bakir, journaliste et militant établi en France.

Pour sa part, Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (Laddh), pense que cette manœuvre de Gaïd Salah vise «à diviser le mouvement et diaboliser la Kabylie qui s’est engagée pleinement dans cette révolution nationale». «Le pouvoir n’a pas lésiné sur les moyens, de l’intox, des intimidations, de la répression, des interpellations, qui sont des pratiques au menu depuis le 22 février, pour finir par l’alibi du drapeau amazigh. L’interdiction de ce dernier à Alger alors qu’il est massivement porté en Kabylie est une manœuvre qui risque de diviser non seulement le mouvement mais le pays aussi.

C’est Gaïd Salah qui attente à l’unité nationale au moment où le peuple algérien a retrouvé sa communion dans le combat et l’espoir d’une Algérie de tous et de toutes», accuse Saïd Salhi. Mohand Bakir pense que le chef d’état-major tente, à travers cet acte ignoble, de «fracturer les rangs de la révolution du Sourire pour la défaire et casser la dynamique de renaissance de Tamazgha comme ensemble géopolitique autonome». «Il est donc clair que défendre de ce drapeau c’est défendre la souveraineté algérienne. Aujourd’hui, la défense de l’amazighité est l’acte le plus révolutionnaire et le plus patriotique qui soit», assure-t-il.

Espaces de discussion de plus en plus rares

Depuis le début de la révolution pacifique, la parole s’est libérée et plusieurs espaces de débat se sont créés aux quatre coins du pays. Il y a ceux qui sont organisés par des associations telles que le forum de débat du Rassemblement Actions Jeunesse (RAJ) à Alger ou par des artistes à l’image du débat hebdomadaire organisé sur les escaliers du Théâtre national algérien (TNA). Mais on retrouve aussi ceux organisés en dehors d’Alger, où participent et les citoyens et les militants, à Bouira, Adrar, Oran et dans beaucoup d’autres wilayas du pays.

L’on se rappelle de la répression qu’ont subi les militants de RAJ après la 6e semaine du mouvement, quand Noureddine Bedoui, Premier ministre, avait décidé d’interdire toutes les actions à Alger, dont les manifestations durant la semaine et les débats citoyens. Mais cela n’a pas découragé ces militants qui maintiennent le forum jusqu’à ce jour. Sauf que ce n’est pas le cas dans toutes les régions du pays. Hakim Addad, militant, ancien président du RAJ et l’un des organisateurs du forum de débat revient sur le sujet : «Il s’avère que la répression de plus en plus féroce du pouvoir fait que les regroupements citoyens sont dispersés et réprimés par la police.

Cela fait que nous voyons ces derniers jours moins de débats dans la rue. Qu’à cela ne tienne, nous allons nous accrocher, nous renforcer et tout faire pour que ces vitaux forums de débat  puissent continuer, autant dans la rue, sur les places publiques que dans les lieux fermés, locaux d’associations et autres agoras, mais aussi dans des lieux privés et personnels.» Et d’ajouter : «Ces débats sont essentiels au hirak et à notre révolution. Ils permettent d’alimenter la suite du processus riche en propositions citoyennes.

Elles sont multiples et variées. Le débat et la parole libres tuent l’opacité dans laquelle se complait le pouvoir. Ces espaces citoyens ne lui sont pas acquis. Il est donc dans la logique de survie et pense qu’en réprimant ces espaces il arrivera à se maintenir. C’est un combat perdu d’avance pour lui. Nous devons les sauvegarder et même les multiplier. Il y a ce que proposent les intellectuels, les personnalités, les partis, les associations, les syndicats et les collectifs. Mais il doit y avoir aussi la voix des citoyens et citoyennes non organisés. Cela est primordial. C’est ainsi que s’écrit la constituante ou, pour le moins, la prochaine Constitution qui découlera du processus en cours.»

Violence policière pendant le hirak

Pas un vendredi ne passe sans voir des images de violences policières contre les manifestants pacifiques, notamment dans la capitale. Ils sont «gazés», «tabassés», «fouillés», «interpellés» et conduits en dizaines vers des commissariats, parfois très loin d’Alger. La ville est quadrillée. Quant aux principaux lieux de manifestation des Algérois, ils sont verrouillés, notamment le tunnel des Facultés et l’escaliers de la Grande-Poste. Les espaces de manifestation rétrécissent de plus en plus.

Les forces de maintien de l’ordre, mobilisées par milliers, limitent de plus en plus l’espace public à Alger. Mais vendredi dernier, la vidéo montrant des manifestants passés à tabac par des agents de police a suscité l’indignation sur les réseaux sociaux et ailleurs. La violence utilisée ne peut trouver de justification devant des manifestants qui ont ébranlés le monde avec leur pacifisme. La DGSN a affirmé qu’elle comptait ouvrir une enquête sur les circonstances de ce qui s’est passé. Mais les manifestants, eux, savent que cela n’est pas nouveau. Depuis la prise du pouvoir par le chef d’état-major, tout a changé. La violence policière s’est accentuée.

