La justice en quête d’indépendance : Le poids pesant du pouvoir


C’est une révolte inédite. La grève des magistrats qui a paralysé l’appareil judiciaire est un événement en soi. Il s’agit d’une rébellion d’un corps historiquement connu pour son conformisme et sa soumission à l’ordre et à l’autorité, dont il est l’un des instruments redoutés.

Une première dans les annales qui n’aurait pas pu avoir lieu sans l’insurrection citoyenne qui secoue le pays depuis des mois. Une insurrection qui a pour vocation, justement, de libérer des territoires longtemps embrigadés. C’est précisément un des enjeux majeurs de la révolution démocratique en cours.
Libérer la justice de toute influence et surtout la soustraire définitivement au diktat du pouvoir exécutif et à son administration est au cœur du débat. Instrument de répression par excellence, la justice algérienne traîne l’image peu glorieuse d’un pouvoir totalement obéissant à l’Exécutif, surtout quand il s’agit des questions d’opinion et des libertés démocratiques et politiques.

Justice de nuit, de téléphone et tribunaux aux ordres sont autant de qualificatifs employés pour résumer l’ampleur de l’injustice infligée au pays et aux citoyens. Attribut essentiel de la souveraineté, l’autorité judiciaire a de tout temps été l’angle mort dans la mise en place d’un Etat de droit, alors qu’elle est censée en être la pierre angulaire.

Une justice véritablement indépendante, peuplée de juges réellement émancipés, doit être le socle sur lequel reposera l’Algérie à laquelle aspirent des millions d’Algériens en mouvement, qui expriment fortement ce désir. Dans leurs mobilisations hebdomadaires, ils brandissent l’étendard de la justice comme étant la colonne vertébrale nécessaire à la refondation nationale.

C’est dans ce sens que l’insurrection des juges, qui refusent d’être traités comme un «troupeau», prend les allures d’une «petite révolution» dans un monde aussi mystérieux qu’opaque. Au-delà de la question «sociale» somme toute légitime qu’ils exposent, les magistrats grévistes posent avec fracas la lancinante problématique du fonctionnement du système judiciaire, qui rend quasi impossible son indépendance.

Le Conseil supérieur de la magistrature, garant de l’indépendance des juges et de l’ordre judiciaire, se trouve ligoté du fait de son assujettissement au pouvoir exécutif. Il est placé organiquement sous le contrôle du président de la République et du ministre de la Justice.

Il subit ainsi le poids écrasant de l’Exécutif, dont il est impérieusement nécessaire de se débarrasser. L’insurrection des juges vient également battre en brèche le discours visant à faire croire que depuis la déposition de Abdelaziz Bouteflika, les juges ont retrouvé leur liberté et leur indépendance.

Un des candidats à la présidentielle est à ce propos très bavard. Pour redorer son image, le «nouveau» pouvoir a même excellé dans l’usage de la justice pour combattre les corrompus liés à la galaxie bouteflikienne, en emprisonnant les figures les plus en vue.

Un leurre. Une opération de marketing politique qui a fait «pschitt». Réhabilité avant d’être promu ministre de la Justice et garde des Sceaux, Abdelghani Zeghmati a enfilé le costume d’un Eliot Ness algérien.

Sauf que sa méthode a rapidement montré ses limites. Sanguin. L’ancien procureur général d’Alger, banni par la bande à Chakib Khelil, veut aller vite. Mais il se heurte à des magistrats résolus à défendre leur territoire dans un contexte d’effervescence politique.

Il a «réussi» un consensus général contre lui dans son secteur. Dans ce bras de fer inattendu, il laissera certainement des plumes. Mais ce que ne disent pas les magistrats dans leur colère, c’est l’affaire des détenus d’opinion placés sous mandat de dépôt systématiquement.

Nombreux sont ceux qui leur reprochent un silence sur une question aussi sensible qui révolte les Algériens. Comment les juges capables de se soulever aussi massivement et paralyser les tribunaux n’étaient-ils pas en mesure de défendre la liberté d’opinion des militants politiques, associatifs et des citoyens dont le seul tort est d’avoir brandi un emblème ou une pancarte à contenu politique ? La question est légitime, elle appelle une réponse claire.

Vouloir jouir de son indépendance, c’est pouvoir l’exercer en son âme et conscience face à des justiciables dont le délit relève de la liberté d’opinion et d’expression. Face à la force de la loi, la puissance de la conscience doit nécessairement l’emporter.

La subordination de la justice au pouvoir exécutif ne peut masquer indéfiniment l’arbitraire infligé à des innocents. L’indépendance d’un juge dépend aussi de sa propre responsabilité à l’être.

Si en effet, l’abus de pouvoir est réel, parfois ou même souvent, il est renforcé par l’abus d’obéissance. Faut-il rappeler que la justice n’est pas réductible à une batterie de textes et de lois. Encore moins à des procédures techniques et organisationnelles. Elle est avant tout un esprit. Une philosophie de laquelle découle la pensée juridique et judiciaire.

En Algérie, et ce dès le départ, la conception de la justice procède d’un raisonnement répressif. Un instrument de contrainte, un appareil de contrôle et de terreur. D’où la nécessité de repenser profondément cette philosophie qui doit aller de paire avec la refondation de l’Etat.

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