Dr Salim Kebbab. Médecin vétérinaire, spécialiste en sciences de l’information et de la communication : «L’abattage doit se faire de façon strictement individuelle»


– Les médecins vétérinaires ont mis en garde contre le non-respect des conditions d’hygiène et des mesures barrières lors des opérations d’abattage. Quelles sont les mesures à prendre en compte pour éviter la contamination ?

Les mesures qui devaient être prises en compte sont, en fait, les prérogatives des vétérinaires à travers la diversité de leurs actes, justifiant inexorablement leur présence incontournable dans toutes les phases d’élaboration de protéines alimentaires d’origines animales, sous le concept «de la fourche à la fourchette» se résumant en deux étapes temporo-spatiales : comment et quand dérouler une démarche préventive envers l’animal à sacrifier, de son vivant ?

Qui y a-t-il lieu d’entreprendre en matière d’hygiène lors du sacrifice et de la découpe de la carcasse ? Maintenant, si l’on parle des mesures à entreprendre pour le sacrifice en cette redoutable épidémie de Covid-19, qui constitue un danger pour nous tous, les mesures préventives que peut donner un vétérinaire concernent les 3 phases de l’opération d’abattage (avant, pendant et après).

Avant l’abattage, en respectant les mesures barrières qui sont en principe connues par tous et cela que ce soit lors de l’acquisition du mouton au niveau des points de vente autorisés, ou lors de l’achat de l’aliment de bétail et des divers outils et petit matériel pour le traditionnel barbecue, ou encore chez les rémouleurs pour la préparation de la coutellerie nécessaire à l’abattage.

En effet, on oublie ces deux catégories d’intervenants, incontournables lors de l’Aïd, mais dont la majorité active dans l’informel, où justement, via des échanges, il peut y avoir une transmission «passive» et «massive» du virus. D’où la nécessité de bien désinfecter le matériel lors de chaque étape entrant dans la préparation du sacrifice.

En second lieu, pendant l’abattage en respectant les mesures d’hygiène qui doivent être draconiennes cette fois-ci. L’abattage doit se faire de façon strictement individuelle. L’abattage en groupe dans les cités et quartiers populaires est à éviter. Il constitue un danger. L’endroit réservé à la saignée doit être nettoyé et désinfecté préalablement.

De même, tout le matériel et les ustensiles d’abattage (coutellerie, cordes, crochets, récipients…) doivent être désinfectés avec une eau javellisée, puis séchés. Dans les abattoirs modernes, le couteau de saignée est trempé dans l’eau chaude à +100°C.

Le matériel ne doit en aucun cas être échangé ou prêté entre voisins, à la seule condition qu’il soit désinfecté une seconde fois avant son utilisation. Toutefois, l’opération qui constitue le plus grand risque est le soufflage du mouton.

Pour cela, le soufflage mécanique au moyen d’une pompe est préférable. Le cas échéant, le soufflage traditionnel (par la bouche) doit être pratiqué par une seule et même personne. Il est important de signaler que les personnes asymptomatiques constituent un risque de propagation massive de toutes sortes de virus et bactéries (coronavirus, BK…), sans oublier que la durée d’incubation du coronavirus peut s’étendre jusqu’à 14 jours.

Enfin, après abattage, lors des opérations de découpe des carcasses chez le boucher, en considérant la carcasse comme support de transmission du virus à l’instar de tous les supports «inertes», comme les pièces de monnaie…

Et là, des recommandations doivent plutôt être données aux bouchers, car l’entassement des carcasses que l’on observe habituellement lors de la période de l’Aïd au niveau des locaux de boucherie devient un véritable réceptacle du virus.

Pour éviter ce risque, chaque carcasse doit être découpée de façon individuelle avec nettoyage de la table de travail et du matériel de découpe (hache, scie…) ; de même, il est obligatoire pour les personnels (bouchers) opérants d’utiliser le gel hydroalcoolique et de se laver les mains après la découpe de chaque carcasse avant d’entamer une autre. Ceci à défaut d’une paire de gants pour chaque carcasse…

– Des vétérinaires sont mobilisés pour, précise le ministère de l’Agriculture, «bien encadrer cette période au niveau des points de vente et des abattoirs agréés». Qu’en sera-t-il au juste ?