«La vidéo montrant des jeunes se faire tabasser par des policiers vendredi dernier a contraint les responsables algériens à ouvrir une enquête. Mais je me pose une question : combien d›autres actes sauvages et lâches perpétrés par les forces de l’ordre contre des citoyens pacifiques pour lesquels il n’y a pas d’images», s’interroge le militant, médecin de profession, Djamel Eddine Oulmane.

Encore des arrestations

«Nous comptons, aujourd’hui (mercredi, ndlr) plus de 60 détenus, en majorité des jeunes provenant des wilayas de Kabylie mais aussi d’autres wilayas, poursuivis de manière illégale, sans fondement juridique et détenus arbitrairement dans des conditions inquiétantes à la prison d’El Harrach pour la majorité. Cette escalade risque de radicaliser le mouvement et le pouvoir, notamment le pouvoir réel, est le seul à en assumer la responsabilité.

Malgré tout, le peuple algérien a compris la manœuvre, il reste solidaire et déterminé à poursuivre sa révolution pour le changement pacifique du système et l’avènement d’une Algérie nouvelle, démocratique, sociale, civile et de la diversité», confie Saïd Salhi, vice-président de la Laddh. Mais ce n’est pas nouveau.

Les éléments de la police n’arrêtaient pas, depuis le début de la révolution, notamment à Alger, d’interpeller les jeunes manifestants en les faisant passer pour des perturbateurs sans qu’une organisation n’ait cherché le vrai du faux de cette histoire. Mais depuis la répression et l’interpellation des militants associatifs, les choses ont changé. Beaucoup ont compris que le régime est revenu à sa nature répressive et que rien n’a changé sur ce plan.

L’interpellation de manifestants pour port du drapeau amazigh a confirmé la règle. Mais Gaid Salah a corsé les choses cette semaine en qualifiant de «traîtres» les manifestants qui scandent «Etat civil et non militaire» pendant les manifestations du vendredi. Cela peut augmenter le nombre des interpellations à partir du vendredi prochain, prédisent plusieurs observateurs du mouvement. «Le pouvoir est violent dans sa nature et dans ses gènes. Nous savions qu’à un moment ou un autre, il allait revenir à sa nature originelle.

C’est ce qui arrive depuis au moins deux mois maintenant et de plus en plus durement. Il est acculé car il sait qu’il est en train de perdre et de s’approcher chaque jour de la porte de sortie. Il sort donc son artillerie, pensant faire taire le mouvement pacifique de revendication. Il n’y arrivera pas. Même si la répression s’accentue, et je pense que cela va être le cas dans les prochains jours, nous devons résister, tenir la barre de la révolution pacifiquement car là est notre meilleure arme», conseille le militant Hakim Addad.

Pression exercée contre les militants

Ils sont connus des services de renseignement et de la police : les militants sont, pour beaucoup d’entre eux, ceux qui paient les pots cassés durant ce mouvement. Ils sont déjà identifiés et, souvent, ce sont eux qui subissent la pression de la police. Certains sont même pointés du doigt et sont accusés d’être derrière le mouvement dans leurs régions. C’est le cas, à Oran, du journaliste et défenseur des droits de l’homme Saïd Boudour.

«Les militants sont déjà formés et habitués à ce genre de situation. Ils sont sur le terrain et soutiennent le mouvement mais ils sont les plus visés, ce qui est une réalité amère», explique Saïd Boudour. Et d’ajouter : «S’ils sont visés, c’est parce que le pouvoir sait pertinemment qu’ils ont la capacité de mobiliser. Mais surtout, ils ont une compréhension de la chose politique et une vision de ce que devrait être l’Algérie de demain, ce qui pose problème au pouvoir qui fait tout pour démobiliser les gens et étouffer la révolution.»

A vrai dire, Saïd Boudour n’est qu’un exemple de ce que subissent les militants, partisans ou non, mais qui n’ont jamais abandonné le terrain de la lutte pour que l’Algérie vive des moments pareils. Ils sont dans différentes régions du pays mais les procédés sont les mêmes. Appels téléphoniques, menaces, attaques répétitives sur les réseaux sociaux, convocations par la justice ou par la police, notamment à travers son service de  cybercriminalité qui a été créé en 2012 spécialement pour réprimer et emprisonner les militants, comme c’est le cas de plusieurs d’entre eux, dont le bloggeur de Béjaïa, Merzouk Touati.

Au 19e vendredi à Oran, plusieurs jeunes, venus des quartiers populaires Derb et Sid El Houari, ont été interpellés et conduits au commissariat central. Dès lors, une caravane de solidarité a été organisée par les hirakistes, dont des militants et des membres d’organisations de défense des droits de l’homme dans la wilaya. Ces derniers ont pu mobiliser autour d’eux et réussi à organiser un sit-in devant l’institution en question.

