Kedidir Mansour. politologue : «La solution passe par une conférence nationale regroupant les représentants du hirak»


Entretien

Mansour Kedidir est docteur en sciences politiques et chercheur associé au Crasc où il dirige l’édition francophone de l’Africa Review of Books, une revue biannuelle du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria). Il s’est déjà exprimé l’été 2019 sur la situation politique marquée par l’avènement du hirak. Dans cet entretien, Mansour Kedidir, qui est également professeur associé à l’Ecole supérieure d’économie à Oran, nous livre son analyse concernant l’évolution de la situation près de deux années après.

-Il y a eu une élection présidentielle suivie d’un référendum sur la Constitution et aujourd’hui le pays s’apprête à organiser des élections législatives. Dans quel contexte pensez-vous que celles-ci vont se dérouler si on devait tenir compte du faible taux de participation des rendez-vous précédents ?

L’acte de voter requiert une relation de confiance. Il découle d’un pacte national où le citoyen est reconnu comme acteur participant à la gestion des affaires de la cité. A maints égards, tel n’est pas le cas en Algérie. Depuis des décennies, le scrutin est toujours considéré comme un ravalement de façade. En déconsidérant les urnes au profit de la légitimité historique, les pouvoirs successifs croyaient que l’électorat est resté passif. Fossilisées dans cette conception du politique, les autorités de l’heure ne pouvaient ni percevoir les pulsions de la société ni saisir les effets des changements géopolitiques de la région et dans le monde sur la société. S’ensuit alors une rupture entre le citoyen et les représentants de l’autorité. Dès lors, l’abstention devient non seulement un acte politique, mais une réaction de désespéré qui n’a que cette arme pour manifester contre le diktat du fait établi. Cette posture atavique de l’électorat explique en partie le taux important d’abstention dans l’élection présidentielle du 12 décembre 2019 (60,12%) et du référendum de la Constitution du 1er novembre 2020 (76,16%). Manifestement, la crise économique et sociale aggravée par la Covid-19 a joué un rôle dans la défection du citoyen, mais pas au point de peser sur le conscient collectif malmené par les turbulences politiques actuelles. S’inscrivant dans la même démarche monolithique, les élections législatives, en cours, ne peuvent déroger au même rituel d’un système politique en proie à ses propres contradictions.

-Sinon, les garanties données par le gouvernement actuel pourraient-elles, à votre avis, aboutir à une meilleure adhésion de la population à ce processus électoral ?

Cette question ne se pose pas au niveau des garanties déclarées par le gouvernement, car la problématique des élections législatives, et c’en est une, se situe à deux niveaux d’analyse : la perception croisée de la crise politique par le pouvoir et les autres acteurs politiques et sociaux (partis, hirak, syndicats) et le choix du timing de l’échéance électorale. Au titre de la perception de la crise politique, le pouvoir agit en sorte que cette crise n’existe pas. Dans son système de croyances, l’opposition (partis et hirak) est restée marginale et ne peut peser, par conséquent, sur l’échiquier politique. Cette image fait qu’il refuse de discuter la philosophie de sa politique. En revanche, il soumet à des acteurs adhérant à sa démarche des aspects techniques ne remettant pas en cause sa domination sur le processus électoral. Cela signifie qu’on est dans une situation où celui qui a fixé les règles du jeu est en même temps le distributeur des cartes et le joueur.

Concernant la réaction de quelques partis qui ont annoncé le boycott et le hirak – tel qu’il ressort des slogans scandés –, la question ne concerne nullement les garanties du scrutin dès lors que le pouvoir est contesté dans sa nature et sa politique. Cette position nous semble irrémédiable. Au sujet du timing, les tenants du pouvoir voudraient organiser à n’importe quel prix les élections législatives. Cette hypothèse peut se justifier lorsqu’un chef d’Etat, se réclamant d’une formation politique solide, veut acquérir une majorité parlementaire pour gouverner à l’aise. Or, dans le cadre des présentes élections, ce cas de figure n’existe pas. A moins que l’on nous réserve un retournement de situation, la future Assemblée nationale serait un patchwork dominé par les islamistes. Ce qui exposerait le pays à d’autres incertitudes. Pour une grande partie de la classe politique et le hirak, les élections n’apporteront pas de solutions aux problèmes des Algériens. Ceux-ci se demandent si les pouvoirs publics n’auraient pas dû se focaliser sur la relance économique basée sur une approche keynésienne.

