Dr Zoubir Harrat. Directeur de recherche, ancien directeur général à l’Institut Pasteur d’Algérie et membre fondateur de l’Académie algérienne des sciences et des technologies : «Avec le temps, la maladie deviendra probablement saisonnière»


Le Pr Zoubir Harrat revient dans cet entretien sur la relation entre la température ambiante et l’humidité avec la circulation du nouveau coronavirus Sars-Cov-2 dans notre pays. Il s’est penché sur la question en procédant à un relevé de température et de l’humidité relative sur une période de 30 jours dans certaines wilayas du Sud. Les conclusions de son travail montrent que le climat ne semble pas influer sur l’évolution de l’épidémie dans cette région chaude du pays, mais la maladie pourrait, selon lui, devenir une maladie saisonnière et le virus finira par s’installer dans les pays infectés.

– Beaucoup de personnes disent que le Covid-19 va disparaître avec l’été… qu’en est-il exactement ?

Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré que «le virus du Covid-19 peut être transmis dans toutes les régions du globe, y compris les régions à climat chaud et humide». Ce virus est d’apparition récente et nous avons peu d’informations sur sa saisonnalité, contrairement à la grippe saisonnière qui disparaît avec le printemps.

Les cycles saisonniers sont liés à un certain nombre de facteurs environnementaux, mais les plus importants sont la température et l’humidité. Il existe certains indices provenant d’autres coronavirus voisins du SARS-CoV-2, agent du Covid-19, qui infectent l’homme et qui peuvent nous dire si ce dernier peut devenir saisonnier et commencer à se résorber avec l’arrivée de l’été.

Pour voir s’il existe une relation entre la température ambiante et l’humidité avec la circulation du nouveau coronavirus dans notre pays, nous avons fait un relevé de température et de l’humidité relative sur une période de 30 jours, du 7 avril au 6 mai, dans 12 wilayas du Sud (Ouargla, Ghardaïa, Adrar, Béchar, Tamanrasset, Illizi, Biskra, El Oued, Laghouat, El Bayadh, Naâma et Tindouf), et nous avons confronté les données aux cas de la maladie enregistrés quotidiennement dans chacune des 12 wilayas.

Pour rappel, le premier cas du Covid-19 diagnostiqué en Algérie fût rapporté à Ouargla le 25 février 2020. Dans les autres wilayas du Sud, les premiers cas ont été enregistrés à des dates différentes (Adrar 15/03, El Oued 18/03, Laghouat 25/03, Biskra 25/03, Ghardaïa 27/03, Illizi 30/03, Béchar 03/04, El Bayadh 06/04, Naâma 06/04, Tamanrasset 13/04, Tindouf 01/05).

A priori, jusqu’à la première semaine du mois de mai, les résultats de nos observations montrent qu’il n’y a pas de relation entre la propagation du virus et l’augmentation de température dans ces wilayas. Le nombre de cas ne cesse d’augmenter dans certaines wilayas, par contre il est resté stable ne dépassant pas 3 cas à Tamanrasset et Illizi. Il est trop tôt pour tirer des conclusions, il faut poursuivre cette étude jusqu’à la fin de l’été pour avoir une vision plus précise.

A titre d’exemple, nous illustrons nos observations par les graphes de la température et l’humidité de deux wilayas du Sud ayant enregistré le maximum de cas cumulés au 6 mai 2020, Ouargla 115 cas, et Ghardaïa 78 cas. A Ouargla par exemple, du 7 avril au 6 mai, la température moyenne maximale est de 30°C et la température moyenne minimale est de 22°C.

Le niveau d’humidité à Ouargla, chef-lieu de la wilaya, varie entre 11% valeur minimale, et 55% valeur maximale. A Ghardaïa au cours de l’année, la température varie généralement de 6°C à 40°C et elle est rarement supérieure à 43°C. Durant les mois d’avril et mai, la température moyenne maximale enregistrée est de 28°C et le niveau d’humidité varie entre 17% et 60 %.

– Comment expliquez-vous cela ?

Ceci est dû à la nature même du coronavirus qui est constitué d’une enveloppe lipidique. Cette enveloppe est altérée par de fortes températures dépassant les 40°C et par la solution hydroalcoolique préconisée pour la désinfection des mains. Chez le sujet infecté par le Covid-19, des médecins conseillent de ne pas traiter la fièvre, car celle-ci aide le corps humain à se défendre et à se débarrasser du virus.

