Jean-Pierre Filiu, historien et professeur des universités à Sciences Po Paris : « La fermeture de l’horizon politique nourrit un sentiment délétère d’amertume, voire de désespoir »


Entretien avec Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po, Paris. Historien, arabisant, fin connaisseur de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient et de l’Islam. Ses nombreux travaux, sur le Jihadisme, le détournement des indépendances, les processus de changements politiques, etc., comptent parmi les recherches contemporaines les plus importantes. Syrie, Egypte, Irak, Palestine, Tunisie, Libye et bien d’autres pays ont été les sujets de ses réflexions. Dans son dernier ouvrage « Algérie, la nouvelle indépendance », édité aux éditions du Seuil en décembre 2019, réédité en version poche chez Point-Seuil avec une préface originale, le chercheur s’intéresse au soulèvement citoyen pacifique algérien entamé le 22 février 2019. Moment historique venu rompre une longue « tradition d’émeute ». Une lame de fond que l’auteur interroge en la réinscrivant dans son long mouvement historique. Les dix chapitres succincts de l’essai, brossent une fresque des différentes implications de cette bataille pour la citoyenneté et l’ouverture démocratique dans laquelle est engagé le peuple algérien. Pour El Watan, l’auteur revient sur le raisonnement qui sous-tend sa réflexion. Il nous livre sa lecture de la configuration politique algérienne à l’heure de la pandémie et des nombreux durcissements.

Propos recueillis
Par Assia Bakir

  • Votre essai « Algérie, la nouvelle indépendance » a été réédité il y a quelques jours chez Points-Seuil. Les Algériens célèbrent justement aujourd’hui le 2e anniversaire du « Hirak ». Où en sont-ils dans leur « soulèvement démocratique » ?

La version initiale de cet essai a été publiée en décembre 2019, une semaine avant l’élection d’Abdelmajid Tebboune à la présidence, avec une participation officiellement de l’ordre de 40%. Ma préface d’actualisation à l’édition de poche a, elle, été rédigée après le fiasco du référendum constitutionnel où, malgré le choix de la date symbolique du 1er novembre 2020, la participation a encore chuté pour tomber à 23%. Je me permets d’insister sur ces deux chiffres de participation qui sont plus importants que la majorité absolue des votes recueillie dans un cas comme dans l’autre. Ils signifient en effet que la population algérienne a très largement choisi de boycotter ces deux scrutins de réhabilitation du régime en place, mais qu’elle a continué de s’en tenir au choix stratégique de la protestation pacifique, sans perturbation des opérations électorales, ni pression sur les Algériens qui avaient choisi de voter. Le Hirak a ainsi démontré sa profonde maturité qui lui a évité, lors de ces deux votes, de tomber soit dans le piège de la récupération par le pouvoir, soit dans celui de la fuite en avant dans la violence, même limitée. Le « soulèvement démocratique » continue, patiemment et sereinement, de creuser le fossé entre des institutions de moins en moins en prise sur la société et le « pays réel » où se retrouve la grande majorité des Algériennes et des Algériens. N’oublions pas que cette mobilisation pour la « nouvelle indépendance » a été lancée en 2019 au nom de la « libération du peuple », en écho de la « libération du territoire » conquise en 1962. Les manifestants ont d’emblée inscrit leur mobilisation dans la longue durée d’une lutte d’émancipation qui s’était prolongée plus de sept années contre le colonisateur français. C’est bien pourquoi je suis convaincu que cette lutte du peuple algérien pour sa nouvelle indépendance ne fait que commencer.

  • Comment la pandémie a-t-elle impacté le soulèvement démocratique algérien ? Entame-t-elle la volonté du peuple ?

