La raison du peuple doit primer sur la raison du pouvoir


La révolution pacifique du 22 février, portée par tout le peuple, a restitué la dignité et la fierté d’être Algérien et a sonné le glas du système des clans et de la prédation, instauré depuis l’été 1962.

Ce système politique a pu, tout au long de ces 57 dernières années, se reconstituer, après chaque crise, pour se maintenir au mépris de toute légitimité et légalité. Un système auquel les artisans et les partisans continuent à s’agripper, en dépit du bon sens et de l’éthique morale et politique, à l’utopie d’une énième restauration d’un régime condamné par l’histoire et honni par le peuple, moyennant une présidentielle décriée partout et par tous.

Pourtant, l’ampleur de la mobilisation durant ces quarante semaines, exprimant un ras-le-bol général, une volonté et un espoir dans un nouveau départ pour notre pays, est significative d’une irréversibilité du mouvement et donc d’une impossibilité au renoncement à l’exercice de la souveraineté populaire pour se donner un nouveau système politique.

A contre-courant des aspirations du peuple, un personnel politique, ayant perdu la raison, incapable de comprendre que son seul rôle est d’avoir une vision à long terme pour le pays, continue à jouer le maintien et une participation au pouvoir.

Le manque d’ambition pour le pays et l’entêtement maladif des dirigeants à accaparer le pouvoir ou à y prendre part, à n’importe quel prix, ont été à l’origine de la spoliation du peuple de sa liberté et de son droit à se donner une Constitution de son choix et bâtir un meilleur avenir.

La révolution populaire et pacifique en cours a révélé une détermination insoupçonnée du peuple algérien à recouvrer le droit de se donner des institutions modernes et de vivre dans la liberté, la dignité et la démocratie. Une Constitution qui organise notre vivre-ensemble, qui garantit la pluralité et qui articule notre diversité à l’unité de la nation. Une nation au passé à la fois millénaire, riche et complexe, partageant avec ses voisins immédiats un même processus historique.

Les errements politiques du commandement militaire, qui a accaparé tous les pouvoirs depuis que l’ancien chef de l’Etat a été contraint à la démission sous la pression de la rue et son lâchage par ses obligés qu’il a lui-même portés à la responsabilité, ont mis en évidence, de façon flagrante, les priorités à prendre en charge pour un nouveau départ pour notre pays. Il s’agit de la séparation des différents pouvoirs qui fondent les Etats modernes. Les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire doivent se compléter et se contrôler mutuellement.

La dérive originelle est celle du pouvoir législatif réduit, depuis l’Assemblée constituante de septembre 1962, en chambre d’enregistrement. Une Assemblée constituante résultat d’une liste unique choisie par Ahmed Ben Bella autoproclamé chef du bureau politique du FLN et plébiscité par un simulacre de vote populaire. Une Assemblée dessaisie de l’objet de son institution, qui est de concevoir une Constitution et l’adopter.

C’est encore le même Ahmed Ben Bella qui a proposé la première Constitution de l’Algérie indépendante, à une réunion de délégués du FLN, dans une salle de cinéma, avant de la faire adopter, en dépit d’une forte opposition, par un coup de force à l’Assemblée et plus tard par un référendum.

La dérive est aussi celle du pouvoir exécutif dont les titulaires, acquis à la conception autoritaire du pouvoir, se recrutent dans les clans qui ont confisqué l’indépendance nationale. Des sociétaires à l’incompétence politique avérée, inadaptés à gérer les problèmes, incapables de faire des choix et de concevoir des stratégies et, surtout, corruptibles. Des dirigeants semant les graines de la division, de la haine et de la fitna. Des dirigeants ressassant la même vieille rengaine, que l’on ressort à chaque crise, de réformes politiques, sociales, économiques mais à chaque fois les libertés et les droits régressent, la misère sociale s’accentue et la dépendance aux hydrocarbures s’accroît.

Le pouvoir judiciaire n’est pas en reste. La soumission de la justice au pouvoir exécutif est incontestable. Le Conseil constitutionnel a toujours entériné les atteintes et couvert les violations de la Constitution, comme ce fût le cas en 2008 lors de l’approbation des amendements qui ont porté atteinte aux équilibres du pouvoir par un vote du Parlement en lieu et place d’un référendum, ou à l’occasion de la validation de la candidature de Abdelaziz Bouteflika pour un 4e mandat présidentiel malgré l’incapacité avérée de ce dernier.