-Le hirak a sans conteste pesé de tout son poids dans le processus qui a abouti à empêcher un 5e mandat de l’ancien président Bouteflika. A votre avis, ce mouvement a-t-il eu d’autres influences sur la vie politique nationale ?

Personne ne peut contester que le hirak soit un mouvement populaire, marquant le temps Algérie. Indéniablement, il a acté, d’une manière inédite, le fait politique. De par les conditions de son irruption dans l’espace public, sa composante et son mode opératoire singulier, il a été et continue d’être le vecteur d’une révolution pacifique. Cette révolution a été à l’origine du départ forcé du président A. Bouteflika ; néanmoins, elle fut détournée par la suite. Si j’ose emprunter le titre du roman de Rachid Mimouni, les autorités avaient projeté de détourner le fleuve vers les chotts, au lieu d’exploiter à bon escient ses eaux impétueuses. En constituant un contre-pouvoir, dans un espace politique anémié, il est arrivé, dans un certain sens, à peser sur l’équation politique. A travers le prix payé de la répression de ses militants, l’organisation soutenue de ses manifestations et la valeur des slogans scandés, le hirak nous semble agir sur le cours de la politique. Deux arguments corroborent cette thèse. En premier, le pouvoir ne peut se permettre de recourir à l’arbitraire tant qu’il a en face de lui un contestataire qui s’est approprié l’espace public. En second lieu, ses revendications peuvent amener les autorités à réviser leur politique. En tout état de cause, le poids du hirak est à évaluer à moyen terme pour voir sous quelle optique il a influé sur la fabrication de la décision politique. Actuellement, il est difficile d’en juger.

-Il y a eu un intermède dû au confinement imposé par la pandémie de la Covid-19, mais le hirak est revenu dans plusieurs villes du pays, même si ce n’est plus avec la même intensité. Comment voyez-vous l’avenir de ce mouvement ?

Contrairement à une certaine appréhension du hirak, la suspension des manifestations durant la période du confinement dénote du haut niveau de civisme des manifestants et leur respect des institutions de l’Etat. Preuve qu’on est en face d’un mouvement populaire qui prône un changement démocratique pacifique. En vérité, la suspension n’a pas eu d’effets notoires sur le hirak. Arrachant ses titres de noblesse dans l’ébranlement des fondations du système politique, il a pu, non seulement habiter l’esprit des manifestants, mais également, fait rare, gagné la sympathie de la population qui n’a pas hésité à lui exprimer sa solidarité. Durant les mois de confinement, il s’est imposé comme sujet de discussion dans les espaces privés et publics. Fort de cette prégnance, ni la légalité constitutionnelle ni les mesures coercitives n’arrêteront le hirak tant qu’il demeure le seul vecteur polarisant les rêves. Dans une société dévitalisée, où les partis peinent à trouver un ancrage, il est le seul cadre où toutes les sensibilités se sont retrouvées dans le respect de l’altérité. Si les autorités étaient conscientes des enjeux politiques et géopolitiques pour promouvoir la démocratie, elles gagneraient à élaborer une stratégie en ouvrant un débat public inclusif avec les manifestants.

-D’un côté, nous avons un hirak qui n’admet toujours ni porte-parole ni projet politique clairement défini, mais qui continue à manifester, et d’un autre côté nous avons une nouvelle vision qui fait la part belle à ce qu’on appelle la société civile et qui, sans vouloir s’opposer aux partis traditionnels, est présentée comme ayant un rôle à jouer, y compris lors des prochaines élections. Selon vous, s’agit-il ici d’une réponse aux revendications du premier (les articles 7 et 8 de la Constitution toujours réclamés), ou alors une alternative aux partis de l’ex-alliance présidentielle, par ailleurs décriés par le hirak ?

