«La baisse des cours de l’euro et du dollar est conjoncturelle»


Brahim Guendouzi. Professeur d’économie

– Les cours des principales devises ont reculé sur le marché noir après avoir atteint des records vers la fin de l’année 2019. Ce dimanche, l’euro valait 198 DA alors que le dollar était cédé à 178 DA. Certains intervenants pointent une baisse de la demande en lien avec les conséquences du coronavirus et celles du blocage de la licence d’importation des kits CKD/SKD. Sommes-nous face à une baisse conjoncturelle ?

Effectivement, la baisse des cours du dinar par rapport à l’euro et le dollar sur le marché informel des devises peut être considérée comme conjoncturelle. La conjugaison de plusieurs facteurs a influé la demande des deux monnaies étrangères vers la baisse, alors que les cours officiels à la Banque d’Algérie sont restés stables durant cette période.

Le mouvement baissier, à relativiser bien sûr, a commencé en réalité bien avant, durant le printemps 2019, par comparaison aux cours constatés durant les années antérieures, atteignant jusqu’à 220 DA pour un euro. Parmi les facteurs que l’on peut citer, figure évidemment la situation politique et sociale que vit actuellement le pays, incitant à la prudence de nombreux clients du marché informel.

C’est également en relation avec le renforcement des contrôles douaniers aux frontières, particulièrement au niveau des aéroports, pour stopper les nombreuses sorties illicites des devises vers l’étranger. Les modifications apportées dans les procédures d’obtention des visas Schengen ont fait que de nombreux demandeurs de ces visas n’ont pas pu avoir de rendez-vous, et donc ont décalé leurs déplacements, reportant ainsi les achats de devises effectués habituellement auprès des vendeurs de l’informel.

Enfin, l’apparition du coronavirus, ayant découragé de nombreux hommes d’affaires à voyager vers la Chine pour la signature de contrats commerciaux ou la prospection d’opportunités d’affaire, a contribué à la contraction de la demande de devises sur le marché parallèle.

Par contre, le blocage des licences d’importation des collections SKD/CKD pour les entreprises de montage automobile et électronique ne peut être la cause de la baisse des cours des devises dans l’informel, dans la mesure où les importateurs en question recourent normalement aux procédures réglementaires de domiciliation bancaire et ont accès au change officiel auprès des banques domiciliaires.

Aussi, la baisse du niveau des réserves de change peut amener les pouvoirs publics à durcir encore plus les conditions d’accès au financement en devises. Des opérateurs économiques pourraient être tentés de recourir alors au marché informel pour financer certains achats en devises. Il en sera de même avec l’entrée en vigueur des importations de véhicules de moins de trois ans. Le marché noir de la devise risque tout simplement de se revigorer.

– Certains considèrent que la double parité du dinar est de nature à favoriser le transfert illicite de devises à l’étranger. Etes-vous de cet avis ?

C’est vrai que l’existence d’un marché informel de devises a contribué dans une large mesure à la fuite des capitaux et au transfert illicite de devises vers l’étranger. Ce n’est pas un phénomène nouveau en Algérie, puisque dès les années 1980, de nombreuses pratiques allant dans ce sens avaient déjà été observées. Cependant, c’est depuis la hausse du niveau des importations conséquemment à l’augmentation des cours du pétrole sur le marché international à partir de 2005, que l’on a pu observer un nouveau phénomène, celui de la surfacturation des transactions commerciales à l’importation.

En fait, le marché informel des devises profite également de cette surfacturation dès lors que certains montants se retrouvent injectés dans le réseau parallèle contribuant ainsi à alimenter l’offre de monnaies étrangères. Il en est de même pour une pratique récente, qui existait néanmoins par le passé, consistant à effectuer des opérations de change avec des intermédiaires installés dans d’autres pays où est présente une forte communauté de nationaux.

En Algérie, on s’échange des montants en dinars, contre des équivalents en devises, particulièrement en euros, à l’étranger. Ces différents canaux qui alimentent la fuite des capitaux vers l’étranger rend celle-ci préoccupante dans la conjoncture actuelle. Les pouvoirs publics, qui ont certes pris conscience de cette dérive, souhaitent y mettre un frein, mais restent désarmés face à des pratiques de plus en plus sophistiquées et opaques.

– Pourquoi, selon-vous, le gouvernement est-il autant tolérant et permissif avec le marché parallèle des devises, qui est en soi illégal ?

Le contrôle des changes est en vigueur dans le pays, mais assoupli conformément à l’article VIII du FMI auquel a souscrit l’Algérie, s’agissant de la convertibilité courante (commerciale) du dinar. C’est le règlement de la Banque d’Algérie n°07-01 du 03 février 2007, relatif aux règles applicables aux transactions courantes avec l’étranger et aux comptes devises, qui constitue la référence régissant les transferts de devises vers l’étranger.

Les opérateurs économiques ainsi que les voyageurs sont astreints aux respects des mesures édictées. L’instrument de répression est l’ordonnance n°03-01 du 19 février 2003 relative à la répression de l’infraction à la législation et à la réglementation des changes et des mouvements de capitaux de et vers l’étranger. Dans les faits, les détenteurs de devises en Algérie sont tolérés par rapport à un objectif précis, celui de la bancarisation ou l’inclusion bancaire.

En d’autres termes, ce qui est recherché est tout simplement faire intégrer dans le circuit bancaire une partie des devises qui circulent dans les circuits parallèles. L’ouverture de comptes en devises est facilitée jusqu’à ce que l’ex-gouverneur de la Banque d’Algérie durant l’été passé exigeât de justifier tout dépôt en devises dépassant l’équivalant de 1000 euros.

Entre-temps, les députés, qui ont voté la loi de finances 2020, ont introduit un article autorisant tout voyageur à disposer d’un montant de 5000 euros ou équivalent sans justifications. Le nouveau gouverneur de la Banque d’Algérie vient de rappeler aux banques primaires la nécessité d’aller vers une plus grande inclusion bancaire que ce soit en monnaie nationale qu’avec des devises.

Il est temps peut-être d’engager une réflexion sur la convertibilité totale mais progressive du dinar pour en finir avec les surfacturations, la fuite des devises, le marché parallèle, et de façon générale la fraude portant sur les flux en devises, pour s’inscrire à moyen terme dans une logique d’économie productive guidée par la transparence et la compétitivité. Il est surtout essentiel d’ouvrir la voie à l’internationalisation des entreprises algériennes, car l’économie nationale a besoin de véritables champions pour tirer le reste des entreprises, particulièrement les PME.

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