Les jeunes ont fini par être libérés sous la pression, ce qui n’a pas été du goût «du chef de la sûreté qui m’a tout mis sur le dos», témoigne  Saïd Boudour. «Le chef de la sûreté a proféré des accusations graves, sans fondement, devant tout le monde. Je sais que je suis dans le viseur. Je suis tout le temps harcelé, mais je ne suis pas le seul. C’est le cas aussi de la militante féministe Fatima Boufenik qui a été lynchée sur les réseaux sociaux», nous confie Saïd Boudour.

Cette situation inquiète les organisations dé défense des droits humains et les militants de manière générale. Parmi eux, le secrétaire général de Laddh, Moumene Khelil, qui apporte aussi son témoignage sur le sujet : «Effectivement, les militants sont surveillés de près et ce, depuis le début des manifestations. A vrai dire, les éléments des Renseignements généraux (RG) ont appris à identifier les meneurs des manifestations dans les villes, notamment ceux qui arrivent en premier sur les places publiques.

Par exemple, à Alger, tous ceux qui arrivent le matin sont systématiquement identifiés et suivis. Je cite, pour l’exemple, l’équipe du RAJ. Ils sont immédiatement suivis par les éléments des RG, et ce, dès qu’ils sortent de leur siège, à Alger-Centre. Les forces de l’ordre sont au courant de tous leurs gestes. Certains militants sont même arrêtés par mesure préventive, sans aucune raison. Ils sont généralement relâchés le soir.»

Soumission des médias

«Les pressions sur les médias et leur étranglement ne sont pas nouveaux. On ne peut dissocier la liberté de la presse par rapport à d’autres libertés. Le soulèvement populaire a libéré, au début, la parole au sein de la corporation, surtout dans le service public et là où l’exercice du métier est entravé. Mais à partir du 26 mars, il y a eu un retour de manivelle avec la prise en main du pouvoir par la contre-révolution qui a imposé son hégémonie sur les médias lourds, comme sur les chaînes de télévision privées et publiques, pour en faire des supports de propagande», alerte le journaliste et ancien rédacteur en chef du Matin, Youcef Rezzoug.

Et d’ajouter : «La mise en scène de l’histoire de l’enlèvement le 26 mars du directeur d’Echourouk et la désignation le lendemain du nouveau gouvernement était un tournant, mettant un terme au frémissement de changement observé au début de la révolution au niveau de certains médias, habituellement à la solde du régime.

Ceci dit, il y a eu un mouvement naissant au niveau de l’ENTV et de la Radio, porteur d’espoir et, surtout, s’inscrivant, à travers ses revendications, dans une conception globale ce qu’il devrait être un service public, dans les standards du métie, ayant trait au droit à l’information du public loin de tout corporatisme. Même si le rapport de forces est inégal au niveau de l’ENTV, les journalistes de cette chaîne publique ont ouvert le débat à travers leur contestation.

Et la société de s’en emparer en exigeant un service public respectant le cahier de charges, en se libérant de l’inféodation aux différents gouvernements, dont celui des 3issaba, pour accomplir sa mission fondamentale qui est d’informer les contribuables qui le financent.»

Quant aux médias qualifiés traditionnellement de libres, d’énormes pressions pèsent sur leur devenir avec l’offensive de la contre-révolution et aussi du blocage de certains sites. «Leur survie dépend donc du triomphe des revendications populaires et de la révolution», explique Youcef Rezzoug. C’est ce qu’entend dire aussi le journaliste et le militant Mohand Bakir. «L’état-major n’entend pas laisser du champ à la libre expression.

Et cela va au-delà des médias. Pour justifier sa politique de mise au pas de la société, il promeut une grille de lecture complotiste où les capacités de nuisance du camp adverse sont surdimensionnées. Les fonctionnaires des différents services sont instruits pour agir en agents de police politique. La volonté des décideurs de fait est clairement de réduire au maximum les espaces concédés à la libre expression», confie-t-il. La liberté de la presse est l’affaire de tous. Elle s’inscrit dans la liberté de tout le peuple et vice-versa, selon Youcef Rezzoug. «La liberté du peuple devrait être l’affaire également des journalistes.

Hélas, certains confrères se sont enfermés dans une conception éditoriale de ne traiter que les sujets allant dans le sens de glorifier la contre-révolution ou du moins arrangeant sa propagande plutôt que d’informer le public sur les questions cruciales. Ils ont inventé un nouveau journalisme, anecdotique, se focalisant uniquement sur l’emprisonnement des anciens dignitaires du système et sur les ‘potiches’ liées à la famille Bouteflika, en faisant semblant de ne pas voir l’arbitraire qui touche les prisonniers d’opinion. La vox-populi leur a déjà trouvé un qualificatif : les correspondants de ‘Sidhoum Gaïd’, allusion au tribunal Sidi M’hamed», regrette-t-il.

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