Kouider Boutaleb. Chercheur associé au Labo GPES Université de Tlemcen : «Les hausses des salaires ne sont qu’illusion dans une économie rentière»


-Quel sera l’impact de la détérioration de la situation économique du pays et la dégradation du pouvoir d’achat sur les classes moyennes en Algérie ?

Rappelons, pour éclairer le lecteur, comme nous l’avons exprimé dans ce même quotidien il y a bien longtemps de cela, ce qu’on entend par «classe moyenne» dont on parle en Algérie alors que très peu de recherches académiques lui sont consacrées. Des études permettant de cerner cette classe moyenne, non seulement par des indicateurs qualitatifs, mais aussi statistiques, ou précisément économiques, dans la mesure où en l’absence de définition objective et consensuelle on s’accorde sur plusieurs découpages selon différents critères qui ont chacun leur pertinence : le revenu, la profession et le sentiment d’appartenance…

Rappelons très rapidement pour le lecteur que cette expression de «classe moyenne» est un concept qui a pris son sens usuel au tournant du XIXe siècle quand, avec le développement progressif de l’économie industrielle, des groupes sociaux sont apparus, qui n’appartiennent ni à la bourgeoisie ni au prolétariat. En Angleterre, la «middle class» désigne la nouvelle bourgeoisie industrielle et économique en compétition avec la noblesse (nobility) et la haute société (gentry).

En France, les « classes moyennes», proches de ce que Karl Marx qualifie de petite bourgeoisie, vont désigner dans le discours politique ces nouvelles couches qui, dotées d’un minimum de capital, échappent à la vie au jour le jour, qui est le lot du prolétaire, sans pour autant pouvoir se permettre l’oisiveté du bourgeois.

Certains auteurs ont défini cette classe moyenne comme les «50% des ménages dont le revenu brut disponible n’appartient ni aux 30% les plus modestes ni aux 20% les plus aisés. Il est reconnu que cette catégorie sociale, aux frontières floues, joue partout un rôle central dans la dynamique sociale».

Ceci étant, peut-on parler d’une classe moyenne en Algérie alors que des universitaires, des ingénieurs, des médecins (du moins ceux exerçant dans les structures hospitalières publiques) et bien d’autres catégories socioprofessionnelles qui, sous d’autres cieux, constituent ce que recouvre le concept de classe moyenne, vivent le jour le jour au vu des revenus (notamment les salariés) qui leur sont octroyés.

En Algérie, on observe plutôt une bipolarisation de la société entre une bourgeoisie nationale, qui s’est constituée et élargie avec l’ouverture économique et l’extension de la sphère de circulation des marchandises (le commerce), et les salariés tous secteurs et toutes catégories sociales confondus avec des différenciations mineures. Avec la situation économique actuelle, marquée par une crise budgétaire sans précédent et d’incertitudes, les risques d’aggravation de la situation socioéconomique sont généralement beaucoup plus prononcés, pour diverses raisons (propension à consommer plus élevée due à un niveau de revenu antérieur supérieur), envers les classes moyennes qu’envers les plus démunis.

-Pourquoi les revalorisations salariales n’ont-elles pas suffi à stabiliser cette couche sociale qui craint, une nouvelle fois, de ne plus pouvoir se maintenir à flot ?

En Algérie, on a observé, certes, des transformations remarquables suite aux importantes revalorisations salariales qui ont contribué effectivement à la hausse du salaire moyen de toutes les catégories socioprofessionnelles et dont ont bénéficié surtout les cadres, dont le statut a connu conséquemment un changement notable illustré par l’accès à un modèle de consommation auquel ils ne pouvaient guère aspirer avec le niveau de rémunération antérieur (voiture individuelle, vacances à l’étranger…). Cependant, ces augmentations de salaires ne peuvent être appréciées en termes de pouvoir d’achat qu’en rapport avec le coût de la vie, qui est tributaire du taux d’inflation, dont la hausse s’explique par la conjugaison de toute une série de facteurs internes (niveau de satisfaction de la demande nationale par la production domestique, et externes, par le renchérissement des produits d’importation).

Des augmentations de salaires sans rapport avec les critères de productivité et de rendement permettent certes une amélioration du pouvoir d’achat et, par conséquent, du niveau de consommation des ménages. Mais cette augmentation est conjoncturelle, elle ne dure que le temps de l’absorption par le marché de cette injection de masse monétaire, sans contrepartie productive. Il est universellement admis que les hausses de salaires ont un caractère inflationniste dès lors qu’elles excèdent les gains de productivité.

C’est dire combien il est important de s’interroger sur la relation prix-salaires-productivité. Et pour répondre finalement à la question posée, l’impact de ces hausses de salaires sur la stabilisation de ce qu’on peut considérer comme représentant la classe moyenne, cela ne peut être considéré que comme une illusion tant que l’économie nationale fonctionne à la rente et la politique salariale qui lui est inhérente déconnectée des principes opératoire de l’efficience : travail-salaire-productivité-équité .