La crise sanitaire a eu, dans le monde entier, un effet dépressif de repli sur la sphère privée dont les mobilisations populaires ont été les premières victimes. Cela a été particulièrement vrai en Algérie où le Hirak a décidé de lui-même de suspendre les manifestations, dans un nouveau témoignage de maturité citoyenne, et ce, avant même leur interdiction officielle. Or c’était bien dans la rue que, tous les vendredis pour la population, et tous les mardis pour la jeunesse, les Algériennes et les Algériens reconstruisaient une forme originale de solidarité collective, à la fois militante, festive et plurielle. La fermeture de l’espace public a donc représenté un coup sérieux pour une telle dynamique de mobilisation horizontale, privée en outre de perspective politique par l’entêtement des gouvernants à restaurer le statu quo. La répression est aujourd’hui plus sévère qu’à la fin de l’ère Bouteflika et elle frappe de plus en plus les expressions critiques sur les réseaux sociaux, que la contestation a investi après la suspension des manifestations. Mais un tel « Hirak virtuel » ne saurait être que transitoire, d’autant que les réseaux sociaux exacerbent souvent les rivalités individuelles que les cortèges de rue s’employaient au contraire à relativiser. Je note que, comme durant la période précédant le déclenchement du Hirak, l’Algérie voit éclore aujourd’hui toute une série de protestations catégorielles et localisées. Et elles ne demandent qu’une cause fédératrice pour qu’émerge une nouvelle phase du soulèvement démocratique.

  • Vous avez récemment déclaré, dans un webinaire sur l’Algérie, que « ce système est tout simplement incapable de se renouveler, biologiquement, intellectuellement, politiquement, sociologiquement. Il a épuisé toutes ses ressources. » Mais force est de constater, que la situation effective du pays demeure inchangée jusqu’ici. Ou est-ce une lecture erronée de ce que donne à voir l’Algérie de février 2021 ?

Avec l’accession de l’actuel chef de l’État à la Mouradia, l’Algérie est passée de la situation d’un « peuple sans président », marquée par la vacance effective du pouvoir à la fin de l’ère Bouteflika, à celle d’un « président sans peuple », du fait de l’abstention massive lors de l’élection de Tebboune. Cette situation, déjà troublante, s’est aggravée d’une nouvelle phase de « peuple sans président » avec la récente hospitalisation en Allemagne du chef de l’État pour une durée cumulée de trois mois, en deux séjours. Le symbole d’un régime à bout de souffle et en fin de cycle ne saurait être plus éloquent. Cela signifie que ce régime s’épuise, au sens propre, à renflouer un statu quo qui prend l’eau de toutes parts et qu’il ne parvient ni à renouveler son discours de légitimation, ni à élargir sa base socio-politique, ni à formuler un projet d’avenir. Et pour cause, puisqu’il s’agit d’un système rentier dont les différentes rentes arrivent inéluctablement à échéance. Il existe pourtant une voie alternative de régénération d’un tel régime par un pacte avec les forces vives de la nation qui se sont exprimées pacifiquement durant plus d’une année de manifestations du Hirak, avant de se replier sur les réseaux sociaux. La contestation a amplement démontré son sens des responsabilités et son patriotisme qui lui font placer les intérêts nationaux de l’Algérie au-dessus de toute autre considération.Mais le dialogue auquel elle est prête avec le pouvoir passe par une authentique transition démocratique qu’aurait pu lancer Tebboune après son élection, elle-même suivie de la disparition du chef d’état-major Gaïd Salah, jusque-là le véritable « homme fort » du pays. Mais plutôt que de suivre cette voie d’avenir, Tebboune a préféré cautionner une véritable guerre d’usure contre le Hirak, sur fond de réconciliation entre les « décideurs » militaires, dont l’acquittement des généraux Mediene et Tartag a été une des conséquences. Une fois encore, l’équipe dirigeante a donné la priorité à ses arrangements de clique sur l’intérêt collectif, comme elle avait fait le choix funeste du cinquième mandat de Bouteflika, avant de reculer sous la pression populaire.

  • Dans votre essai, vous faites l’exercice de réinscription du soulèvement citoyen algérien dans son temps long. Cet éclairage par l’histoire était-il nécessaire pour éviter au soulèvement du 22 février 2019 des lectures réductrices immédiates?

