«La femme», un thème de campagne pour éviter les vraies questions


Abdelkader Bengrina, candidat à la présidentielle, promet de marier «les femmes célibataires»

La campagne électorale n’a pas encore débuté que les idées dignes d’une énième comédie politique fusent déjà.

Dernière absurdité en date : la promesse, tenue par Abdelkader Bengrina, candidat à l’élection présidentielle, de marier les «femmes célibataires», dont le nombre augmente «dangereusement», selon ses dires. En plus du fait que cette promesse tient du bégaiement tant elle a été étrennée par des leaders conservateurs, elle relève surtout du déni de la place de la femme dans la société algérienne.

Pourquoi donc veut-il marier des femmes célibataires qui ne lui ont rien demandé ? La thématique du sauvetage de la société algérienne par le mariage des «awaenes» (femmes célibataires) a déjà été maintes fois éculée par les partis islamistes. La notoriété de l’inénarrable Naïma Salhi a été bâtie sur sa déclaration selon laquelle «la solution au problème du célibat des jeunes filles réside dans la polygamie».

Car en filigrane de la proposition du candidat conservateur apparaît la polygamie qui pourrait, selon ses défenseurs, régler ce qu’ils voient comme un «dangereux problème pour l’équilibre de la société».

Arguant du fait que les femmes seraient bien plus nombreuses que les hommes, il serait ardemment souhaitable, prétendent-ils, de leur faire goûter aux joies du mariage, même si elles viennent en troisième ou quatrième noces de leur époux. Le candidat à l’élection présidentielle avance «l’effrayant» chiffre de 11 millions de femmes célibataires.

Or, selon les études de l’Office national des statistiques (ONS) sur la répartition de la population algérienne par sexe, le nombre d’hommes dépasse légèrement celui des femmes : sur une population de 41,72 millions enregistrée au 1er juillet 2017, 21,1 millions sont de sexe masculin et 20,59 millions de sexe féminin. En tout et pour tout, il y aurait six millions de femmes âgées entre 30 et 49 ans dont la situation matrimoniale n’est pas précisée.

Ces déclarations sont surtout en décalage avec les mutations profondes que connaît la société algérienne. Le mariage ne constitue plus la voie obligée des Algériennes. Celles-ci, et bien que l’accès au travail leur est encore difficile (elles ne représentent que 18% de la population active), sont bel et bien présentes dans le marché du travail, jouant des coudes avec leurs confrères et gravissant les échelons grâce à leurs compétences.

La promesse de Bengrina sonne, par ailleurs, comme une insulte à plusieurs années de lutte pour conquérir quelques parcelles de liberté dans une société à forte tradition patriarcale, dans laquelle les tabous restent tenaces et où des épiphénomènes, tels que le prêcheur cathodique cheikh Chamseddine et autres émissions à caractère misogyne, jouissent d’un grand succès.

Surtout, les promesses permettent à ceux qui les tiennent d’éviter les vraies questions. Le mariage n’a jamais figuré dans les revendications des femmes qui battent le pavé depuis le 22 février.

La priorité est, disent les contestataires, à donner à la reconstruction de l’économie basée sur la diversification des revenus, l’établissement d’un Etat de droit, la résorption du chômage ainsi que l’élimination de la corruption et l’égalité des chances. Bref, au lieu de tenir un discours démagogique, il est plus que temps de réfléchir aux véritables causes du mal plutôt qu’à ses effets.

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