-Qu’est-ce qui explique l’extrême fragilité et la mouvance de la classe moyenne en Algérie ?

En dehors d’études académiques sur le sujet, on ne peut que spéculer. Il nous semble que cette fragilité et la mouvance de la classe moyenne en Algérie sont dues au mode dévoyé du traitement des problématiques salariales, d’avancement, de discernement des compétences et leur allocation sur des critères objectifs et non d’allégeance et d’accointances. Les décisions prises par les pouvoirs publics sous «la pression de la rue» (même si par ailleurs les revendications salariales face à un pouvoir d’achat qui s’érode peuvent être parfaitement justifiées) sont toujours néfastes en perspective, car se traduisant par une redistribution de revenus ou de biens matériels (logements en l’occurrence), dans le seul but de garantir la «paix sociale».Alors que l’éthique et la morale autant que la rationalité économique imposeraient une toute autre démarche, à savoir l’engagement dans des processus décisionnels, dont la finalité se traduirait par de meilleures trajectoires de développement socioéconomique durable. Une gouvernance rénovée est de nature à menacer directement les privilèges des tenants de l’ordre social et des élites alliées qui tirent précisément leur pouvoir de leur accès exclusif aux ressources du pouvoir. Ce qui expliquerait pourquoi les méthodes de direction de l’économie qui sont utilisées jusqu’à présent n’ont fait que marginaliser des compétences, frustrer les jeunes instruits et désabuser tous ceux qui croient au changement.

Or, la réussite économique, c’est un fait historiquement établi nonobstant la conjugaison d’autres facteurs, est due à l’élargissement des classes moyennes. Les difficultés que peuvent connaître ces «classes moyennes» se répercuter sur l’ensemble de la société et c’est sans doute ce qu’on observe en Algérie.

-Des transformations liées à la revalorisation des salaires ont pu être observées ces dernières années à travers l’accès à un nouveau modèle de consommation. Un éventuel glissement des classes moyennes sera-t-il plus difficile à accepter pour ces catégories ?

Conformément à un postulat (loi psychologique fondamentale) formulé par J. M. Keynes, la consommation s’accroît au fur et à mesure que le revenu croît. L’analyse keynésienne reposait sur l’hypothèse du revenu courant. Or, des auteurs, à l’instar de J. S. Duesenberry, ont montré que le niveau de consommation atteint pendant une période donnée dépend non seulement du revenu courant, mais aussi du niveau le plus élevé atteint pendant la période précédente. Il s’ensuit qu’au cours d’une crise économique ou d’une récession, les consommateurs s’efforcent de défendre le genre de vie précédemment adopté.

Cette persistance des habitudes de consommation se traduit en période de baisse conjoncturelle de pouvoir d’achat par une augmentation de la propension marginale à consommer. La consommation ne suit pas proportionnellement la baisse du revenu. Comme on l’a déjà souligné plus haut, en période de crise et d’incertitude économique, les risques d’aggravation de la situation socioéconomique sont généralement beaucoup plus prononcés envers les classes moyennes qu’envers les plus démunis. Ces derniers sont habitués à une vie sobre, ils n’ont pas accédé à un niveau de consommation élevé nécessitant des revenus conséquents.

Et pour répondre à la question de savoir si un éventuel glissement des classes moyennes sera-t-il plus difficile à accepter pour ces catégories, on peut affirmer que les conséquences sont prévisibles. Il y a d’abord le risque d’amplification des revendications déjà annoncées par certains corps socioprofessionnels, qui considèrent que les manifestations de rue sont le seul moyen de se faire entendre. Or, compte tenu de la situation de crise budgétaire actuelle (chute des revenus de l’Etat due à la baisse des prix des hydrocarbures et baisses des rentrées fiscales dues aux conséquences de la Covid-19 déterminant un important déficit des finances publiques), on ne peut guère s’attendre à des augmentations salariales.

-Que faire pour atténuer ces revendications émanant des couches socioprofessionnelles considérées comme étant au cœur de la dynamique socioéconomique ?

C’est toute la problématique du changement, revendiqué bruyamment mais pacifiquement par le hirak, qui est posée : il faudrait absolument commencer par jeter les germes d’un changement radical en matière de gouvernance (dans les faits et non le discours), stabiliser la situation acquise par ces catégories socioprofessionnelles (endiguement de la baisse néfaste du niveau de vie) et sans doute plus encore pour donner de l’espoir aux jeunes cadres sortant par dizaine de millier des universités, les inclure dans tous les projets de développement (acquisition d’expérience incontournable) les rémunérer dignement. La période d’incubation de réformes courageuses peut être plus ou moins longue, mais les bonnes germes donneront de bonnes récoltes. L’Algérie ne peut se développer que grâce à un encadrement motivé et impliqué productivement dans la construction du pays. 


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