Il est en effet indispensable de replacer le Hirak dans le temps long du combat du peuple algérien, hier contre la domination coloniale, aujourd’hui contre le déni de démocratie. De manière générale, l’historien que je suis analyse les contestations arabes de ce temps dans la perspective de plus de deux siècles ouverte par la Nahda, la « renaissance » arabe du XIXème siècle, dont la colonisation française a violemment retranché l’Algérie. L’expansion impérialiste, qui a culminé avec l’imposition des mandats français et britanniques au Moyen-Orient, à l’issue de la Première guerre mondiale, a partout contré la dynamique émancipatrice de la Nahda. Le demi-siècle des indépendances arabes débute avec la fin du protectorat britannique en Égypte, en 1922, et s’achève avec l’admission à l’ONU, en 1971, des Émirats arabes unis, du Qatar, de Bahreïn et d’Oman. A l’intérieur de ce cycle d’accession progressive à la souveraineté, vingt années de détournement des indépendances arabes s’ouvrent, en 1949, avec le premier d’une longue série de coups d’État en Syrie et se concluent, en 1969, avec la prise du pouvoir par Kadhafi, qui renverse le roi Idriss, artisan de l’indépendance de la Libye et de son unité. Ce détournement se traduit dans les pays arabes par l’éviction des élites civiles et nationalistes, aux commandes durant le processus indépendantiste, au profit de cliques militaires qui se prévalent du « peuple » pour mieux s’accaparer le pouvoir. Ce détournement est particulièrement brutal en Algérie puisque l’été 1962 est aussi bien celui d’une indépendance très chèrement conquise que celui de l’écrasement de la résistance intérieure par « l’armée des frontières », avec une militarisation du régime qui, sous une forme ou sous une autre, perdure à ce jour. Les manifestants pacifiques, de février 2019 à mars 2020, inscrivent leur revendication de « nouvelle indépendance » dans cette relecture du grand récit national et dans cette réappropriation collective de l’histoire algérienne. D’où leur exaltation des « martyrs », tombés en 1957, que sont Larbi Ben M’hidi, assassiné par les parachutistes français, et AbaneRamdane, tombé dans un guet-apens de « l’armée des frontières ». Car ces deux grandes figures nationalistes misaient sur la mobilisation populaire tout autant que sur la guérilla, Ramdane ayant posé au sein du FLN le principe de la soumission de la branche militaire à la direction politique. Le détournement de l’indépendance algérienne en 1962 aboutira, au contraire, à transformer le FLN en bras civil de la hiérarchie militaire. Dans les rangs du Hirak, le moudjahid Lakhdar Bouregâa, emprisonné durant six mois pour « atteinte au moral de l’armée », incarnait cette flamme de la résistance qui se transmet de génération en génération. Décédé en novembre 2020 à 87 ans, il a refusé d’être enterré au « cimetière des martyrs » d’El Alia où, un an plus tôt, de véritables funérailles d’État avaient été organisées pour Gaïd Salah. La mobilisation du Hirak vaut ainsi combat pour la mémoire dans une Algérie où, plus encore qu’ailleurs, une telle mémoire est au cœur de l’identité nationale.

  • Pris entre les « décideurs » au pouvoir certain, des « barbus en embuscade » et un marasme économique, quelles sont les alternatives de la nouvelle génération, force motrice du soulèvement ?

La fermeture de l’horizon politique nourrit effectivement un sentiment délétère de d’amertume, voire de désespoir. Ce sentiment est particulièrement aigu dans la jeunesse algérienne qui, à la pointe de la contestation, a subi de plein fouet la campagne de restauration autoritaire. L’émigration illégale vers l’Europe, qui avait chuté durant les premiers mois du Hirak, est ainsi repartie à la hausse, avec même l’ouverture de nouvelles « routes » maritimes, comme celle de la côte oranaise vers les Baléares. Mais, en dépit d’un contexte aussi déprimé, la jeunesse de ce pays a pour elle le triple atout du nombre, de l’espace et du temps, face à un régime qui ne sait que recycler les mêmes manœuvres, encore et toujours. L’Algérie est moins riche de ses hydrocarbures que des formidables talents des Algériennes et des Algériens, que leur dévouement patriotique ne demande qu’à mettre au service d’un développement enfin intégré. Ces extraordinaires ressources humaines ne peuvent néanmoins être libérées que dans le cadre d’un nouveau pacte associant les forces vives, et naturellement la jeunesse, à la conduite des affaires du pays. Cela s’appelle une transition démocratique et c’est la seule perspective d’espoir collectif pour l’Algérie.

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