Avec le temps, la maladie deviendra probablement saisonnière, comme les autres infections virales respiratoires, et il est possible que le coronavirus affiche le même comportement et finira par s’installer dans les pays infectés, selon un profil de transmission normal dans une population composée d’une proportion d’individus immunisés et d’autre non immunisés.

On sait que le SARS-CoV-2 se transmet principalement par voie aérienne, et qu’il ne se réplique qu’à l’intérieur d’une cellule vivante. Cependant, à l’extérieur du corps humain, il peut rester viable jusqu’à 72 heures. Ce délai semble être déterminé par l’humidité relative et la température ambiante.

Des études antérieures menées par des équipes chinoises sur le virus corona du Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) qui s’est propagé en 2003 sur les 5 continents ont montré que la viabilité du virus a rapidement disparu à des températures plus élevées (> 38°C) et à une humidité relative plus élevée (>95%).

En outre, il est rapporté également que les pics du nombre de cas dus au syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS COV) relevés en Arabie Saoudite ont été enregistrés durant les mois d’avril et mai, sur deux années successives 2013 et 2014. Durant ces deux mois, la température mensuelle moyenne minimale et maximale dans les régions les plus touchées (Riyad et Djeddah) s’affichait entre 15°C et 37°C, tandis que l’humidité relative moyenne était de 18% et 30% respectivement.

Le nombre de cas commençait à diminuer sensiblement à partir du mois de juin. Une étude récente menée en mars 2020 à Wuhan, en Chine, foyer historique du Covid-19, a fait apparaître que la température et l’humidité relative élevées réduisent considérablement la transmission du Covid-19. Cette étude indique également que le taux de reproduction de base, correspondant à la force de transmission du virus, devrait chuter de 48% au mois de juin.

Lorsqu’il fait chaud, et quand la température dépasse les 40°C, les postillons projetés par un porteur de virus s’évaporent et sèchent plus rapidement, ce qui limiterait sensiblement la propagation de la maladie. Une application récente développée par des chercheurs du centre Copernicus Climate Change Service permet aux chercheurs de cartographier les mortalités par rapport aux données de température et d’humidité liées au Covid-19.

Le directeur de ce centre explique : «Que le rôle du climat soit important ou non, il est de notre responsabilité de fournir un accès facile à ces informations, car elles pourraient être utiles pour en savoir plus sur les coronavirus et pourraient jouer un petit rôle en aidant les autorités à mettre en œuvre des mesures efficaces.»

Malgré la limitation des moyens et outils, et l’incertitude des prévisions, certaines études prédictives ont influencé la politique gouvernementale dans certains pays en matière d’assouplissement précoce des mesures de confinement. La surveillance et le contrôle du Covid-19 dans un pays doivent être associés à la surveillance et au contrôle d’autres pays au sein d’une même région géographique.

– En ces temps de chaleur, les climatiseurs peuvent-ils propager le coronavirus ?

Je pense que oui, la climatisation à domicile ou dans les établissements, lieux de regroupement et transports, constitue un des facteurs de propagation du coronavirus pour les raisons suivantes : premièrement, le virus se porte mieux dans une ambiance fraîche et humide ; deuxièmement, le flux et l’orientation de la ventilation raccourcissent la distance et le temps de contamination.

Dans un article publié dans la revue Emerging Infectious Diseases du mois d’avril, les auteurs ont rapporté la contamination de neuf personnes assises les unes à côté des autres dans un restaurant en Chine. La transmission des gouttelettes infectantes a été favorisée par une ventilation climatisée du restaurant. Les auteurs conseillent d’augmenter la distance entre les tables et de ne pas orienter le flux vers les clients attablés.

En plus du lavage des mains, il faut aussi désinfecter régulièrement tous les endroits et espaces susceptibles d’être contaminés.

– Pensez-vous que la sueur peut transmettre le Covid-19 ?

Nous apprenons chaque jour sur la biologie du coronavirus, on sait que le virus est présent dans les selles, par contre il n’y a pas d’études sur la présence du virus dans la sueur, c’est une piste à explorer !!

– Avec la chaleur, est-ce que les moustiques, dont l’activité augmente, en particulier le moustique tigre qui est bien installé à Alger et Blida, peuvent transmettre le coronavirus ?

Non, les coronavirus sont des virus respiratoires, aucune étude jusqu’à présent n’a montré la transmission de ces virus par les moustiques. Par contre, ce moustique tigre est le vecteur de la dengue et du Chikungunya, qui sont des maladies virales mortelles. La désinfection entamée jusqu’à présent pour lutter contre la propagation du coronavirus doit être complétée par la démoustication dans la wilaya souffrant des nuisances des moustiques.

Post Views: 755