Élection présidentielle : D’où vient l’argent de la campagne


Pour la première fois dans l’histoire, des hommes d’affaires et des hauts dirigeants du pays sont poursuivis pour «financement occulte de la campagne électorale» du 5e mandat que Saïd Bouteflika voulait assurer à son frère aîné, le président déchu, Abdelaziz.

Les sommes récupérées par les services de sécurité donnent le tournis : pas moins de 7 milliards de dinars (700 milliards de centimes) et plus d’une vingtaine de bons de caisse anonymes aux montants hallucinants ont été saisis, alors qu’un montant de 600 millions de dinars (60 milliards de centimes), dont la moitié a été dépensée, était versé sur un compte domicilié à l’agence CPA de Hydra (Alger), dédié à la campagne électorale du 5e mandat et géré par un trésorier, actuellement en détention.

Cette manne financière a été mobilisée par des hommes d’affaires proches du cercle présidentiel, notamment du frère du Président déchu, qui ont érigé des fortunes colossales, aussi bien en Algérie qu’à l’étranger, grâce aux marchés publics juteux dont ils ont bénéficié depuis près d’une décennie, particulièrement durant le 4e mandat. Pour la première fois dans l’histoire, le délit de «financement occulte de campagne électorale ou de parti politique» est retenu contre plusieurs hommes d’affaires.

Le premier à avoir été inculpé par le tribunal de Sidi M’hamed, près la cour d’Alger, pour ce délit, est Ali Haddad, ex-président du Forum des chefs d’entreprise (FCE) et patron du groupe ETRHB (en détention provisoire). Quelques jours plus tard, ce sont les frères Kouninef, propriétaires du puissant groupe KouGC, qui sont inculpés, entre autres, pour le même délit.

Ils avaient acquis un imposant matériel audio-visuel moderne pour le lancement d’une chaîne de télévision, dédiée à la campagne électorale du 5e mandat du Président déchu, dont les bureaux se trouvaient à Hydra.

Quelques mois après, c’est le propriétaire de la boisson N’gaous et patron de la société de montage de véhicules chinois Shacman, Chery et Higer, Ahmed Mazouz (et ses 23 sociétés en tant que personnes morales), qui se retrouve inculpé et placé en détention pour plusieurs griefs, dont «complicité de financement occulte de la campagne électorale».

Les 16 autres personnes, dont les deux ex-Premiers ministres, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, les deux anciens ministres de l’Industrie Abdessalem Bouchouareb (en fuite à l’étranger) et Youcef Yousfi (en détention) sont également inculpés et, pour la première fois, le «trésorier» de cette campagne du 5e mandat, Ahmed Orhoune, est placé en détention.

Haddad, Mazouz, Baïri et les Kouninef, les porteurs de valises de Saïd Bouteflika

Dans son sillage, Ahmed Mazouz entraîne avec lui un autre homme d’affaires, alors vice-président du FCE et patron du groupe Ival, Mohamed Baïri, avec lequel il est associé. Baïri comparaît avec 13 autres mis en cause pour de nombreux griefs liés à la corruption, mais aussi au «financement occulte de campagne électorale».

Membre influent au sein de l’exécutif du FCE et très proche de Ali Haddad, Baïri avait pour mission, depuis le 3e mandat de Bouteflika, et particulièrement pour le 4e et le 5e, de collecter les fonds nécessaires à la campagne électorale auprès des membres de cette organisation patronale dont les montants des cotisations sont calculés au prorata de leur chiffre d’affaires.

L’enquête judiciaire se poursuit et n’a pas encore livré tous les secrets de ce mélange contre nature de l’argent et de la politique, d’autant que l’instruction n’a toujours pas levé le voile sur une grande partie de la manne financière mobilisée par les partisans du 5e mandat et qui a disparu dans la nature. Les sommes récupérées par les services se sécurité semblent la partie visible de l’iceberg.

Aujourd’hui, la question de l’incursion de l’argent dans la politique revient, encore une fois, sur la scène médiatique, mais aussi judiciaire, avec l’arrestation et la mise sous mandat de dépôt d’un richissime homme d’affaires et ancien député RND, Omar Alilat, connu pour être «le porteur de valises» du candidat à l’élection présidentielle du 12 décembre prochain, Abdelmadjid Tebboune. En 2016, il avait été cité en Espagne, dans une grande affaire de corruption liée à l’octroi de marchés publics dans les domaines de l’hydraulique et du transport à des sociétés espagnoles en contrepartie de pots-de-vin.

Omar Alilat n’a jamais été inquiété en raison de ses liens solides avec Saïd Bouteflika, mais aussi Ahmed Ouyahia puis Abdelmadjid Tebboune. La réouverture de ce dossier, il y a quelques mois, a fini par l’emporter alors qu’il jouait un rôle important dans l’organisation de la campagne électorale de Tebboune.

Sa comparution, la semaine dernière, devant le tribunal puis sa mise en détention, en compagnie du fils du défunt général Belhouchet, ainsi que de l’ancien interprète de la Présidence, Zine Hachichi, a fait tache d’huile et beaucoup n’ont pas hésité à faire le lien entre cette affaire et la démission-surprise de l’ambassadeur Baâli de la direction de la campagne de Tebboune, quelques jours auparavant.

Omar Alilat, l’ombre de Tebboune

Il faut dire que Tebboune a fait face à une rude épreuve durant la première semaine de sa campagne, surtout après la publication de photos et d’informations, par une chaîne de télévision privée, sur ses liens avec Alilat, qui avait fait partie de son escapade de l’été 2017 en France, en Turquie et en Moldavie. L’affaire tourne au scandale, incitant l’Autorité nationale indépendante des élections (Anie) à intervenir pour pousser les deux parties (Tebboune et le patron de la chaîne privée) à enterrer, la semaine dernière, la hache de guerre.