En pathologie, il est connu qu’on peut être face à des signes cliniques, dont les apparitions ne trompent personne, ni le propriétaire de l’animal ni le vétérinaire pathologiste, mobilisé pour encadrer les points de vente. La vraie problématique s’impose lorsque la pathologie se présente sous forme de symptômes infra-cliniques où, justement, rien n’est apparent.

D’où la pertinence de se doter d’un plan de santé animale s’inscrivant dans le moyen terme, à travers lequel l’encadrement des opérations de vente, quelles que soient les circonstances sanitaires, serait axé sur ce qui est inapparent. Pour l’inspection de salubrité au niveau des abattoirs agréés, le problème ne se pose pas réellement, que ce soit pour l’ante mortem ou le post mortem.

Les vétérinaires inspecteurs sont aguerris. En revanche, au risque de me répéter, la vraie problématique qui menace réellement la santé publique, puisqu’il s’agit de denrées d’origine animale destinées à l’alimentation humaine, est le contenu intrinsèque des viandes, soit l’innocuité des denrées carnées. Les vétérinaires, qu’ils soient du secteur public (agriculture, collectivités territoriales…) ou privés, sont conscients de cela.

La corporation doit être revalorisée, comme il est nécessaire d’établir une interconnexion (entre l’amont et l’aval) entre tout les acteurs intervenants dans la santé animale ; car, en plus des vétérinaires de l’agriculture, ce sont les vétérinaires du secteur privé, représentant une force de près de 70% de l’effectif national de la corporation, qui font les suivis des élevages et veillent ainsi sur l’état sanitaire des ressources animales du pays, comme ce sont les vétérinaires territoriaux, affiliés aux collectivités locales, qui sont à l’interface des commerces des denrées alimentaires, via leurs inspections quotidiennes au niveau de chaque commune que compte le pays.

– Ces dernières années, les consommateurs ont fait face à un phénomène étrange : la putréfaction des viandes. Cela risque-t-il de se poser à l’occasion de la fête du sacrifice de cette année ?

Ce phénomène risque de se renouveler encore une fois, si les causes n’ont pas été éradiquées. Cela reste à ce jour un point d’interrogation, car depuis l’apparition de ce phénomène, hormis le caractère hygiénique des conditions d’abattage mis en avant (climat, mauvaise conservation…), personne n’a jamais présenté une quelconque hypothèse justifiée quant à ce phénomène, qui traîne depuis 2016.

Médicaments ou alimentation ? On n’en sait rien. Cela relève des autorités de santé animale, qui devaient communiquer sur ce problème pour faire barrage à toutes les spéculations et autres charlatans connaisseurs sur les plateaux des télévisions privées.

A cet effet, en tant que spécialiste de l’information et de la communication, je considère que les autorités chargées de la santé animale doivent établir un plan de communication, tant institutionnelle qu’organisationnelle, car il y va de la sécurité sanitaire des aliments que les Algériens consomment.

Ces derniers doivent être rassurés. De même, pour plus de crédibilité et d’adhésion de la population aux messages, ce n’est pas aux officiels de débattre des problèmes qui ont un aspect scientifique et/ou technique.

Ce rôle doit être voué aux vétérinaires spécialistes, tant académiciens que ceux du secteur privé que certains veulent coûte que coûte incriminer dans la genèse de  problèmes sanitaires.

Une question s’impose pour ce problème de putréfaction des viandes : pourquoi ce phénomène n’apparaît que durant la période de l’Aïd, alors que le cheptel est constamment traité et contrôlé par les privés, durant le reste de l’année ?

Par conséquence, on peut se poser des questions sur la composition du produit incriminé et de son origine, surtout que ce phénomène a également été observé dans les pays voisins durant les deux dernières années.

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