On a tendance à reprocher au hirak l’absence d’une organisation et le défaut d’un projet politique clair. Nous pensons que ces remarques n’arrivent pas à saisir sa dynamique. A observer de près, la force du hirak tient au fait que c’est un mouvement horizontal. Si on le compare à la construction des partis, on tombe dans des raccourcis. Bâti sur une organisation virtuelle, le hirak a capté toutes les voix discordantes jugeant les formations politiques soudoyées par le pouvoir ou ramant à contre-courant de l’histoire.

Ouvert à tous les citoyens, quels que soient leur âge, leur sexe et leur sensibilité idéologique, le hirak a réinventé la politique, en permettant à chacun de s’exprimer librement. Cette originalité dans la mobilisation pacifique et la façon de dire la politique aurait dû intéresser les pouvoirs publics, pour au moins permettre aux manifestants, dans les wilayas, de s’exprimer et de débattre librement dans les salles pour imaginer les schémas d’une organisation future. Quant à la nouvelle vision de la société civile, nous pensons que l’approche actuelle des autorités qui consiste à organiser, avec ostentation, des rassemblements des associations de tout bord nous fait rappeler la démarche du parti unique lorsqu’il cherchait à embrigader la société à travers les organisations de masse. Les tenants du pouvoir n’ont pas encore compris que la société civile se construit dans l’adversité pour défendre les droits humains, le partage des biens communs et le vivre-ensemble. Concernant les articles 7 et 8, ce sont des formulations vagues non contraignantes. Instrumentalisées, selon les conjonctures, elles assurent une fonction d’alibi. Dans ses différentes expressions politiques, il nous semble que le pouvoir n’est pas arrivé à circonscrire toutes les incertitudes se rapportant à la situation actuelle. Ce qui justifie, à notre sens, un manque de stratégie.

-Selon justement votre analyse de la situation, l’Algérie vit-elle toujours une crise politique ? Si c’est oui, qu’elle en serait la sortie et si c’est non, comment l’interpréter ?

L’Algérie vit actuellement une crise politique. Dans un contexte caractérisé par une décroissance et une précarité aggravée par la Covid-19, elle risquerait de prendre des proportions alarmantes. Dans l’histoire de la gestion des crises, les pouvoirs successifs ont toujours recouru à la distribution de la rente pétrolière pour étouffer le feu de la révolte. Indéfiniment, cette solution, facile et provisoire, ne pouvait apprivoiser une population en quête de justice sociale tant qu’elle repose sur la rente. Dans la situation présente, alors que l’économie du pays n’a pas été profondément affectée par les remous de la tempête financière internationale, il nous semble qu’une stratégie de sortie de crise doit émaner d’une vision d’ensemble où une nouvelle politique économique privilégiant le plein emploi et la levée de tous obstacles à l’investissement privé permettra d’alléger les contraintes sur la vie sociale. Parallèlement à cette politique de relance économique, la stratégie de sortie de crise peut être envisagée. Néanmoins, on ne peut la résumer en quelques phrases étant donné que la question concerne un système politique qui a fait preuve de capacité de résilience à toutes les secousses.

Cependant, nous pouvons avancer quelques éléments qui aideraient à décrisper les tensions actuelles que nous considérons comme un préalable à une sortie de crise. D’abord, lancer un appel solennel au hirak de s’organiser et de dégager une plateforme de revendications en lui ouvrant tous les espaces à l’échelle des wilayas pour discuter librement. Cet appel mettra les manifestants devant leurs responsabilité vis-à-vis de l’opinion publique.

Dans un délai raisonnable, le hirak serait dans l’obligation de chercher les voies et moyens pour trouver un compromis entre toutes les sensibilités qui le composent. A l’issue de ce délai, une conférence nationale regroupant les représentants du hirak pourrait se tenir pour élaborer des propositions concrètes. Pour garantir la réussite de ce processus, les autorités doivent s’abstenir de recourir aux poursuites judiciaires contre les manifestants. A ce stade, le hirak entrera dans la normalité et la crise pourrait voir son dénouement.

Ce modus operandi préservera le mouvement des tentations hégémoniques de certains milieux extrémistes et lui évitera de s’enliser dans la
radicalité. 

Propos recueillis par  Djamel Benachour


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