Aussi, et c’est récurrent, le traitement d’affaires politiques ou de corruption par les tribunaux où les verdicts ne sont prononcés qu’une fois les décisions transmises par les tenants du pouvoir. Les dirigeants officiels ne sont inquiétés par la justice qu’à la faveur de la chute du clan auquel ils appartiennent ou qu’ils ont servi.

Le pouvoir des médias est aussi à repenser. D’un instrument d’information et de communication, notamment sur les événements socio-politiques et la vie quotidienne, il a été transformé en moyen de propagande politique du pouvoir, de diffusion de mensonges, d’abrutissement et de promotion de l’incompétence. L’absence de couverture, dans les médias audio-visuels, des marches populaires toujours en cours ou, plus grave, la perversité des commentaires journalistiques qui accompagnent les rares images diffusées par les chaînes de télévision aux ordres sont là pour nous rappeler cette imposture.

Le débat libre sur les questions d’intérêt général et politique y est banni. L’expression des points de vue différents et critiques des réalités quotidiennes en est largement réduite. Les journalistes sont soit censurés ou détournés de leur rôle de collecte et de répercussion d’informations. Les rapports entre les médias, les responsables politiques et les citoyens s’en trouvent pervertis. Censés avoir une influence positive et éclairer l’opinion sur la gestion de la vie publique, en révélant les manœuvres et les malversations des dirigeants, les médias sont réduits à servir les intérêts des décideurs du moment.

Le pouvoir du suffrage est, quant à lui, carrément détourné. Conçu comme un droit citoyen permettant l’expression de la souveraineté populaire, il a été rendu inopérant du fait de la non-reconnaissance effective de la pluralité, des atteintes répétées à la liberté d’organisation et d’expression et surtout de l’usage systématique de la fraude électorale. Les Algériens n’ont jamais réellement participé au choix du système politique et des institutions qui doivent régir le fonctionnement de leur Etat.

Ils ont encore moins participé au choix de leurs dirigeants officiels. Le fichier électoral et les élections ont de tout temps été truqués ; les anciens chefs de l’Etat et de gouvernement le reconnaissent tous. Il ne peut y avoir de réelle vie publique sans suffrage universel.

La concentration et la confusion de tous ces pouvoirs ont mené à l’arbitraire dans la gestion des affaires publiques, ont accentué la défiance à l’égard des institutions politiques et ont rendu propice la propagation de la culture de la corruption.

Un travers culturel et politique qui continue d’empêcher le pays de se concentrer sur les défis du présent et du futur par la modernisation de l’économie, en y apportant des réformes structurelles pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures, en investissant dans la formation, le savoir et l’innovation technologique, en réhabilitant notre communauté nationale établie à l’étranger par son implication dans le développement national, en valorisant les territoires par une réorganisation de l’Etat pour rapprocher les citoyens des centres de décision, en s’engageant dans la construction de la fédération des Etats nord-africains, en hissant notre peuple au rang de nation souveraine…

Là est l’enseignement principal tiré par le peuple algérien de ces 57 dernières années. Le refus du hirak de se faire représenter explique clairement qu’aucune personne ou groupe de personnes, qu’aucun parti ou groupe de partis et ni aucune institution fut-elle l’armée ne peut se substituer à la volonté générale librement exprimée. Les slogans scandés tels «Souveraineté populaire, période de transition !» ou «Le peuple veut une Constitution nouvelle !» rendent compte largement de cette réalité.

Le moment est venu de s’engager dans une transition constituante. La période de transition permettra aux citoyens de mener un débat libre et démocratique, relayé par les médias, sur la conception de l’Etat, des institutions, des lois et des pouvoirs. Il s’agit de renforcer les acquis déjà arrachés par les luttes démocratiques, de faire entendre toutes les opinions pour rendre les droits politiques, économiques, sociaux, culturels, cultuels et à l’information inviolables et inaliénables, de mettre en place des garanties judiciaires pour la non-remise en cause des libertés individuelles et collectives, de rendre impératif le respect du verdict du suffrage universel et des institutions démocratiques. Il s’agit également de garanties judiciaires de la soumission de la puissance publique au droit.

On le sait tous, Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. Plus que jamais, la raison du peuple doit primer sur la raison du pouvoir. Il s’agit, donc, de rendre au peuple sa souveraineté en faisant de lui l’auteur et le légitimateur de la nouvelle Constitution. C’est là le sens du peuple législateur souverain.

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