Il faut dire que Tebboune a surpris en déclarant avoir collecté plus de 110 000 signatures, alors qu’il n’a aucun parti derrière lui qui lui assure la logistique. Les plus avertis savent que le candidat a puisé, d’une part, dans les rangs du FLN, mais surtout dans le gisement de cadres des OPGI et des EPLF qui étaient sous son contrôle durant six longues années (2001-2002 puis 2012-2017), lorsqu’il était ministre de l’Habitat et qu’il gérait directement les projets de réalisation des programmes de logements, dont l’AADL et le LSP.

L’ANIE  n’a pas jugé utile d’enquêter ou d’interroger l’une ou l’autre partie sur la véracité des informations liées au financement de la campagne, révélées par la chaîne de télévision privée.

Il faut dire que Tebboune n’est pas le seul candidat à avoir été mis en accusation sur la question des financements. Abdelkader Bengrina a pointé du doigt Azzedine Mihoubi, lors de son meeting tenu à Laghouat, la semaine passée.

Il déclare qu’après avoir «éliminé» Abdelmadjid Tebboune, c’est au tour de Mihoubi «d’être écarté de la course pour les mêmes raisons liées à la corruption généralisée sous l’ère Bouteflika». Bengrina accuse, indirectement, le secrétaire général du RND par intérim de bénéficier du soutien «médiatique et financier» des pays du Golfe, et le menace «de sortir la grosse artillerie pour dénoncer l’argent sale qu’il a amassé durant l’ère de la îssaba». La déclaration de Bengrina est intervenue quelques jours seulement après les articles élogieux diffusés par des médias de certains pays du Golfe.

L’artillerie lourde…

Connu pour ses relations assez particulières avec les émirs de certaines monarchies, Azzedine Mihoubi est présenté par la chaîne de télévision Al Arabiya (des Al Saoud) comme le «candidat le plus en vue à la présidentielle et le plus influent pour avoir occupé de nombreuses hautes fonctions au sein de l’État et même dans les organisations nationales».

L’image constitue une retombée de son poste d’émissaire du Président déchu, en 2015, lorsque ce dernier l’avait chargé de faire la tournée des chefs des monarchies et des Etats arabes pour les inviter aux festivités de «Constantine, capitale islamique». Les accusations de Bengrina ont suscité la réaction de Mihoubi, qui s’est contenté d’annoncer son intention de déposer plainte. Encore une fois, l’Anie intervient. Elle réussit à réunir les deux protagonistes qui se sont entendus, la semaine dernière, pour clore «l’incident», sans pour autant éclairer les zones d’ombre qui entourent cette affaire.

Pour Ali Draa, porte-parole de l’Anie, «l’Autorité a réuni les deux parties dans le but de les ramener à la raison et d’éviter les polémiques qui ne les servent pas, surtout qu’elles sont signataires de la charte d’éthique». Ali Draa estime que «la loi est suffisamment claire sur la question du financement de la campagne.

La justice est seule habilitée à intervenir dans le cas où les faits sont avérés. Nous n’en sommes pas encore là».

Si Abdelmadjid Tebboune et Azzedine Mihoubi sont les premiers à être égratignés, les trois autres candidats ne semblent pas épargnés par les soupçons qui pèsent sur les fonds qu’ils ont mobilisés pour la campagne électorale. Aussi bien Ali Benflis que Abdelaziz Belaïd et Abdelkader Bengrina, chacun a besoin de trouver l’argent nécessaire pour être offensif sur le terrain. Il faut reconnaître que les crises économique et politique ainsi que l’incarcération de nombreux hommes d’affaires ont eu un impact considérable sur le flux financier, surtout dans l’informel, avec comme conséquence une récession des budgets consacrés à la campagne électorale.

Les représentants des candidats avec lesquels nous nous sommes entretenus reconnaissent que ce scrutin «est tout à fait différent» des autres, précisant que «les fonds mobilisés viennent des militants du parti et de certains sympathisants». Le plafonnement du budget de campagne à 100 millions de dinars (120 millions en cas de 2e tour) provenant des ressources du parti, de l’aide de l’Etat (2%) et des revenus des candidats, est pour tous suffisant. Ils estiment que la loi est très claire sur cette question puisque chaque candidat doit valider ses dépenses par des factures visées par un expert aux comptes, déposées au niveau de l’Anie pour contrôle et vérification, avant qu’elles soient transférées au Conseil constitutionnel.

Mais entre les textes et la réalité, il y a un monde. Les mêmes lois, faut-il le préciser, n’ont pu empêcher les forces non constitutionnelles de mobiliser des sommes colossales pour imposer un Président malade, inaudible et cloué sur une chaise roulante pour un 4e mandat puis pour un 5e, avorté grâce à la contestation populaire.

La séparation de l’argent du politique est une nécessité vitale pour une Algérie nouvelle. Il ne suffit pas de s’engager pour le faire. De lourdes interrogations continuent de peser sur les circonstances dans lesquelles certains candidats – dont un n’a même pas de parti – peuvent collecter plus de 100 000 signatures dans un contexte marqué par une forte contestation populaire contre le scrutin ?

Est-ce que l’Anie est suffisamment outillée pour contrôler chaque signature, chaque dépense et chaque relation incestueuse entre l’argent et la politique ? Autant de questions qui suscitent des appréhensions quant à cette volonté d’éloigner l’argent des urnes.

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